Les derniers jours de la voiture

La voiture individuelle cause plus de tort qu’elle ne facilite la vie. Mieux vaut donc s’en débarrasser tout de suite.

Publicité de voiture vue dans le métro: à gauche, un homme de Cro-Magnon côtoie un lion dans la savane; à droite, le même primitif apparait en veston et entouré de jolies filles admiratives. Le slogan, «Accélérateur de vie sociale», nous dit que sa réussite est due à sa voiture.

Ce message publicitaire pourrait être directement inspiré d’une déclaration qu’on attribue à Margaret Thatcher: «Un homme de plus de 26 ans qui utilise l’autobus peut estimer que sa vie est un échec.» C’est sur cette citation que s’ouvre l’essai militant de Martin Blanchard et Christian Nadeau, Cul-de-sac: l’impasse de la voiture en milieu urbain.

«Dans un monde idéal, il n’y aurait pas de voiture», écrivent les deux auteurs, respectivement directeur adjoint du Centre de recherche en éthique de l’UdeM et professeur au Département de philosophie. Mais comme la perfection n’est pas de ce monde, «il serait fou de s’en priver complètement lorsque nécessaire», ajoutent-ils plus loin.

Le «tout-voiture»

Même si le propos tient souvent du brulot anti-voiture, Martin Blanchard et Christian Nadeau se défendent de vouloir condamner la voiture «en tant que telle». Ce qu’ils dénoncent, c’est la «logique du tout-voiture» qui structure non seulement nos déplacements mais aussi le développement urbain, l’économie, le travail et les habitudes sociales. Cela, au détriment de l’environnement et de notre santé.

Dans un premier temps, les auteurs rappellent les méfaits de la voiture, méfaits qui sont connus mais qu’on préfère ne pas voir. L’automobile ferait, par exemple, pas moins de 1,2 million de morts par an, ce qui est beaucoup plus que l’ensemble des guerres des dernières années! Sans compter la laideur infligée à l’environnement urbain, le stress des congestions, la pollution, la désocialisation, les incivilités et le drainage de ressources financières qui seraient mieux employées dans les services de transport en commun.

Là où l’ouvrage innove, ce n’est pas dans le point de vue écologique mais dans le propos philosophique et éthique, qui analyse le problème dans toutes ses dimensions. Selon l’argument moral, nous sommes, par le recours à l’automobile, personnellement responsables des dommages même indirects que nous nous infligeons et que nous infligeons aux autres.

La responsabilité avant la vertu

«Ce n’est pas l’argument vertueux puisque la vertu suppose un choix et qu’il est actuellement très difficile de se priver de voiture», précise Christian Nadeau, qui dit toutefois n’avoir jamais possédé ni même conduit d’automobile. Lui et son collègue – lequel avoue pour sa part avoir «un lourd passé 
d’amoureux des moteurs» – misent donc sur le geste responsable et militant pour briser le cercle vicieux.

«Notre argumentation, peut-on lire, s’articule de la manière suivante: dans un monde où la voiture règne, dépendre de la voiture est commettre un préjudice contre sa propre autonomie; dépendre de la voiture diminue plutôt que n’augmente l’utilité personnelle et collective; préférer conduire sa voiture constitue un préjudice contre l’autonomie d’autrui au nom de la propriété privée; préférer conduire sa voiture malgré tout ce que cela implique est un préjudice contre le bien-être collectif.»

La solution que les deux éthiciens préconisent est l’abandon progressif de l’automobile. «Si nous sommes des êtres moralement responsables, nous devons changer ce que nous pouvons. Le problème est global, mais la solution repose sur des moyens locaux et des choix individuels, affirme Martin Blanchard. Le tiers des déplacements effectués avec l’automobile pourraient, dans les conditions actuelles, être effectués à pied, à vélo ou en transport en commun.»

Réduction de 80 %

L’objectif à atteindre serait de réduire de 80 % les déplacements en voiture individuelle en les limitant aux seuls cas où les autres moyens de déplacement sont impossibles. Cela leur semble non seulement souhaitable mais réalisable si nous acceptons de faire les choix politiques qui s’imposent et si nous recourons à toutes les solutions de remplacement déjà existantes: vélo, marche, taxibus, covoiturage, amélioration du transport collectif, instauration d’un système de péage électronique sur les grandes artères, abaissement des limites de vitesse, réduction de la puissance des moteurs à 100 km/h.

Selon Martin Blanchard, la moitié des automobilistes seraient d’ailleurs prêts à changer leurs habitudes s’il existait un meilleur service de transport public.

