Irréaliste, violente, destructrice. La représentation de la mobilité au cinéma (5/6) : 007 Spectre

Depuis 1962, la série James Bond raconte les aventures d’un homme blanc ultra riche qui passe son temps à tuer des ennemis de l’occident, séduire des femmes et conduire des voitures hors de prix. 24ème épisode de la série (avec 4 982 985 spectateurs), 007 Spectre est entré dans le livre des records pour avoir supposément brûlé 8418 litres de carburant pour une seule  explosion : ça annonce le niveau.

L’action commence à Mexico lors de la fête des morts ce qui est l’occasion de voir des milliers de piétons dans la rue. Toutefois, dès que la caméra porte au loin dans la ville, la vision s’amoindrit vite (est-ce le nuage de pollution de Mexico?). En montrant le Mexique sous ce jour spécial le réalisateur est-il en train de subtilement signifier qu’une scène de vie piétonne est plus intéressante que le tout-voiture quotidien de Mexico ? Non (1). Il utilise juste la fête comme un rassemblement exotique de gueux où Bond peut mettre la zone comme bon lui semble à coup d’assassinats, d’explosions et de bousculades en bon impérialiste. Le générique se lance après que Bond se soit élevé au-dessus de toute cette foule piétonne en volant un hélicoptère. Ouf, le pauvre venait de passer 10 minutes à se déplacer à pied, on ne l’y reprendra plus !

Sympa cette journée sans voiture mais je vais pas rentrer en bus quand même !

On change de décors pour Rome où James roule en voiture de luxe et dépasse une voiture par la droite pour se rendre à une réunion de vilains. Le  statut de héros dispense apparemment de respecter le code de la route comme tout le monde. Et, ça alors, c’est bien pratique, il n’y a pas de bouchons ni de difficultés pour se garer dans la capitale italienne ce jour-là.

Vient rapidement une course poursuite dans les rues étroites du centre de Rome.

Heureusement, la réunion des méchants a dû finir très tard car les rues sont encore plus désertes. Pour l’effet comique, un papy (symbole repoussoir d’une virilité déclinante) en voiture ralentit Bond durant sa poursuite. Celui-ci emboutit la voiture du papy par derrière afin de le pousser pour qu’il aille plus vite. Notre héros doit aimer ce genre d’agression car plus tard dans le film il emboutit carrément l’arrière d’une voiture… avec un avion.  Le film occulte ici la violence des entorses cervicales  (aussi connues sous le nom ‘coup du lapin’ (2)) qui représentent près d’un tiers des déclarations d’accidents avec lésions corporelles effectuées auprès des assurances en Europe. C’est-à-dire des millions de cas et des dizaines de milliards de dollars de coût.  La vitesse du choc à partir de laquelle ces entorses apparaissent est de 8km/h, vitesse dépassée par Bond lorsqu’il cogne la voiture du papy. Les nombreuses personnes en situation de handicap à cause de ce genre de choc apprécieront cette constante du cinéma de minimiser les conséquences des accidents de la route…

La voiture cognée finit par emboutir un plot à petite vitesse, ce qui déclenche l’Airbag pour un nouvel effet comique. On peut toujours rêver d’une représentation plus réaliste à l’écran. En effet, les airbags, s’ils peuvent sauver la vie, peuvent aussi entraîner des brûlures, des lésions du tympan ou des traumatismes au visage.  Leur utilisation ne devrait donc pas être montrée aussi légèrement.

Et ça continue pendant tout le film: après avoir poursuivi des voitures avec un avion pour sauver le Dr Swann (la femme que Bond doit protéger pendant tout le film en accomplissant des exploits virils), la voiture dans laquelle se trouve le docteur a un accident où le passager de devant traverse le pare-brise.  Bien sûr, Swann sort de l’épave sans le moindre bobo, ça ne fait qu’un accident irréaliste de plus. Vers la fin, Bond et M se font rentrer dedans en voiture avec un choc qui pourrait être mortel dans la réalité. Mais Bond est juste inconscient 5 minutes tandis que M s’échappe indemne. Voilà qui ne va pas encourager les spectateurs à conduire prudemment.


