Auto-destruction du milieu urbain

Guy Debord (1931-1994) est un écrivain, essayiste, cinéaste et révolutionnaire français, qui a conceptualisé ce qu’il a appelé le « spectacle » dans son œuvre majeure La Société du spectacle (1967). Il a été l’un des fondateurs de l’Internationale lettriste (1952-1957) puis de l’Internationale situationniste (1957-1972), dont il a dirigé la revue française. Voici quelques extraits de La Société du spectacle concernant plus spécifiquement l’automobile et l’urbanisme.

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Le système économique fondé sur l’isolement est une production circulaire de l’isolement. L’isolement fonde la technique, et le processus technique isole en retour. De l’automobile à la télévision, tous les biens sélectionnés par le système spectaculaire sont aussi ses armes pour le renforcement constant des conditions d’isolement des « foules solitaires ». Le spectacle retrouve toujours plus concrètement ses propres présuppositions.

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Le spectaculaire diffus accompagne l’abondance des marchandises, le développement non perturbé du capitalisme moderne. Ici chaque marchandise prise à part est justifiée au nom de la grandeur de la production de la totalité des objets, dont le spectacle est un catalogue apologétique. Des affirmations inconciliables se poussent sur la scène du spectacle unifié de l’économie abondante ; de même que différentes marchandises-vedettes soutiennent simultanément leurs projets contradictoires d’aménagement de la société, où le spectacle des automobiles veut une circulation parfaite qui détruit les vieilles cités, tandis que le spectacle de la ville elle-même a besoin des quartiers-musées. Donc la satisfaction, déjà problématique, qui est réputée appartenir à la consommation de l’ensemble est immédiatement falsifiée en ceci que le consommateur réel ne peut directement toucher qu’une succession de fragments de ce bonheur marchand, fragments d’où chaque fois la qualité prêtée à l’ensemble est évidemment absente.

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La société qui modèle tout son entourage a édifié sa technique spéciale pour travailler la base concrète de cet ensemble de tâches : son territoire même. L’urbanisme est cette prise de possession de l’environnement naturel et humain par le capitalisme qui, se développant logiquement en domination absolue, peut et doit maintenant refaire la totalité de l’espace comme son propre décor.

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La nécessité capitaliste satisfaite dans l’urbanisme, en tant que glaciation visible de la vie, peut s’exprimer – en employant des termes hégéliens – comme la prédominance absolue de « la paisible coexistence de l’espace » sur « l’inquiet devenir dans la succession du temps ».

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Si toutes les forces techniques de l’économie capitaliste doivent être comprises comme opérant des séparations, dans le cas de l’urbanisme on a affaire à l’équipement de leur base générale, au traitement du sol qui convient à leur déploiement ; à la technique même de la séparation.

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L’urbanisme est l’accomplissement moderne de la tâche ininterrompue qui sauvegarde le pouvoir de classe : le maintien de l’atomisation des travailleurs que les conditions urbaines de production avaient dangereusement rassemblés. La lutte constante qui a dû être menée contre tous les aspects de cette possibilité de rencontre trouve dans l’urbanisme son champ privilégié. L’effort de tous les pouvoirs établis, depuis les expériences de la Révolution française, pour accroître les moyens de maintenir l’ordre dans la rue, culmine finalement dans la suppression de la rue. « Avec les moyens de communication de masse sur de grandes distances, l’isolement de la population s’est avéré un moyen de contrôle beaucoup plus efficace », constate Lewis Mumford dans La Cité à travers l’histoire, en décrivant un « monde désormais à sens unique ». Mais le mouvement général de l’isolement, qui est la réalité de l’urbanisme, doit aussi contenir une réintégration contrôlée des travailleurs, selon les nécessités planifiables de la production et de la consommation. L’intégration au système doit ressaisir les individus isolés en tant qu’individus isolés ensemble : les usines comme les maisons de la culture, les villages de vacances comme les « grands ensembles », sont spécialement organisés pour les fins de cette pseudo-collectivité qui accompagne aussi l’individu isolé dans la cellule familiale : l’emploi généralisé des récepteurs du message spectaculaire fait que son isolement se retrouve peuplé des images dominantes, images qui par cet isolement seulement acquièrent leur pleine puissance.

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Pour la première fois une architecture nouvelle, qui à chaque époque antérieure était réservée à la satisfaction des classes dominantes, se trouve directement destinée aux pauvres. La misère formelle et l’extension gigantesque de cette nouvelle expérience d’habitat proviennent ensemble de son caractère de masse, qui est impliqué à la fois par sa destination et par les conditions modernes de construction. La décision autoritaire, qui aménage abstraitement le territoire en territoire de l’abstraction, est évidemment au centre de ces conditions modernes de construction. La même architecture apparaît partout où commence l’industrialisation des pays à cet égard arriérés, comme terrain adéquat au nouveau genre d’existence sociale qu’il s’agit d’y implanter. Aussi nettement que dans les questions de l’armement thermonucléaire ou de la natalité –ceci atteignant déjà la possibilité d’une manipulation de l’hérédité – le seuil franchi dans la croissance du pouvoir matériel de la société, et le retard de la domination consciente de ce pouvoir, sont étalés dans l’urbanisme.

