Cul sur la selle, pensées au ciel (1)

Lundi matin, 8 heures. Une voix presque métallique annonce le prochain arrêt du bus qui m’amène à mon bureau. Je me remémore la journée d’hier : balade en forêt, un faux mouvement en grimpant sur un tas de branchages, et deux heures plus tard sortie des urgences la main droite plâtrée. J’en prends pour trois semaines de transport en commun car le vélo, c’est niet, m’a répondu le médecin urgentiste.

Dans le bus, je compte plus de deux tiers des voyageurs éphémères les yeux rivés à leur téléphone portable ou les oreilles prises par des écouteurs.

« Qu’ils sont donc sages et paisibles, ces hommes en groupe » aurait constaté Antoine de Saint-Exupéry, qui aurait ajouté aussitôt  « L’homme d’aujourd’hui, on le fait tenir tranquille, selon le milieu, avec la belote ou avec le bridge. Nous sommes étonnant bien châtrés. (…). On nous a coupé les bras et les jambes, puis on nous a laissé libres de marcher. Mais je hais cette époque où l’homme devient, sous un totalitarisme universel, bétail doux, poli et tranquille. » (2)

Depuis il y a mieux que les cartes à jouer pour tenir quelqu’un tranquille. Qui n’a pas son téléphone portable ou son baladeur ? Et ça marche très bien, tous milieux confondus. Il n’y a qu’à voir l’hébétude des passagers du bus hypnotisés par leur écran.

Un coup d’œil à l’extérieur, j’observe que nous suivons mon itinéraire habituel à vélo. Dehors, ça caille dur. Le froid pique. Une bécane nous dépasse. Je vois la grimace du cycliste luttant contre le vent d’ouest glaçant. Il se prendra peut-être un grand coup d’adrénaline au prochain rondpoint lorsqu’une voiture lui coupera la route. Il pestera probablement contre un camion garé sur sa piste cyclable. Il appréciera surement à sa juste valeur son café fumant au bureau.

Cul sur la selle, le cycliste est un boucanier du quotidien.

Alors que le chauffage et le flonflon de la radio du bus m’engourdissent, mon imagination fuit avec le pistard qui vient de nous doubler. Je me mets malgré moi à reconstituer son parcours à deux roues. Près de la rivière qui se profile à l’horizon, il surprend un couple de colverts qui s’envole dans un concert de coincoins courroucés. Arrivé dans le centre-ville, il goûte au plaisir de remonter une file de voitures jouant à touche-touche. Il s’arrête enfin un instant pour contempler le lever de soleil rougeoyant derrière la flèche de la cathédrale.

Cul sur la selle, pensées au ciel, le cycliste est un homme libre.

Arrivé à destination, je descends de mon habitacle de verre et d’acier dans le souffle des portes automatiques. Pieds à terre, j’aspire une grande bouffée d’air. Je sors de ma torpeur. Ma pensée se dégourdit. L’épilogue de ma virée en bus s’impose à moi : plus qu’un moyen de transport, le vélo est un ranime la vie, un antidote à l’abrutissement, un rénovateur de corps, de cœur et d’âme.

Pas étonnant alors qu’en pleine diète forcée de petite reine, j’aspire plus encore à faire mien le vœu de MONTAIGNE : « Si le destin me permettait de passer ma vie à ma guise, je choisirais à la passer cul sur la selle. » (3)

Loïc TERTRAIS (www.guidetotusduvelo.com – illustrations Bertrand Dosseur)

 

(1) Sylvain TESSON, Petit traité sur l’immensité du monde
(2) Antoine de SAINT EXUPERY, Lettre au Général X
(3) Michel de MONTAIGNE, Essais

Loïc Tertrais

A propos de Loïc Tertrais

Avocat au Barreau de Rennes

4 commentaires sur “Cul sur la selle, pensées au ciel (1)

  1. emmp

    Pas mal, le poète du quotidien…

    J’aurai au moins appris que Montaigne faisait du vélo !

  2. Loïc TertraisTertrais

    Je pense que Montaigne avait pressenti que le cheval aurait un jour un lointain descendant avec selle et étriers…..ce qui donne vu par un écrivain de notre époque : « Peut-être, la bicyclette, dans ce monde de machines, était-elle à nos yeux une héritière du cheval ? »Jean d’Ormesson, Au plaisir de Dieu

  3. Franck

    Le vélo c’est bien mais la marche à pied n’est pas mal non plus !

    Un peu de poésie ne peut pas nuire !

    Munis de deux jambes, l’homo sapiens avance,
    Avec parfois de la difficulté à se frayer passage.
    Rester sur les clous ou les trottoirs et esquiver
    Ce qui fait ombre à la marche, qui souvent agace :
    Halte à l’utilisation de l’automobile qui fait rage,
    Et redonnons vie à nos pieds, beau pied de nez !

    Arriver à se défaire du pétrole, piteux carburant

    Pollueur qui conduit l’humanité vers le néant.
    Incidieux, il a envahi nos vies et nous égare.
    Et si nous sortions de cette dépendance en
    Devenant raisonnables, pour un nouveau départ…

     
     

  4. Loïc TertraisTertrais

    Merci  Franck pour ce poème….car comme je l’avais déjà cité sur ce site je crois : » il n’y a jamais de mots pour ce qu’il nous importerait le plus de dire. N’est-ce pas à cause de cela qu’il nous faut des poètes et des musiciens ? » – Jacques Maritain

    Et N’oublions pas la beauté de la marche car : « Dès que nous marchons , nous reprenons nos réflexions. A bâtons rompus, en faisant feu de tout bois.L’adrénaline et les endorphines doivent y être pour quelque chose. C’est comme une mécanique, la marche a besoin d’un carburant, d’une réflexion, d’un grain à moudre. Et la réflexion a besoin de la marche pour être activée. « Alexandre Poussin Africa Trek

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