Le fond a la forme…

Ou le souhait toujours sous-jacent que l’autre rejoigne son point de vue.

Grand débat, amorcé récemment dans les discussions autour d’un billet posté sur carfree (1), et qui mérite de faire l’objet d’un article en lui-même. Doit-on simplifier la forme pour rendre le fond plus accessible ? La question dépasse la « simple » opposition entre ceux qui désirent que la société se libère de l’automobile et ceux qui ne l’envisagent pas sans, car elle porte sur toutes confrontations individuelles entre des convictions personnelles et des positions extérieures, et donc plus largement sur la recherche d’une certaine forme de vérité. Et donc, nous y revenons, vu la position centrale de la bagnole dans nos sociétés, sa réification en objet naturel, que même si la question transcende le fait elle y est omniprésente, se rapportant à des interrogations liées aux desseins du discours et aux moyens de rallier le plus grand nombre d’anciens croyants à notre cause.

Difficile aussi à l’auteur, pris ici en abîme, objet de son sujet, de ne pas prendre presque involontairement position dans le texte même qu’il propose, puisque dans le rapport entre la forme et le fond qu’il se donne d’étudier il use inévitablement en se faisant… de la forme et du fond. Si la position critique que je veux défendre maintenant s’avérait fausse, les adversaires de celle-ci auront alors raison et la conséquence qu’ils prédisaient s’ensuivra : ceux pour qui la forme est part trop alambiquée s’en iront voir ailleurs – peut-être l’ont-ils déjà fait !

C’est là un grand débat donc. Pourrait-on se poser la question: celui qui n’a pas conscience de la réalité qu’on tente de lui décrire, ou qui est dans le doute, accèdera-t-il plus facilement à cette réalité parce que la forme est simplifiée? Le conflit entre deux positions, celle que le lecteur défend avant la lecture, et la nouvelle – en l’occurrence celle contenue dans mon billet – est-il plus facilement surmonté parce que la forme est plus aisée…?

Je suis dubitatif. La forme peut-elle seulement être ce qui bloque l’accès au fond, l’ouverture d’esprit est-elle facilitée par la forme? On assimilerait alors le texte à une sorte d’outil de conversion dont la structure – du texte – déterminerait le degré, la légèreté du texte facilitant l’approbation. Cette ouverture n’est elle pas antérieure à toutes lectures? L’acceptation n’a-t’elle pas lieu avant même de lire le texte, notamment dans le choix de la source qui émet le message ? Lorsqu’on pense que la simplification du texte provoquera à elle seule une acceptation, ne se met-on pas dangereusement et par généralisation dans notre position subjective de lecteur qui a déjà accepté le fond mais qui trouve la forme indigeste ? S’est en oublier qu’un lecteur potentiel, s’il arrive jusqu’à accéder à Carfree, réticent à l’idée d’un monde où la voiture ne serait plus au centre des déplacements, sera avant d’être opposé à la façon dont le texte se décline, opposé à ce qu’il propose, et donc que – ça je l’admets tout à fait – la difficulté dans la formulation sera plus un prétexte à ne pas continuer la lecture qu’une véritable raison. Mais l’eut-il continué si le texte avait été plus « simple »…

La recherche de la simplicité n’est-elle pas justement ce qui fonde le marketing publicitaire, c’est-à-dire l’atmosphère commerciale dans laquelle nous baignons qui vise constamment à « rendre nos cerveaux plus facilement accessible », qui fait de tout une marchandise, et de l’écriture un moyen de mieux vendre… de vendre une idée qui nous fera acheter un produit. La recherche de la simplicité par le sujet n’est elle pas résonance d’un « style publicitaire » ancré chez lui? L’accès à la connaissance est nécessairement souffrance, et ce n’est pas la forme stylistique complexe – intermédiaire entre cette pensée subjective et la connaissance contenue dans le texte – qui génère  une souffrance, mais ce qui est contenu dans le texte qui nous confronte à ce que nous pensons – qui provoque ou risque de provoquer un “conflit cognitif”. Alors, autant que « l’ouverture au sujet » semble antérieure à la lecture, sa fermeture l’est logiquement tout autant car les mécanismes de défenses collectifs – qui empêchent notamment la vulgarisation de sites comme Carfree – autant que les défenses individuelles – qui ne nous font pas aller vers des sites comme carfree même lorsque nous avons connaissance de leur existence – imprègnent déjà l’individu baigné dans ses certitudes. « Le travail nécessaire pour produire au jour la vérité et pour la faire reconnaître une fois produite se heurte aux mécanismes de défense collectifs qui tendent à assurer une véritable dénégation, au sens de Freud. Le refus de reconnaître une réalité traumatisante étant à la mesure des intérêts défendus, on comprend la violence extrême des réactions de résistance que suscitent, chez les détenteurs de capital culturel, les analyses qui portent au jour les conditions de production et de reproduction déniées de la culture : à des gens dressés à se penser sous les espèces de l’unique et de l’inné, elles ne font découvrir que le commun et l’acquis. En ce cas, la connaissance de soi est bien, comme le voulait Kant, “une descente aux enfers” (2) ». Poser un regard plus critique sur le monde c’est nécessairement bouleverser nos certitudes théoriques et modifier nos habitudes pratiques. C’est donc, d’autant plus dans un monde du consensus et de la consommation ostentatoire, se mettre en porte-à-faux avec la majorité, souffrir parfois de n’être pas « même », de ne pas se mouler dans un conformisme de la pensée rassurant, et donc certainement et d’une certaine manière, c’est faire le choix entre un plus grande « gaieté » ou une plus grande « connaissance » : « Je n’approuve point qu’on tâche à se tromper en se repaissant de fausses imaginations. C’est pourquoi, voyant que c’est une plus grande perfection de connaître la vérité, encore même qu’elle soit à notre désavantage, que de l’ignorer, j’avoue qu’il vaut mieux être moins gai et avoir plus de connaissance (3)».

