Tallinn devient la « capitale des transports publics gratuits »

Le 1er janvier 2013, Tallinn, en Estonie, est devenue la première capitale européenne à étendre les transports publics gratuits à tous ses habitants. Les résultats enregistrés jusqu’à présent sont encourageants.

Les autorités de Tallinn sont d’avis que, s’ils sont bien conçus, les systèmes de transports publics gratuits peuvent encourager un transfert des véhicules particuliers vers les bus et les trams, réduire les embouteillages et les émissions des véhicules à moteur et doper le développement économique.

L’introduction des transports publics gratuits à Tallinn fait suite à plusieurs systèmes mis en place dans d’autres pays, généralement dans des villes de plus petite taille. L’un des pionniers en la matière était la ville belge d’Hasselt, qui, en 1997, a décrété la gratuité de tous les bus dans les limites de la ville. Ce système est parvenu à persuader les habitants d’utiliser les transports publics – le nombre de passagers est passé de quelque 1 000 par jour en 1997 à 12 600 dix ans plus tard. Le coût de ce service a toutefois grevé le budget et Hasselt a indiqué qu’il serait mis un terme à ce système à la fin de 2013.

Pour Tallinn, la motivation découlait d’une prise en considération soigneuse des implications budgétaires, mises en balance avec les avantages sociaux, environnementaux et budgétaires. Allan Alaküla, directeur du bureau de Tallinn pour l’Union européenne, déclare que le budget annuel consacré par la ville aux transports publics s’élevait à 53 millions d’euros, mais que les recettes tirées de la vente de tickets ne représentaient que 17 millions d’euros, dont 5 millions étaient apportés par des personnes n’habitant pas la ville.

En introduisant la gratuité des transports pour les habitants de Tallinn, la ville encourrait donc des frais supplémentaires de 12 millions d’euros. Ce prix a été estimé raisonnable comparé aux avantages du système.

L’enjeu était la mobilité pour tous, déclare M. Alaküla. Les retraités et les jeunes bénéficiaient déjà de la gratuité des transports publics à Tallinn, mais la ville voulait qu’il soit plus facile pour ses habitants de circuler à la recherche d’un travail, de même que pour les travailleurs à bas salaires, qui pouvaient préférer refuser un emploi impliquant pour eux des trajets si le coût du transport le rendait financièrement peu intéressant. Les premières impressions sont que le développement économique s’est globalement accéléré. «Nous stimulons réellement l’économie locale. Nous avons déjà observé que les habitants avaient tendance à dépenser davantage si leur mobilité était gratuite. Ils sortent plus le soir et le week-end», affirme M. Alaküla.

Un air plus pur dans la ville

Les transports publics gratuits étaient supposés produire des avantages environnementaux grâce au transfert modal au détriment des voitures, qui réduit les embouteillages et la pollution. La réduction escomptée des émissions de dioxyde de carbone s’élève à 45 000 tonnes chaque année. L’atténuation du bruit est un autre avantage. Tallinn dispose déjà de quelques véhicules de transport public électriques – des trolleybus et des trams – et s’emploie à améliorer son système de voies réservées aux bus, afin que le transport public circule plus facilement et que les émissions dues au trafic stationnaire soient réduites au minimum.

Il est trop tôt pour quantifier pleinement les avantages environnementaux, mais, durant le premier trimestre 2013, les embouteillages dans le centre de Tallinn ont diminué de 15 % par rapport à la fin 2012. Depuis la mise en place du système, l’utilisation des transports publics a augmenté de 12,6 %, l’utilisation des voitures dans toute la zone de Tallinn a été réduite de 9 % et un déclin a également été enregistré au niveau des piétons et des cyclistes, ce qui indique que des habitants que les prix des tickets auraient auparavant dissuadés utiliseront désormais les transports publics gratuits.

