Petite histoire de la voiture piégée

La voiture piégée est devenue une arme semi-stratégique comparable sous certains aspects à l’aviation dans sa capacité de détruire objectifs militaires centraux et cibles urbaines critiques, ainsi que de terroriser la population de villes entières.

Dans les années 1980, l’impitoyable efficacité du recours aux voitures piégées par le Hezbollah pour contrer la technologie militaire de pointe des États-Unis et d’Israël ne tarda pas à encourager une douzaine d’autres groupes insurgés à transporter leurs djihads respectifs au cœur des métropoles. Parmi la nouvelle génération de spécialistes de la voiture piégée, on comptait bon nombre de diplômés des cours de sabotage et d’explosifs montés par la CIA et les services secrets pakistanais (l’ISI) en Afghanistan dans les années 1980 – et dûment financés par l’Arabie saoudite – afin que les moudjahiddines puissent terroriser les occupants russes. D’autres avaient acquis leurs compétences dans des camps d’entraînement parrainés par d’autres gouvernements (en particulier l’Inde et l’Iran), quand ils ne s’étaient pas contentés de recopier les formules chimiques ad hoc à partir de manuels d’usage courant aux États-Unis.

Le résultat de ce processus, c’est l’irréversible mondialisation du savoir-faire terroriste en matière de voiture piégée. Tel un virus implacable, une fois que la technique des véhicules piégés pénètre l’ADN d’une société hôte et attise ses contradictions, son usage tend à se reproduire indéfiniment. Entre 1992 et 1998, on compte 1 050 morts et près de 12 000 blessés dus à des attentats à la voiture piégée effectués dans treize villes différentes. Encore plus important d’un point de vue géopolitique, l’IRA provisoire et une cellule de Brooklyn du groupe islamiste égyptien Al-Gamaa Al-Islamiyya ont réussi à infliger des dommages s’élevant à plusieurs milliards de dollars à deux centres de contrôle vitaux de l’économie mondiale, la City de Londres (1992, 1993 et 1996) et Wall Street, à Manhattan (1993), forçant les multinationales de la réassurance à une réorganisation substantielle.

En ce début du nouveau millénaire, les voitures piégées sont devenues un phénomène mondial presque aussi banal que les i-Pods et le sida, semant la mort et la confusion de Bogota à Mumbaï et éloignant les touristes de certaines des destinations les plus courues de la planète.

Comme on pouvait s’y attendre, l’Irak sous occupation américaine est devenu un épicentre mondial du phénomène, un enfer barbare où plus de 9 000 victimes – des civils pour l’essentiel – étaient attribuables à l’explosion de véhicules piégés entre juillet 2003 et juin 2005. Depuis lors, la fréquence de ces attentats a augmenté de façon dramatique : cent quarante par mois pendant l’automne 2005 et treize à Bagdad dans la seule journée du 1er janvier 2006.

Les véhicules piégés sont des armes irrégulières dotées d’une efficacité et d’une puissance de destruction tout à fait surprenantes. Camions et camionnettes peuvent facilement transporter aux abords d’une cible de premier choix l’équivalent de la charge explosive d’un bombardier B-24 (le bombardier lourd classique des forces aériennes de la Seconde Guerre mondiale). Même un 4×4 familial ordinaire peut transporter une bombe de 500 kilos.

Les voitures piégées sont en effet extraordinairement bon marché : on peut massacrer quarante ou cinquante personnes avec une voiture volée et environ 500 dollars d’engrais chimique et d’électronique de contrebande. Ramzi Youssef, le cerveau de l’attentat contre le World Trade Center de 1993, qui a provoqué près d’un milliard de dollars de dégâts, aimait à se vanter du fait que ce qui lui avait coûté le plus cher, c’était les appels téléphoniques de longue distance : en elles-mêmes, les dépenses en explosifs (une demi-tonne d’urée) se chiffraient à 3 615 dollars, plus 59 dollars par jour pour la location d’une camionnette Ryder de trois mètres de long. De même, Timothy McVeigh a dépensé moins de 5 000 dollars en engrais, fioul et location de camionnette pour pulvériser l’immeuble fédéral Alfred P. Murrah et tuer cent soixante-huit personnes à Oklahoma City en 1995. À titre de comparaison, les missiles de croisière, qui sont désormais la réponse classique du Pentagone aux attaques de terroristes en provenance d’outre-mer, coûtent près d’un million de dollars pièce.

En d’autres termes, la voiture piégée est un des acteurs paradigmatiques de ce que les experts du Pentagone définissent comme les conflits « de quatrième génération », ou encore « open-source conflicts ».

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Petite histoire de la voiture piégée – Mike Davis
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Saint-Upéry

Ouvrage initialement paru sous le titre Buda’s Wagon. A Brief History of the Car Bomb, aux éditions Verso en 2007.

Mike Davis

A propos de Mike Davis

Ethnologue, sociologue urbain et historien américain

3 commentaires sur “Petite histoire de la voiture piégée

  1. Daniel

    « À titre de comparaison, les missiles de croisière, qui sont désormais la réponse classique du Pentagone aux attaques de terroristes en provenance d’outre-mer, coûtent près d’un million de dollars pièce.
    Il faut être naîf pour croire que c’est l’arme du pauvre la voiture pigée.Les services action des pays occidentaux doivent se faire un plaisir de l’utiliser.

  2. Fab

    Je ne vois pas où est la contradiction: les services secrets des pays occidentaux peuvent utiliser la voiture piégée dans le cadre de leurs opérations secrètes sans que cela remette en question le fait qu’il s’agit d’une arme relativement bon marché à la portée de n’importe quelle petite organisation terroriste…

  3. Oli

    finalement, c’est la voiture le plus cher des elements techniques de ces explosifs…

    à quand le vélo piégé … ? la version pieton existe déjà malheureusement…

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