Faire de la sociologie, c’est donc nécessairement, se «mettre en désavantage», « dévoile[r] la self-deception, le mensonge à soi-même collectivement entretenu et encouragé qui, en toute société, est au fondement des valeurs les plus sacrées et, par là, de toute l’existence sociale (4) » , comme l’est la valeur accordée à la bagnole dans nos sociétés.

Et le mensonge ne sera pas plus facilement accepté par l’individu en usant des outils de l’ennemi, à savoir la facilité sémantique et syntaxique. Le changement viendra concomitamment de la forme et du fond. Celui qui aura accepté que le monde qu’il pensait n’est pas tel qu’il est et qu’on l’a pensé à travers lui avant qu’il puisse le penser par lui-même, accèdera dans le même temps à l’acceptation que tout ne se donne pas tout de suite et que la connaissance n’est jamais facile. Que « décrypter » un style d’écriture personnel c’est aussi, au-delà de la difficulté, une tâche qui contient en elle-même l’acceptation de l’Autre et le dépassement de soi.

A.P

http://www.espritcritique.be/

1- Il sera peut-être plus éclairant pour le lecteur de consulter cet échange de commentaires. voir http://carfree.fr/index.php/2011/08/26/le-spectacle-du-cyclo-voyageur
2- Bourdieu, P., Leçon sur la leçon, Les Editions de Minuit, 1982, Paris, pp.30-31
3- Descartes, cité par Martial Guéroult, dans Bourdieu, P., Ibid., p.32
4- Bourdieu, P., Ibid., p.32

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Contributeur de Carfree France

11 commentaires sur “Le fond a la forme…

  1. Goodmusik

    Et bien… Pour ma part je pense que pour se rendre compte que la voiture (ou d’autres chose, actuellement il y a plein d’exemples valables) est une aliénation, il faut avoir un minimum d’esprit critique. Et que les personnes n’en ayant aucun sont légion, et en générales elles ne sont pas capables d’apprécier, ni même peut-être de comprendre un argumentaire alambiqué. La publicité, la télévision, et d’autres choses ont simplifié leur esprit, anéanti leur esprit critique.
    Nous ne leur sommes pas accessibles. Après, même avec des arguments simples et pertinents nos idées carfree ne passent pas donc…
    Le fond importe peu, de toute façon les gens ne sont pas réceptifs. Pas très optimiste tout ça pas vrai?

  2. pignouf

    Bonjour,

    Merci pour cette vision des choses qui me semble très juste. J’avoue parfois moi aussi tomber dans le piège de la facilité et zapper certain texte qui me semblent trop long ou trop compliqué. Il est vrai que votre écriture est pour moi difficile. Je n’ai pas un gros bagage intellectuel et vous lire me demande une grande concentration.

    Cependant cet effort me semble important car il m’oblige à côtoyer des mots et des tournures de phrases qui sortent des « 100 mots qu’on cause ». Bref je me dit que je me coucherait moins bête ce soir.

    Pour ce qui est de vouloir toujours simplifier les messages pour que les gens comprennent. Je trouve cela parfois un peu méprisant pour le commun des mortels.

  3. bruno le hérisson

    La forme peut aussi déformer. Le fond c’est la sémantique qu’en on aime simplifier ou synthétiser.

    Confondre simplification et simplicité quand on traite du fond et de la forme c’est la form(ule) de trop pour déformer le fond pour faire une démonstration de réthorique.

