Envie de liberté? Partez en vacances à vélo!

Le réveil sonne. « Bonjour, il est sept heures : le journal de la rédaction. » Le réveil sonne. « Bonjour, il est sept heures : le journal de la rédaction. » Le réveil sonne. « Bonjour, il est sept heures : le journal de la rédaction. » J’entends cette phrase environ trois cents fois par an. Dès qu’elle retentit, un poids supplémentaire tombe dans la balance qui, depuis de nombreux mois déjà, est bloquée du côté : « Fiche le camp ! » Allez, fini le boulot, vlan vlan vlan et vlan, mes quatre sacoches sont prêtes : je mets les voiles.

Comme tous les matins, je sors mon vélo, mais cette fois, arrivé au coin de la rue, au lieu de tourner à droite pour aller travailler, je tourne à gauche ; cette fois, au lieu de n’avoir sur mon porte-bagages qu’un antivol, j’ai tout mon mobilier : assiettes, couverts, casserole, brosse à dents, oreiller, matelas, sac de couchage, tente et cætera.

Chargé comme trois facteurs, je vais moins vite que d’habitude ; j’ai du mal à trouver l’équilibre, et évite de justesse, voire d’extrême justesse, la chute à chaque fois qu’une voiture me double. En slalomant entre les portières et les klaxons, je traverse le cours Jean Jaurès, passe les quatre ronds-points. Adieu Grenoble ! Mon voyage commence !

Freiné par le poids de mon vélo, je puise au fond de mes forces pour remonter la vallée de la Romanche, porte des Alpes. Mon compteur affiche des chiffres au moins deux fois inférieurs à la vitesse que j’atteins habituellement lors de mes envolées à « vélo de course » vers le Col de la Croix de Fer, du Glandon ou du Galibier. Les villes toutes proches ne m’ont jamais semblé aussi lointaines. Plus je pédale, plus les distances s’allongent. Ayant pris soixante kilos d’un coup, je me trouve trop lourd, et dès les premières heures, j’en ai déjà marre ; marre de ces pentes sans fin, de ce vélo qui n’avance pas, de ce soleil de plomb, de ces mollets flapis, de ces genoux qui me font grimacer !

Puis arrive le réconfort du soir : je découvre mon petit réchaud acheté la veille, à la hâte. En faisant craquer l’allumette, je redoute que la bonbonne de gaz m’explose à la figure. Je retiens mon souffle : tout fonctionne ! Comme devant un objet magique, je suis émerveillé par la danse des petites flammes bleues.

Face aux couleurs orangées de la Meije, que Maria Jalek qualifierait aujourd’hui encore « d’indescriptible amoncellement de glaces, digne piédestal du pur sommet qui, sur un doigt levé, soutient le ciel », je déguste un petit bol de riz que mon imagination parfume d’exotisme. Manger chaud au bord d’une rivière, en contemplant le glacier qui hante mes rêves, est une grande première. Je goûte enfin à l’Aventure !

En dînant, j’écoute sagement les clapotis de la Romanche et songe à l’histoire que je vais vivre, aux choix qui m’attendent. Jusqu’où irai-je ? Me voici seul face au monde. Je suis à la fois inquiet et euphorique. J’ai mal aux genoux depuis des semaines ; mes limites physiques me font douter. Toutefois, ma motivation est si grande que je garde confiance ; mon cœur est si gonflé que je l’entends battre des « J’y arriverai ! » Il n’est pas permis d’abandonner un rêve dès le premier obstacle : hors de question de renoncer ! Si mon corps fléchit, je ménagerai mon allure ; s’il le faut, je n’avancerai que d’un kilomètre par jour ; s’il le faut, je mettrai dix ans pour atteindre la Grèce, mais j’y arriverai !

À croire qu’en ces heures crépusculaires, seuls les voyageurs parcourent les montagnes, j’aperçois au loin un cycliste qui s’approche. Il a des sacoches, c’en est un ! Sa spontanéité, comme la mienne, est freinée par une de ces hésitations propres aux gens qui savent écouter leur timidité, et que les personnes moins sensibles confondent trop souvent avec l’indifférence. Il me salue, puis s’arrête presque naturellement. Autour de ma petite casserole, nous engageons la conversation. En bon breton, il est parti de Brest et va jusqu’à Menton. Il relie l’Atlantique à la Méditerranée. Il en rêve depuis des années. L’été dernier, il était parti de chez lui et avait conquis l’Alsace. Il regarde mon vélo qui est, au bas mot, deux fois plus chargé que le sien, et me demande d’où je viens. Je me sens ridicule, d’autant qu’il s’agit de mon premier voyage. Il me demande où je vais. Que répondre à ce vaillant Ulysse qui a tant vu ? Je suis très ambitieux et lourdement inexpérimenté, je n’ose pas dévoiler mon objectif. De quoi aurai-je l’air si je dis à tout le monde que je pars a minima pour un tour du continent, et que finalement je rebrousse chemin au bout de trois petits jours ?

Titouan m’explique que son premier voyage à vélo a changé son regard sur la vie : « Enfermés dans nos p’tites habitudes, nous nous croyons obligés de faire comme tout le monde. En partant à vélo, on s’rend compte qu’on peut vivre heureux avec quasiment rien. Tous les soirs, j’m’arrête à une fontaine ou près d’un petit ruisseau, j’sors mon savon… Pas besoin de baignoire, pas besoin de salle de bain… Un vélo, une tente, un peu d’eau, un morceau de pain… et voilà, ça suffit pour être heureux ! »
(…)

Extrait de A la poursuite de l’horizon, un petit livre de Matthieu Stelvio

Matthieu Stelvio

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Contributeur de Carfree France

6 commentaires sur “Envie de liberté? Partez en vacances à vélo!

  1. Vincent

    > Il regarde mon vélo qui est, au bas mot, deux fois plus chargé que le sien, et me demande d’où je viens. Je me sens ridicule, d’autant qu’il s’agit de mon premier voyage.

    Question d’expérience, justement.

    Avant de partir, se renseigner auprès de cyclotouristes chevronnés pour savoir quoi prendre, et éviter de se charger inutilement.

  2. Anthony GrégoireAnthony

    Une autre bonne adresse : warmshowers.org/ pour être hébergé pendant le voyage ou héberger des voyageurs à vélo, de bonnes expériences, et ça permet avant de partir en voyage différentes pratiques, philosophie du voyage à vélo.

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