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Le moment présent est déjà celui de l’autodestruction du milieu urbain. L’éclatement des villes sur les campagnes recouvertes de « masses informes de résidus urbains » (Lewis Mumford) est, d’une façon immédiate, présidé par les impératifs de la consommation. La dictature de l’automobile, produit-pilote de la première phase de l’abondance marchande, s’est inscrite dans le terrain avec la domination de l’autoroute, qui disloque les centres anciens et commande une dispersion toujours plus poussée. En même temps, les moments de réorganisation inachevée du tissu urbain se polarisent passagèrement autour des « usines de distribution » que sont les supermarkets géants édifiés en terrain nu, sur un socle de parking ; et ces temples de la consommation précipitée sont eux-mêmes en fuite dans le mouvement centrifuge, qui les repousse à mesure qu’ils deviennent à leur tour des centres secondaires surchargés, parce qu’ils ont amené une recomposition partielle de l’agglomération. Mais l’organisation technique de la consommation n’est qu’au premier plan de la dissolution générale qui a conduit ainsi la ville à se consommer elle-même.

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« La campagne montre justement le fait contraire, l’isolement et la séparation » (Idéologie allemande). L’urbanisme qui détruit les villes reconstitue une pseudo-campagne, dans laquelle sont perdus aussi bien les rapports naturels de la campagne ancienne que les rapports sociaux directs et directement mis en question de la ville historique. C’est une nouvelle paysannerie factice qui est recréée par les conditions d’habitat et de contrôle spectaculaire dans l’actuel « territoire aménagé » : l’éparpillement dans l’espace et la mentalité bornée qui ont toujours empêché la paysannerie d’entreprendre une action indépendante et de s’affirmer comme puissance historique créatrice, redeviennent la caractérisation des producteurs – le mouvement d’un monde qu’ils fabriquent eux-mêmes restant aussi complètement hors de leur portée que l’était le rythme naturel des travaux pour la société agraire. Mais quand cette paysannerie, qui fut l’inébranlable base du « despotisme oriental », et dont l’émiettement même appelait la centralisation bureaucratique, reparaît comme produit des conditions d’accroissement de la bureaucratisation étatique moderne, son apathie a dû être maintenant historiquement fabriquée et entretenue ; l’ignorance naturelle a fait place au spectacle organisé de l’erreur. Les « villes nouvelles » de la pseudo-paysannerie technologique inscrivent clairement dans le terrain la rupture avec le temps historique sur lequel elles sont bâties ; leur devise peut être : « Ici même, il n’arrivera jamais rien, et rien n’y est jamais arrivé. » C’est bien évidemment parce que l’histoire qu’il faut délivrer dans les villes n’y a pas été encore délivrée, que les forces de l’absence historique commencent à composer leur propre paysage exclusif.

Guy Debord, La Société du Spectacle, 1967, 3e édition (1992)

Guy Debord

A propos de Guy Debord

Guy Debord (1931-1994) est un écrivain, essayiste, cinéaste et révolutionnaire français, qui a conceptualisé ce qu’il a appelé le « spectacle » dans son œuvre majeure La Société du spectacle (1967). Il a été l’un des fondateurs de l’Internationale lettriste (1952-1957) puis de l’Internationale situationniste (1957-1972), dont il a dirigé la revue française.

4 commentaires sur “Auto-destruction du milieu urbain

  1. Joshuadu34Joshuadu34

    « Et de fait beaucoup de techniques modifient plus ou moins nettement certains aspects de la vie quotidienne : les arts ménagers, comme on l’a dit ici, mais aussi bien le téléphone, la télévision, l’enregistrement de la musique sur disques microsillons, les voyages aériens popularisés, etc. Ces éléments interviennent anarchiquement, au hasard, sans que personne en ait prévu les connexions et les conséquences. Mais il est sûr que, dans son ensemble, ce mouvement d’introduction des techniques dans la vie quotidienne, étant
    finalement encadré par la rationalité du capitalisme moderne bureaucratisé, va plutôt dans le sens d’une réduction de l’indépendance et de la créativité des gens. Ainsi les villes nouvelles d’aujourd’hui figurent clairement la tendance totalitaire de l’organisation de la vie par le capitalisme moderne : les individus isolés (généralement isolés dans le cadre de la cellule familiale) y voient réduire leur vie à la pure trivialité du répétitif, combinés à l’absorption obligatoire d’un spectacle également répétitif.

    un socialisme qui recule devant l’invasion du marché par des petites voitures c’est une fatalité imposée extérieurement à la
    vie quotidienne par la sphère réactionnaire des dirigeants spécialisés, quelle que soit l’étiquette sous laquelle ils planifient la misère, dans tous ses aspects. »

    Guy Debord dans « Perspective de modifications conscientes dans la vie quotidienne » (17 mai 1961)

  2. Seb g

    Il y a un gros pb dans l’utilisation du mot urbanisme
    Définition (wikipedia) :
    « L’urbanisme est à la fois un champ disciplinaire et un champ professionnel recouvrant l’étude du phénomène urbain, l’action d’urbanisation et l’organisation de la ville et de ses territoires »
    Donc oui, le développement urbain actuel et passé est la cause de pas de problemes de société, mais « l’urbanisme » est un des outils qui permettra de les réparer, de transformer le territoire (en bien ou en pire)

  3. CarFree

    Je ne vois pas où est le problème, Debord explique que l’urbanisme est la transformation (« action d’urbanisation ») de la ville dans une logique capitaliste. Il met simplement au jour les moteurs de la transformation urbaine… Par ailleurs, le situationnisme a également créé « l’urbanisme unitaire », qui était par contre moins un champ disciplinaire ou professionnel qu’une théorie critique de l’urbanisme actuel (i.e comme bras armé du capitalisme).

  4. Legeographe

    Eh ben, c’est du concentré, Debord envoie la sauce et j’en apprends encore plein au passage ! Merci (j’aime bien notamment le rajout de Joshua, merci).

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