    Vous êtes en forme et pourtant vous avez touché le fond :-))

    Amitiés vélocypédiques à tous

  4. JiBOM

    Cet article est en lui-même assez complexe et respire un style qui est, sans nul doute, le vôtre. Je conçois que transmettre une idée sans laisser la moindre place à une interprétation autre que celle voulue par l’auteur demande à bien choisir ses mots et ses tournures. Le vocabulaire sera parfois poussé vers des limites malheureusement insupportables par un grand nombre, ce qui ne facilite pas les choses.

    Je pourrais vous opposer que « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire viennent aisément ». Sans forcément faire preuve de pauvreté sémantique, il est toujours plus aisé de lire une phrase simple qu’une longue suite proustienne dont la fin fait oublier le début. De plus, certains mots peuvent être si rarement usités dans le langage courant qu’ils en deviennent snobs aux yeux du lecteur lambda (a fortiori si ce dernier est en désaccord avec le texte).

    De même que la publicité sait attirer le client par des messages simples, je pense qu’il faut savoir être accrocheur avec des titres et sous-titres clairs et compréhensibles du premier coup. Quelques paragraphes de 2 ou 3 lignes (en gras) ne sont pas non plus du luxe pour attirer l’attention du lecteur vers quelques idées essentielles. Le reste peut ensuite être plus profond dans la démarche et la précision, de sorte que l’appétit suscité par ces rapides mises en valeur trouve une satisfaction digne du lecteur ainsi intéressé.

    Mais, je le reconnais, j’ai beau aimer les phrases simples, je m’amuse aussi beaucoup à triturer la langue française dans des tournures alambiquées.

  5. xtoflyon5

    Argh ! Jibom m’a piqué ma citation. Tant pis, je la double !

    Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
    Et les mots pour le dire arrivent aisément.

    Et c’est un poète et esprit critique mort en 1711 qui le dit (Nicolas Boileau).

    Le marketing, la pub, la com n’avaient pas encore été inventées ou du moins généralisées…

    Maintenant, j’admets qu’il puisse y avoir un problème de goût qui rende le débat infini. Certain aiment Proust, mais je n’ai pas la moindre idée de ce dont il a pu parler au delà de ses madeleines…

  6. LomoberetLomoberet

    Certains s’écoutent parler, d’autres, certainement, se regardent écrire.
    Sur un écran d’ordinateur, tout texte dépassant 3 lignes a de fortes chances de ne pas être lu jusqu’au bout.

    Je n’ai pas lu le texte en entier, si ce n’est en diagonale.

    Zut, j’ai dépassé les 3 lignes

  7. Le cycliste intraitable

    Oui Lomberet, mais tu as séparé en plusieurs paragraphes, donc c’est bon.

    La structuration et la hiérarchisation d’un texte sont très importantes, et le manque de structure apparente fait beaucoup de tort à certains textes pourtant très intéressants.

    Exprimer plus simplement une pensée complexe est un exercice difficile mais nécessaire si l’on veut convaincre.
    D’ailleurs, s’il est si difficile de faire passer nos convictions Carfree, c’est à cause de l’énorme part d’irrationalité qu’il y a dans les habitudes et les mentalités, et que seuls des esprits critiques et ouverts au déconditionnement peuvent surmonter.
    Dans une écrasante majorité de cas, il ne s’agit pas de convaincre, mais de persuader. Et ça n’a rien à voir.

    Je ne sais pas si j’ai dépassé les trois lignes par §…

  8. espritcritique.be

    D’accord avec certaines remarques.

    Pour le fait que certains « se regardent écrire », cela me semble un peu « facile ». Toutes personnes ayant du mal à accéder à la compréhension d’un texte pourra en dire de même. De la même façon qu’on apprend une langue, l’exercice de la lecture amène à enrichir la syntaxe et le vocabulaire, à penser autrement, à structurer autrement. Rendre le texte accessible est bien relatif: vu le nombre de lecteurs, leur bagage différent, leur histoire différente, il y en aura toujours pour qui être confronté à de nouveaux mots ou styles fera dire: « celui-là pète plus haut que son cul »… et peut-être se contentera-t-il alors à de ne lire le texte qu’en « diagonale », alors qu’il s’emploie pourtant à le critiquer.

    Cela me semble bien condescendant de vouloir systématiquement « adapter » les messages, comme l’illustre le second commentaire.
    Il ne faut pas non plus complexifier le message, je suis tout à fait d’accord, mais à force de simplification (pour répondre à Bruno le Hérisson) on en arrive à la simplicité, car il y aura toujours quelqu’un pour énoncer que « c’est trop complexe ».

    Et si sur un écran « tout texte dépassant 3 lignes a de fortes chances de ne pas être lu jusqu’au bout », alors mon cher Lomoberet j’arrête de poster mes billets sur carfree et sur mon site!

