Le spectacle du cyclo-voyageur

Celui qui a pour habitude d’effectuer ses déplacements quotidiens à bicyclette ne sera pas étranger à cet étonnement que le cycliste suscite presque spontanément chez ceux qui usent de la voiture – ou moins souvent du transport en commun – comme moyen principal de déplacement: « ah, tu as du courage », « bravo, moi, je ne pourrais pas », « félicitations »… outre que leurs congratulations ont souvent comme le goût de la chose qu’on adore pour les autres mais surtout pas pour soi, elles naissent d’un étonnement qui révèle lorsqu’on s’y arrête un instant la structure idéologique emmuraillée dans laquelle se trouve celui qui s’étonne, et donc qu’il est plus sain pour nous de s’étonner de leur étonnement que de nous sentir « étrangers », anormaux face à leur norme:  l’usager « est incapable d’imaginer les avantages apportés par l’abandon de l’automobile et le recours à la force musculaire de chacun. L’usager ne voit pas l’absurdité d’une mobilité fondée sur le transport. Sa perception traditionnelle de l’espace, du temps et du rythme propre a été déformée par l’industrie. Il a perdu la liberté de s’imaginer dans un autre rôle que celui d’usager du transport(1) ».

La pensée du sujet révèle la logique d’un déplacement qui ne peut se faire – qu’il pense qui ne peut se faire – qu’en usant d’un transport motorisé. Passé le cap du déplacement quotidien à vélo pour choisir de partir en vacances de la sorte, la surprise du spectateur/automobiliste est encore plus grande. Comment celui qui ne pouvait s’imaginer aller faire ses courses à vélo pourrait-il maintenant se représenter de voyager de la sorte? Au départ, son étonnement suscitera chez nous un sourire, réponse trahissant une forme d’orgueil née de cette connaissance que l’on fait quand même quelque chose de différent et éprouvant physiquement. Mais les « bravos », les « Whaaa » systématiques et les complaintes empathiques finiront par rendre plus saillante la fermeture idéologique de l’étonné, à laquelle on voudrait parfois répondre – et à laquelle parfois on répond – que nous lui trouvons bien plus de « courage » à choisir son automobile et le lot de contraintes que cela implique, pour lui et pour les autres, comme moyen de déplacement pour les vacances.

Notre étonnement devant l’étonné et son mode de pensée n’indique aucune haine ou animosité quelconque à son égard, il est juste le témoin d’un écart, l’indicateur d’un degré d’ouverture divergent, avec la difficulté pour l’un à penser autrement que le système dominant veut que l’on pense; le fait donc qu’il voit dans notre comportement le révélateur de quelque chose de courageux sans qu’il voit tout ce qui a déterminé son propre comportement, perception qui lui permettrait alors de révéler le caractère « courageux » du sien, et donc par effet annulerait sa perception du notre comme courageux… et lui ferait sans doute, après ce travail introspectif, cette forme de « socio-analyse », adopter en partie ou totalement un mode de transport alternatif à la voiture, dont peut-être le vélo.

Celui qui ne sera pas parvenu à sortir du modèle automobile dominant répondra sans doute que l’un ou l’autre moyen de transport se vaut, et que l’usage de l’un ou de l’autre n’est que la résultante d’un choix, donc de la liberté du sujet; il arguera que sa pensée a autant de valeur que la mienne. Je concède qu’il en soit ainsi et qu’il accorde, en toute logique, plus de valeur à ce qu’il pense personnellement et défend. Il y a toutefois une réalité de l’automobile qui n’est pas celle du vélo: sa généralisation est impossible là où celle du vélo est parfaitement envisageable, comme l’illustrait la Chine, qui remplace progressivement ses bicyclettes par des voitures; objet de prestige, elle a souvent plus d’importance symbolique dans la consommation ostentatoire qu’elle représente que dans les déplacements concrets qu’elle permet, signant « cette logique sociale de la différenciation » qui est « fondamentale dans l’analyse et que c’est justement sur la relégation de leur valeur d’usage (et des « besoins » qui s’y rattachent) que s’institue l’exploitation des objets comme différentiels, comme signes« (2). Baudrillard poursuit, appliquant cette logique à cet objet culturel qu’est la voiture, reprenant l’exemple, cité par un reporter, d’une ville minière de la taïga québécoise où « en dépit de la proximité de la forêt et de l’utilité à peu près nulle d’une voiture, chaque famille a pourtant son automobile devant sa porte: « ce véhicule, lavé, bichonné, à qui on fait faire de temps en temps quelques kilomètres en rond sur la rocade de la ville (il n’y a pas d’autres routes), est un symbole de niveau de vie américain, le signe que l’on appartient à la civilisation mécanique (…) Nous voyons donc jouer là la différenciation de prestige à l’état pur – et combien les raisons « objectives » à la possession d’une automobile ou d’une résidence secondaire ne sont au fond qu’alibis à une détermination plus fondamentale(3) ».