Les avantages sont aussi d’ordre budgétaire. M. Alaküla indique que, depuis l’annonce de la gratuité des transports publics, 10 000 nouveaux habitants se sont domiciliés à Tallinn. Selon les estimations, la ville compterait 30 000 habitants supplémentaires non domiciliés. Le système de transports gratuits pourrait les inciter à se domicilier. Pour 1 000 nouvelles domiciliations, la ville reçoit environ 1 million d’euros supplémentaires par an en recettes fiscales, indique M. Alaküla.

Des fondements solides

La domiciliation est importante, parce que le système fonctionne via la distribution de cartes de voyage sans contact aux habitants de Tallinn. L’utilisation des transports publics gratuits continue d’être surveillée et mise en place, et, pour l’heure, les non-résidents continuent de payer les frais de transport.

Le système de Tallinn couvre environ 426 000 personnes et 480 véhicules de transport public, ce qui en fait le plus grand d’Europe. M. Alaküla formule plusieurs recommandations à l’intention des autorités publiques qui envisageraient des systèmes semblables.

La première est de garantir la légitimité. La gratuité des transports publics à Tallinn n’a été introduite qu’à l’issue d’un référendum au cours duquel 75,5 % des habitants ont voté pour le système et 24,5 % contre. Il existait dès lors un mandat public solide pour la gratuité des transports publics, ce qui a permis à la ville d’investir dans le système, notamment dans l’introduction du système de cartes de voyage sans contact afin de collecter des données. La popularité évidente du système, associée au résultat du référendum, implique aussi qu’il sera difficile de supprimer les transports publics gratuits pour des raisons politiques, à moins d’un soutien public d’un niveau similaire.

M. Alaküla indique que plusieurs responsables politiques de Tallinn étaient sceptiques et considéraient l’idée trop onéreuse ou irréalisable. Néanmoins, depuis l’introduction du système, il s’est produit un «revirement politique». M. Alaküla ajoute que, pour l’instant, «aucun parti ne promet d’abolir les transports gratuits pour les habitants de Tallinn». Du fait de la plus grande mobilité apportée par le système, l’impression est qu’il a profité à Tallinn en termes de compétitivité. «C’est toute la raison d’être de la municipalité: se battre pour la population», déclare M. Alaküla.

Le deuxième point que les autorités municipales doivent prendre en considération, ajoute-t-il, est le niveau de subvention publique que la municipalité apporte déjà aux transports publics.Si la subvention est supérieure à la moitié des coûts totaux, «alors vous avez de bonnes raisons» d’introduire la gratuité des transports publics. Dans des villes comme Londres, par exemple, «il n’y a pratiquement pas de subvention» et rendre les transports publics gratuits aurait un impact budgétaire colossal, fait remarquer M. Alaküla. Pour Hasselt, en Belgique, la pierre d’achoppement ultime était le coût.

Tallinn examine pour l’instant comment elle pourrait étendre son système, au moyen d’accords avec les municipalités voisines, voire d’une extension à l’échelle nationale. «Nous y travaillons», déclare M. Alaküla.

Tallinn regarde aussi vers l’est. Elle a noué des contacts avec la ville chinoise de Chengdu (14 millions d’habitants), qui teste pour l’instant la gratuité des transports publics combinée à des limitations de la circulation dans le centre-ville. Les deux villes ont instauré un dialogue sur la question et des représentants de Chengdu seront présents à l’université d’été «Capital of free public transport» (Capitale des transports publics gratuits) que Tallinn accueillera du 22 au 24 août 2013. Le commissaire de l’UE en charge des transports, Siim Kallas, figurera parmi les orateurs.
Pour en savoir plus

Pour en savoir plus:

Free public transport in Tallinn (Transports publics gratuits à Tallinn):

livre-gratuitéMarcel Robert, auteur du livre « Transports publics urbains: Textes sur la gratuité« , 158 pages, 10 euros.

Source: http://ec.europa.eu/

Marcel Robert

A propos de Marcel Robert

Fondateur du site Carfree France et auteur des livres "Vélogistique", "Pour en finir avec la société de l’automobile" et "Îles sans voitures".