«Ce qui est idéaliste, c’est de consacrer 12 G$ à la mise à niveau des infrastructures routières, comme l’a annoncé le gouvernement, au lieu d’investir cet argent dans le transport en commun», déclare Christian Nadeau.

Le renversement du tout-voiture pourrait se faire à la manière de la lutte contre le tabagisme: sensibilisation aux méfaits, mesures incitatives pour modifier les comportements, règlementation.

«Il y a 10 ans, on fumait partout, dans les salles de cours, dans les avions, dans les bureaux, à l’hôpital. Qui aurait cru qu’on allait réussir à interdire un tel usage du tabac?» demande M. Blanchard.

Et pour convaincre les sceptiques, l’argument décisif: «La voiture étant condamnée à terme, son abandon coûtera de plus en plus cher au fur et à mesure que tardent les politiques publiques pour la remplacer. Mieux vaut donc s’en débarrasser maintenant», estiment les auteurs.

Daniel Baril

Martin Blanchard et Christian Nadeau, Cul-de-sac: l’impasse de la voiture en milieu urbain, Montréal, Héliotrope, 2007, 127 p.

Source: www.nouvelles.umontreal.ca

Steve

A propos de Steve

Rédacteur du site Carfree France, spécialiste du pic pétrolier et des questions d'étalement urbain et de consommation d'espace.

3 commentaires sur “Les derniers jours de la voiture

  1. Axel

    Le problème de la voiture, c’est que depuis 40 ans, on construit les villes en fonction de ce paramètre, on fait miroiter des petits pavillons avec jardin à une distance des lieux de travail et de commerces où la voiture devient indispensable.

    Il est évident que de revenir en arrière sera d’autant plus douloureux que nous remontons à plus tard cette décision.

    Il ne faut pas « juste » investir dans les transports en commun, mais recréer des commerces de proximité, mieux répartir les zones d’emploi (dans un contexte où ce dernier a tendance à se délocaliser à l’étranger…), rendre les centres villes plus humains et conviviaux par l’ajout d’espace vert (pourquoi un pavillon de banlieue ? bien évidement parce que les centres villes ne permettent pas de répondre à notre besoin naturel de nature…)

    Bref, beaucoup de choses à changer et 12G$ ne seront pas de trop…

    Axel

  2. o'toh

    D’accord avec Axel…

    Par exemple c’est rassurant d ‘écouter un grand monsieur comme Albert Jacquard qui parle de la problématique bagnole/environnement sur France Culture, Cohn-Bendit hier soir à la télé qui dénonçait l’absurdité et l’incohérence du gouvernement actuel au sujet de la crise du secteur automobile, maintenant ce que lui-même ferait si il était élu c’est une autre histoire, car pépier dans les médias pour mener sa petite campagne est une chose, AGIR concrètement en est une autre …

    A écouter les différents intervenants de la scène politique, on pourrait croire que tout le monde a raison, le problème est qu’ils ont tous les bons arguments au bon moment et adaptés aux attentes de chacun, qu’il soit futur ou déjà chômeur du secteur automobile, militant de greenpeace ou chasseur du Médoc importe peu, pourvu qu’on lui laisse miroiter un futur meilleur, le sien à lui électeur, car les qui « sont pas pareils  » il s’en fout…

    Une vision d’ensemble est nécéssaire. L’homme peut installer des frontières bidon, tracer des lignes de conduite morales, religieuses, des idéologies diverses et variées, il y en a pour tous les goûts, mais la composition chimique de l’air qu’on respire est pour TOUS la même, avec il est vrai des taux d’oxyde de carbone différents suivant le lieu où l’on vit…

    C’est seulement çà que l’Homme doit préserver intact : son habitat limité et hyper-fragile, qu’il s’est évertué à bousiller durant deux siècles de production irraisonnée et de recherche du profit comme seul but et philosophie de vie.

    çà BOUGE un peu, mais pas assez vite à mon avis, car le futur pour la majorité des bipèdes en position de voter se limite au pare-choc de la voiture devant ou les douze mètres carrés de sa propre pelouse…

    Chers Myopes et aveugles, ouvrez au moins vos oreilles si vous en avez encore…

  3. PEYRE

    Le groupe indien Tata a lancé lundi la voiture la moins chère du monde, la Nano, un véhicule « révolutionnaire » à 2.000 dollars (1.500 euros) pour les classes moyennes émergentes de l’Inde, mais aussi pour l’Occident en pleine crise économique.

    Avec la voiture moins cher qu’un vélo-électrique, ce n’est pas demain que ça va bouger!

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