L’automobile n’a rien d’anodin, elle n’est pas un choix neutre unique résultat de la liberté. Elle est au fond l’antinomie de la liberté, mangeuse de temps, et c’est bien cela qu’on veut lorsqu’on nous énonce: « La nouveauté, si l’on veut qu’elle dure, elle doit se renouveler(4) permettant ainsi à « l’Américain moyen [de] consacre[r] plus de mille six cents heures par an à sa voiture. Il y est assis, qu’elle soit en marche ou à l’arrêt; il la gare ou cherche à le faire; il travaille pour payer le premier versement comptant ou les traites mensuelles, l’essence, les péages, l’assurance, les impôts et les contraventions. De ses seize heures de veille chaque jour, il en donne quatre à sa voiture, qu’il l’utilise ou qu’il gagne les moyens de le faire(5) ».

Sa logique destructrice, transformant les routes en cimetière pour animaux sans compter les pertes humaines, prive le plus grand nombre du plaisir qu’offre le voyage à vélo, véritable transformateur de la perception habituelle de que l’on a de l’espace et du temps dans nos sociétés modernes.

La révolution passera nécessairement par un changement de nos perceptions subjectives de cet espace et de ce temps, et donc touchera la façon dont nous nous déplaçons. Dénoncer ce qui est destructeur n’a donc rien du pessimisme, il est une voie qui crée l’imagination d’autres possibles, et soulage quelque peu d’un encerclement idéologique étouffant avec lequel on ne se reconnaît pas.

A.P

http://www.espritcritique.be/

1- Illich, Y., Energie et équité, in Œuvres Complètes, vol.1, Fayard, Paris, 2009, p.398
2- Baudrillard, J., La société de consommation, Editions Denoël, 1970, p.131
3- Baudrillard, J., Ibid., p. 132. Même si ces raisons subjectives ont progressivement et partiellement fait place à des raisons objectives, l’espace ayant été aménagé en fonction de l’automobile.
4- Publicité pour une voiture entendue à la radio, 06/2011
5- Illich, Y ; Ibid., p.395

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16 commentaires sur “Le spectacle du cyclo-voyageur

  1. bruno le hérisson

    Bonjour,

    Je me permets de réagir pour dire que j’ai trouvé le texte très chiant à lire.

    Cette critique négative n’est pas là pour blaisser l’auteur du texte, mais juste pour donner mon resenti de vélotafeur , vélo-voyageur sur la forme du texte que je trouve très indigeste.

  2. espritcritique.be

    A chacun son appareil digestif…

    On a parfaitement le droit d’apprécier ou non un écrit, je dois toutefois admettre que ta critique est peu argumentée et pas très constructive.

  3. Roudou

    Je dois avoir les mêmes problèmes digestifs que Bruno.

    Pourquoi, diantre, utiliser une phraséologie aussi tarabiscotée pour développer le principe évoqué. J’étais sur le point de partager ce billet, mais j’y renonce devant les circonvolutions sémantiques qui, petit à petit, noient le fond dans la forme. C’est dommage, car pour le défendre aussi, le point de vue mérite d’être diffusé.

    Vous me direz que si ça ne me plait pas, je n’ai qu’à le ré-écrire comme je le voudrais. Et vous aurez raison.