Détruire le monde oui, mais avec un costard.

Bond prend l’avion comme il change de smoking. Il a au moins le mérite de prendre le train (qui émet 300 fois moins de CO2 par kilomètre que l’avion) une fois pour un trajet à l’intérieur du Maroc, même si c’est juste pour prendre le temps de séduire Swann. L’agent secret vole sans vergogne sur Mexico, Londres, Rome, l’Autriche, Tanger, puis rentre à Londres. J’ai fait une estimation de ses émissions de CO2 dues au transport pendant sa mission et j’arrive à un strict minimum de 12 tonnes de CO2 émises. Les seuls déplacements de Mr Bond lors de cet épisode équivalent donc à au moins 2 fois les émissions de CO2 annuelles d’un Français pour l’ensemble de ses activités (environ 6 tonnes par an). En prenant aussi  en compte l’explosion record qui a brûlé 8418 litres de carburant on peut rajouter 20 tonnes soit 3 années d’émissions d’un Français.

Pour information, pour seulement arrêter d’augmenter la concentration en CO2 de l’atmosphère, les émissions ne devraient pas dépasser 1.6 tonnes par personne et par an.

Qu’attend donc la police anglaise pour arrêter ce délinquant environnemental?

Ça suffit, il n’y a rien d’intéressant dans ce film. Passons à la séquence finale : Bond allume le moteur de sa nouvelle voiture de luxe, la jolie fille est assise à côté, le moteur vrombit,  les roues crissent. La planète peut bien mourir, Bond gardera la classe.


Entre K2000 (1982) et 007 Spectre (2015), 33 ans de non remise en question du patriarcat et de l’automobile.


(1) En fait la scène à Mexico a été commandée par la ville de Mexico en échange de ristournes fiscales bienvenues vu le coût du film (300 millions de dollars!). Le gouvernement Mexicain a ainsi demandé entre autres:

  • des vues aériennes de bâtiments modernes de Mexico
  • que le méchant Sciarra ne soit pas joué par un Mexicain
  • que l’action se passe durant la fête des morts
  • que la première femme objet qui apparaisse soit une actrice Mexicaine connue

Source : http://www.forbes.com/sites/benjaminmoore/2015/03/15/james-bond-spectre-300-million-budget-mexico/#47371c0d3dbb

(2) Les entorses cervicales surviennent lors d’un choc par derrière et peuvent provoquer des maux de tête, inflammation des structures cervicales, des spasmes musculaires, douleurs, engourdissement ou picotements dans les bras (névralgie cervico-brachiale), des nausées, difficultés à avaler, des étourdissements et des troubles de la vision, vertiges, anxiété ou dépression. Dans certains cas des symptômes resteront à vie et seront source de handicap.

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Contributeur de Carfree France

4 commentaires sur “Irréaliste, violente, destructrice. La représentation de la mobilité au cinéma (5/6) : 007 Spectre

  1. Bernard G.

    Bonjour,

    Je crois que vous devriez vous détendre. 🙂

    D’accord, vous publiez sur Carfree, d’accord il y a beaucoup de voitures  (allez vous faire un article sur les films « Le Corniaud », et « Sur un Arbre perché » par exemple, sans compter la bonne sœur fofolle en 2cv de la série « Le Gendarme de Saint Tropez » ?). Mais relaaax,  que diable. C’est que du cinoche.

    Vous avez sans doute remarqué que le tour de France cycliste est suivi par des millions d’automobilistes, dans le canapé devant la télé, ou au bord des routes ? Ben là, c’est l’inverse. Des millions de piétons, cyclistes et même automobilistes tout à fait placides voient ces films, et s’y amusent.

  2. jean-Louis

    @Bernard G

    Je crois que vous n’avez pas compris que tour de France et James Bond jouent le même rôle pour le conditionnement des subconscients. Rôle mortifère pour un avenir vivable pour tous.

  3. Bernard G.

    Si, si,  c’est le « circenses » dans « Panem et circenses ».  Du pain et des jeux. Que pourrais-je dire ? Quand « ils » sont au cinéma, ils ne sont pas en train de conduire, c’est déjà ça.

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