    Quant à « ce qui se conçoit bien s’annonce clairement… », à nouveau j’adhère à l’idée. Mais qu’est ce que la clarté? Certains articles sont très limpides pour les uns là où ils sont hermétiques pour d’autres. En outre, même si l’origine de cet adage remonte à plusieurs siècles, il n’en reste que la réalité dans laquelle nous baignons actuellement doit nous rendre vigilant à la « simplification organisée »: devra-t-on selon-vous, dans quelques années, adapter notre vocabulaire et notre prose au langage SMS? … c’est pourtant la demande que feront certains, c’est sûr!

  9. Legeographe

    En tout cas, 28% des gens (sur 9074 votants) s’imaginent quand même pouvoir vivre sans voiture (sondage du début de l’été sur le site web d’Europe 1) :
    http://www.europe1.fr/La_question_du_jour/Pourriez-vous-vivre-sans-votre-voiture-625015/

    Hermétiques à l’idée, les gens ? Moi, j’aurais vu moins de 28% de gens comme ça dans mon entourage… Après, il y a peut-être un paquet de Parisiens qui répondent au sondage (ce qui grossirait le nombre de gens contents de n’avoir pas de voiture).

  10. Legeographe

    Sinon, si je peux me permettre, Esprit Critique, il vous arrive de zapper des bouts, des bribes, dans les locutions ou les tournures de phrases.

    Exemple dans votre dernier commentaire : « il n’en reste que ». Je dirais « il n’en reste pas moins que » ou « il n’empêche que » (vous avez fait un malhabile grand écart entre les deux expressions).
    En fait, ne pas bien se relire arrive à tout le monde.
    Et il me semble que certains oublis de mots ou des tournures maladroites traînent çà ou là, y compris dans le 1er article critiqué.

    Ce qui crée ceci, c’est bien notre empressement (le SMS est symptomatique, oui), notamment dans les formes de communication.

    Le moyen de transport est une communication… comme quoi, …

    – on se hâte dans les transports, en prenant la voiture, en faisant n’importe quoi sans réfléchir au futur ni à son prochain ;

    – on se hâte dans la lecture dès l’école primaire et on oublie d’être en mesure de différencier des homonymes et on devient mauvais orthographiquement parlant dès l’apprentissage même ;

    – on se hâte en écrivant des SMS et on n’a plus une écriture normale ;

    – on se hâte en lisant, on n’arrive plus à lire des bouquins ;

    – on se hâte en lisant, et on n’arrive plus à lire des articles ;

    – on se hâte en regardant un média télévisuel pour n’avoir pas à lire et on regarde une boîte où passe de la merde ultra-simplifiée et parfois vulgaire, et où on nous matraque avec des slogans publicitaires hyper simplistes ;

    – on se hâte pour écrire et on oublie des mots à droite et à gauche, dans un article comme dans un commentaire ;

    – on se hâte même pour relire (et je ne me relis pas toujours, même rarement intégralement) et notre cerveau n’est pas fait pour s’auto-juger aussi bien qu’on juge les autres (notre cerveau, dans le fait de voir du déjà vu et peut-être même du produit par lui-même, doit se dire qu’il n’y a besoin que d’une sommaire vérification, et la relecture est très confiante quand on se relit, beaucoup plus que quand on relit le texte de quelqu’un d’autre), on en oublie les omissions et les lapsus bien souvent.

    Remarquez que je n’ai parlé de hâte que dans le domaine la communication (que ce soit les transports ou les télécommunications), mais c’est aussi parce que le 19e siècle a embrayé là-dessus, parce que le 20e siècle a vulgarisé cette hâte, et que les enfants nés au 21e siècle ne connaissent plus que cela ; tout cela faisant que la communication est le domaine qui a le plus évolué dans les derniers siècles (de la fin du 19e siècle au début du 21e).

    J’aurais pu parler de hâte dans le système de production (et c’est historique aussi), mais elle est peut-être moins significative de notre époque.

    Et remarquez également que j’ai mis des tirets pour faire une longue liste… (Moyen de hâte communicationnelle, mais il me semble que c’est un moyen pas raté ici, pour le coup.)
    Si j’ai moi-même fait des fautes d’orthographe, ne m’en voulez pas, moi aussi, je suis en retard, en retard, comme crie le Lapin Blanc au Pays des Merveilles.

  11. espritcritique.be

    Nous sommes bien évidemment aussi victime du système que l’on critique.

    Nous sommes aussi effectivement plus indulgents avec nous-mêmes lors de la relecture.

    Et la tournure de phrase que tu proposes Legeographe est en effet plus correcte. Nous voulons répondre aux commentaires mais sans toujours pouvoir y donner le temps suffisant… c’est vrai!

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