  4. espritcritique.be

    … pourrais-tu me citer des passages que tu trouves trop emplis de « circonvolutions sémantiques » (d’aucuns te reprocheraient d’ailleurs le recours à ce type de vocabulaire… cela me fait penser à une discussion autour d’un article précédent: http://carfree.fr/index.php/2011/02/22/dire-merci-quand-on-ne-peut-plus-rien-dire-dautre/)

    « Mais pourquoi, diantre, utiliser une telle phraséologie »? … Car le langage est aussi, au delà de l’intérêt fonctionnel qu’il peut avoir, un plaisir que l’on se donne à jouer avec les mots. Le fond peut sonner différemment en fonction de la forme qu’on lui donne, et même s’il évoque une même idée s’avérer différent. Pourquoi un tel pragmatisme de l’écriture!

  5. CarFree

    Je partage ton point de vue « esprit critique », c’est à mon avis une question de style littéraire, et en l’occurrence je trouve le tien exigeant mais particulièrement intéressant. En outre, là où tu dis « pragmatisme », je dirais « conformisme » et c’est tout le système actuel qui pousse à la simplification et à ce conformisme du langage et de la pensée, avec la presse, les médias, la politique et surtout la pub/communication/marketing avec ses « messages simples » qui doivent « frapper le consommateur »…

  6. Roudou

    > Pourquoi un tel pragmatisme de l’écriture!

    Parce qu’il s’agir de faire passer une message. Mieux il sera compris et plus il a de chances d’atteindre sa cible. Tu peux considérer faire de la littérature, c’est bien entendu ton droit, mais j’ai le sentiment que ce n’est pas l’objectif de ce billet.

    Si je prend la phrase fleuve suivante, qui est à elle seul tout un paragraphe:

    « Notre étonnement devant l’étonné et son mode de pensée n’indique aucune haine ou animosité quelconque à son égard, il est juste le témoin d’un écart, l’indicateur d’un degré d’ouverture divergent, avec la difficulté pour l’un à penser autrement que le système dominant veut que l’on pense; le fait donc qu’il voit dans notre comportement le révélateur de quelque chose de courageux sans qu’il voit tout ce qui a déterminé son propre comportement, perception qui lui permettrait alors de révéler le caractère « courageux » du sien, et donc par effet annulerait sa perception du notre comme courageux… et lui ferait sans doute, après ce travail introspectif, cette forme de « socio-analyse », adopter en partie ou totalement un mode de transport alternatif à la voiture, dont peut-être le vélo. »

    C’est du lourd à digérer (on en reste aux embarras gastriques). Il faut s’y reprendre à plusieurs fois (du moins c’est mon cas) pour en arriver au bout et en saisir le contenu.

    D’où le sentiment que j’éprouve que le fond se perd dans la forme.

  7. espritcritique.be

    Tout à fait d’accord « CARFREE ». Avec l’aveu qu’après deux commentaires assez cinglants, cela fait plaisir de voir que leur avis n’est pas unanime.

    Je sais évidemment qu’il est parfois aussi utile, dans certaines circonstances, d' »adapter » son style.

  8. Roudou

    Entendons-nous. Je le trouve très bien sur le fond ce billet. Il expose même une avis fondamental qui est la base du dramatique malentendu que nous subissons à propos du concept de mobilité dans lequel nous marinons. Et c’est avec enthousiasme que j’en ai pris connaissance.

    Ce que je critique ce n’est pas le fond, c’est la forme et partant la cible.

    A qui est destinée cette prose ? A des convaincus ou à interpeller ceux qui n’en ont pas conscience ? Qui parmi les sceptiques ira jusqu’au bout du billet si en saisir la pensée réclame à lun décodeur?

  9. LEGEOGRAPHE

    Moi, je trouve la pensée du billet très juste !

    Son expression n’est pas faite, en effet (Roudou a raison), pour retenir les sceptiques.

    Alors, oui, vous avez tous un peu raison, mais je me permets de remercier l’auteur (je ne suis plus un sceptique, et s’il me faut relire deux fois une phrase proustienne, eh bien cela aura entraîné mon assimilation sémantique).

  10. Espritcritique.beespritcritique

    Merci à tous pour ces commentaires. Pouvoir débattre est en soi essentiel et c’est cela qui est ici important, au-delà des désaccords.

