Ma psychologue s’appelle Bicyclette

Le petit déjeuner est un moment déterminant. C’est le temps de méditer sur les sagesses qui s’échappent des volutes de fumée du café. C’est le temps de décider de l’humeur de fond de la journée : joyeuse ou soucieuse.

Vol de cormorans au dessus de la rivière

Bien sûr, je connais d’avance le déroulé du jour: me rendre au bureau, allumer mon ordinateur, décrocher mon téléphone, taper d’interminables conclusions en réponse à une argumentation adverse, recevoir un nouveau client puis rentrer à la maison pour déjeuner. Recommencer l’après midi. Mais si je ne peux rien sur les faits je peux quelque chose sur le regard à y porter.

Huit heures vingt. Mon café ne fume plus. Un peu en retard, je n’ai plus le temps de décider. Tout s’enchaine alors manuellement. Je monte dans ma voiture direction rocade. Je suis dans le « tout technique »: ceinture bouclée, vitesse mesurée, température préréglée. Je râle en machiniste, forcé au ralentissement par un embouteillage. L’humeur grincheuse s’impose à moi. Je me raidis. Mon univers s’arrête au bout de mon capot: pas vu ce lever de soleil rouge, pas vu ce vol de cormorans au dessus de la rivière.

De la banquette de voiture à la selle de vélo

La voiture garée, ma tourmente intérieure s’apaise. Les arômes du café du bureau me ramènent aux fumées du 1er arabica matinal. Je me rappelle soudain que je n’ai pas encore fixé la ligne de ma journée : joyeuse ou soucieuse?

Mon regard est attiré par un collègue cycliste qui accroche son vélo à une rambarde. Les cheveux ébouriffés, il a le regard heureux que je voudrais avoir. Est-ce qu’une virée à vélo permettrait de choisir une ligne de joie pour la journée ?

Le bureaucrate installé hésite en moi. Il fait froid dehors. Ne pourrais-je pas arriver à cette joie en voiture, simplement en le décidant au petit déjeuner ? Très raisonnable. Très théorique aussi. Ce n’est pas du tout pareil de vouloir le bonheur que d’y goûter. Ce n’est pas du tout pareil de parler de joie que d’en vivre. Si je veux sentir la joie simple du vent qui siffle dans les oreilles, humer les odeurs de feuilles d’automne, si je veux palper concrètement la satisfaction d’un trajet accompli là où je me fais téléporter en voiture, alors il me faut passer de la banquette de voiture à la selle de vélo.

Le psychologue de Saint Exupéry s’appelait Lockheed P-38 Lightning

Car la joie ne se trouve que si on la travaille de tout son être : corps, cœur et âme, et pas simplement avec son intellect. Nécessité d’un moyen concret. Ma psychologue s’appelle bicyclette. Ce n’est pas la première fois qu’une mécanique acquière cette qualité. Le psychologue de Saint-Exupéry s’appelait Lockheed P-38 Lightning : « L’avion, ce n’est pas une fin, c’est un moyen. (…) par l’avion, on quitte les villes et leurs comptables, et l’on retrouve une vérité paysanne. (…)On est en contact avec le vent, avec les étoiles, avec la nuit, avec le sable, avec la mer. On ruse avec les forces naturelles. (…) et l’on cherche sa vérité dans les étoiles. »(1)

Alors, pas question de rester un idéaliste du bonheur, un heureux en images. Cet après midi je viendrai au bureau à vélo pour passer de l’idée à l’imprégnation de la joie. Et lorsque rentrant le soir à la maison sur ma bécane j’entendrai le chant du merle saluant mon passage, je n’aurai pas besoin de me persuader du bonheur. J’en vivrai.

Loïc TERTRAIS (www.guidetotusduvelo.com – illustrations Bertrand Dosseur)

(1) Terre des hommes

Loïc Tertrais

A propos de Loïc Tertrais

Avocat au Barreau de Rennes

7 commentaires sur “Ma psychologue s’appelle Bicyclette

  1. Loic

    Oui, c’est étonnant comme le fait de se déplacer en  marchant ou à vélo apporte un vrais plus à sa « destination ».

    Je suis revenu au vélo par hasard et je ne le quitte plus, pour le boulot, la plage ou les courses.
    Je ne sais si ça réside dans le fait de produire sa propre énergie, le fait d’être directement en contact avec l’environnement ou encore la possibilité de parler à son voisin, piéton ou cycliste, de sourire à la la belle ou au boulanger qu’on croise tous les jours devant sa boutique.

    A Marseille faire du vélo reste un combat car c’est la voiture qui reste la reine de nos rues, mais « pas grave » je ne  lâcherai plus !

  2. Pédibusnaturenville

    Merci à notre avocat pour sa belle plaidoirie pour le biclou. L’époque est au care, je vais donc aujourd’hui me faire l’avocat des psychologues vivants :

    Médor fait partie du nombre, quand il oblige ses maîtres à faire quelques pas hors du domicile, et de créer ainsi du lien social, par les inévitables rencontres ou effleurements sociaux que ne manque pas de créer la nécessaire pissette du chien…

    ouarf ouarf ouarf…

    boaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa

  3. Loïc TertraisTERTRAIS

    Si on voulait résumer l’article en une citation :
    Mais quelque apparence pitoyable que vous lui trouviez parfois, ne plaignez pas le cycliste : enviez-le. Il a découvert que le tapis volant et les bottes de sept lieues des contes existaient bel et bien et, par la même occasion, le sérum de longue vie.
     
    Jacques FAIZANT, Albina et la bicyclette,  Calmann-Lévy

  4. Végédécroissant

    Quel bonheur de se déplacer autrement qu’en automobile. Je me rends chaque jour au bureau (7 km de mon domicile) quelles que soient les conditions métérologiques. Mes collègues appellent ça du courage. J’habite à Nancy, le courage c’est d’être seul dans une voiture, coincé dans les embouteillages…

    Sylvain

  5. abil59

    Aller en vélo ou à pied au boulot, à fortiori quand on travaille dans un bureau, permet de comprendre que la vie ce ne sont pas que des écrans et des machines. Que la vie c’est des saisons, des bruits, des odeurs, des couleurs variés… Qu’en fait, c’est notre nature d’humain de faire de l’exercice aussi. Inutile de faire des études pour dire que les marcheurs et cyclistes ont moins de diabète, d’obésité ou de cholestérol que les automobilistes et les « ascenseuristes ».

    Bref la vie de sédentaire ce n’est pas pour moi…

  6. Bouissou

    Vincent

    Je suis a la retraite,☺pour me préparer a cette »dure » réalité,j’allais au boulot a vélo(23km aller),c’était un pur bonheur, »ca me mettais la banane »,😊pour la journée,et maintenant,j’essaye de faire un maximun de mes déplacements à vélo😀.

    Le vélo,c’est tout simplement génial☺,vive le vélo!même que ça devrait être remboursé par la sécu!😉PS:j’adhére à 120%,au site et commentaires.

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