    Cela m’intéresse tant que j’ai voulu en faire un billet que je posterai bientôt sur mon site, et dont j’espère que Carfree fera le relais sur son site. Le débat risque alors de se prolonger…

  11. xtoflyon5

    Article et idées intéressantes. Problèmes gastriques également (relectures, patinages oculaires ou sauts d’obstacles sur certaines phrases) mais pas jusqu’au renvoi ;-). Comme je suis convaincu, je me suis accroché.

  12. apanivore

    Quand l’étonné est le type de personne à prendre ce genre de pub au premier degré, c’est sans espoir de le faire entendre nos arguments :
    http://www.youtube.com/watch?v=89ShvUbGEi0

    Surtout quand la forme du discours est ardue.

    Admirez la simplicité et la brièveté de la vidéo. Tout est dit en 30 secondes. Le miracle de la publicité.

  13. espritcritique.be

    Salut Apanivore,

    Je ne crois pas que cette pub (on le sait mais c’est quand même dingue de voir jusqu’où ils vont) est là pour tenter de persuader celui qui la voit. Elle n’est que le reflet d’une pensée partagée, d’une idéologie consensuelle: « la voiture n’offre que des avantages et s’en passer ne provoque que embarras et désagréments ».

    La voir confère au sujet un sentiment rassurant de plénitude entre ce qu’il pense et ce qu’on lui présente… il n’y a pas de conflits, tout est harmonie…

  14. Legeographe

    Ah punaise, j’ai bien mis 5 minutes à retrouver la pub de VW sur l’ironie au sujet des décroissants ou autres écologistes très engagés :
    http://www.youtube.com/watch?v=zUuLjmnM3Zw

    C’est le même style, Apanivore et Esprit Critique. C’est un procédé carrément clownesque, à mes yeux… Le clown fait rire par son accoutrement et ses gestuelles décalées, hors normes… Ce faisant, il fait presque pleurer ceux qui réfléchissent (avec tout le recul que son personnage invoque en fin de compte) à la question de l’image dans la société (vacuité et vanité…). Ce qui ne manque pas de nous faire réagir, nous qui voyons d’un autre angle le clown, avec le recul. Le clown est un personnage ambigu… Ceux qui ne sont pas habitués au clown peuvent soit se marrer totalement de la gestuelle moquée, soit dire que le clown lui-même est un plouc.

    L’harmonie est bonne pour celui qui se sent conforté dans ses certitudes. La pub sert à cela ; cf. le récent article à propos de la forme et du fond (dont vous, Esprit Critique, êtes aussi l’auteur) :
    http://carfree.fr/index.php/2011/08/30/le-fond-a-la-forme/
    Celui qui n’adhère pas la pub de la même façon, mais la regarde avec recul décèle déjà les failles clownesques (le clown s’expose à la profondeur de la tristesse, le publicitaire également… c’est d’ailleurs un peu ce que confesse Jacques Ségala de temps à autre sur son métier de communicant pourri).

    La récente pub avec Darth Vader (c’est le nom de Dark Vador dans la version originale et ça a son importance) a tout envahi (et la parodie de Greenpeace aussi) sur le web et c’est pour cela que jai mis énormément de temps avant de retrouver la pub sur les émissions de CO2.
    En fait, c’est très paternaliste… « Vader » signifie d’ailleurs « père » en néerlandais et on voit bien la figure du père qui s’amuse de son fils dans la pub VW :
    http://www.youtube.com/watch?v=XEgeIoYe9Pc

    Le père sait ce qui plaît à son fils. (Le père attire vers le côté obscur, dirais-je plutôt pour ma part ^^).

  15. apanivore

    Une pub ne cherche pas à persuader en effet, elle veut juste faire passer un message. C’est tout de même assez proche je pense.

    C’est pourquoi pour faire valoir ses opinions les formats peuvent cohabiter, le bref et caricaturé pour interpeller et l’argumentation développée pour faire réfléchir.

    Il y a des pubs pro-vélo qui sont du même acabit. Ça boosterait la libido des hongrois par exemple. (si quelqu’un la retrouve) Elle ne conforte pas le spectateur dans ses certitudes celle-là, elle fait passer un message.

Les commentaires sont clos.