Mon vélo, ma liberté !

Petit déjeuner avalé, c’est plus fort que moi. Il faut que je décarre. J’enfourche mon vélo et file vers le chemin de halage qui borde la Vilaine de Rennes à Redon. Je ne sais pas encore jusqu’où je vais aller. Deux ou trois heures à rouler minimum.

On quitte l’urbain quand les personnes croisées vous disent bonjour. En ville, l’anonymat est l’habituel. On se croise sans croiser le regard, la tête souvent vissée dans des écouteurs. Trop de monde lasse, la rareté aiguillonne le sens social. Le mouvement de la ville absorbe le passant, le dénuement de la campagne fait d’une rencontre un moment rare.

Je passe peu à peu de la planète de l’agite à celle de la médite : des pêcheurs et des marcheurs tout à leurs pensées le long du serpent d’eau. Et pas que des vieux. Beaucoup de jeunes asticotent la carpe.

Étonnants les pouvoirs d’une rivière ! L’eau justifie ma promenade à vélo au fil de ses méandres. L’eau justifie la construction de maisons toutes baies tournées vers le miroir. Un miroir magique. Une rivière transforme un coucher de soleil en féerie de lumières. Elle convoque la brume les soirs d’automne et les matins d’été. Une rivière se fige d’effroi les froids d’hiver. Elle bouillonne d’idylles d’insectes, de poissons, d’oiseaux et de rongeurs.

Un très bon chemin correct et sans danger

Première pause au bout d’une heure. Assis sur un banc près de mon biclou, je parcours le carnet de notes qui m’accompagne quotidiennement. Je relis ces vers de Marie Noëlle consignés il y a plusieurs mois. Ils me donnent la clef de ma virée à deux roues :

« C’est un très bon chemin correct et sans danger,
Quand on y trouve de quoi manger.
Et les moutons – l’air de moudre une patenôtre –
S’en vont par-là broutant dans les pas l’un de l’autre.

Moi, la chèvre, je suis le surplus du troupeau
Et je m’ennuie avec ces gens de tout repos
Qui font tout bonnement tous la même chose.
Je m’ennuie à mourir sur ce chemin morose.
Je n’aime pas – j’en ai le cerveau courbatu –
Marcher en foule ainsi sur un terrain battu ;
Je n’aime pas broutter l’herbe déjà tondue,
Ce petit foin sans goût, sans fleur inattendue…

Aussi, dès que le Pâtre en son grand manteau bleu
Rempli de vent cherche l’espace et rêve un peu,
Je m’échappe, je cours à travers la campagne,
Je bondis pour trouver quelque peu de montagne,
Je grimpe à des talus très hauts de chemins creux.
On est très bien tout seul, sans moutons, très loin d’eux
Qui semblent tout au fond du val des pierres grises.
Les thyms inviolés ont des saveurs exquises… »
(1)

Ouvrir mon cœur perclus d’habitudes et de pensées toutes faites ; lui redonner un peu de palpitant. ! Voilà le sens de ma quête à deux roues.

Cette lecture me galvanise. Je décide de poursuivre jusqu’à Redon où je prendrai un train régional pour rentrer à Rennes avec ma petite reine.

Le palpitant est au rendez-vous

Le palpitant est au rendez-vous. Je rencontre une retraitée qui trace la voie dans le sens Redon Rennes. Nous partageons nos pique-niques et nos histoires. La discussion n’est pas superficielle : deux cyclistes qui se croisent en terre inconnue balaient vite les banalités et livrent le sel de leur vie. Je goûte aussi à la beauté des paysages : un chêne isolé au milieu d’une grande parcelle, un château en surplomb avec son air italien. Je saisis enfin des petits pans d’histoire. Une voie romaine au bord du halage ou encore cette plaque rappelant qu’ici une jeune fille est morte en 1948. Elle avait 23 ans ; je lui fais secrètement la supplique de protéger toutes ces vies qui pédalent sur la berge.

L’arrivée sur Redon est singulière. Le clocher de la basilique surgit au loin au-dessus des arbres. On se demande quand on va l’atteindre car la campagne n’en finit pas comme si les baliveaux avalaient la ville. Et puis tout à tout, je tombe dans les rues de Redon, son asphalte et son agitation. Cela ne prévient pas. J’aurais dû prendre le temps de la transition en m’octroyant une dernière pause près du ruban d’eau qui m’accompagne depuis des heures. Je pédale vers la gare pour prendre le billet de train qui nous ramènera à Rennes ma monture et moi.

Mon vélo, ma liberté !

Assis dans le TER, je me remémore une histoire. Au moment où des lycéens manifestent contre la réforme des retraites, une association savoyarde accueille plusieurs enfants des steppes mongoles dans le cadre d’un échange linguistique. Un journaliste demande à l’un d’eux, le jour du retour en Mongolie : « Qu’est ce qui t’a manqué le plus pendant ton séjour en France ? » Réponse de l’enfant : « Mon cheval et ma liberté ». Pendant ce temps, d’autres jeunes défilent dans les rues pour leur sécurité. (2)

Ma virée à vélo m’a fait quitter un temps mon « chemin correct et sans danger ». Je décide d’adopter ce cri du cœur du jeune cavalier des steppes : « Mon vélo, ma liberté ! »

Loïc TERTRAIS (www.guidetotusduvelo.com – illustrations Bertrand Dosseur)

(1) Marie Noëlle, Les chansons et les heures
(2) Racontée par Sylvain TESSON, Géographie de l’instant

Loïc Tertrais

A propos de Loïc Tertrais

Avocat au Barreau de Rennes

10 commentaires sur “Mon vélo, ma liberté !

  1. Vincent

    > En ville, l’anonymat est l’habituel. On se croise sans croiser le regard, la tête souvent vissée dans des écouteurs. Trop de monde lasse, la rareté aiguillonne le sens social.

    Je dirais plutôt : l’anonymat fait qu’on ne sait pas à qui on a à faire : friend or foe? Dans le doute…

  2. Tertrais

    Oui, d’accord avec votre réflexion également. Question de regard mais aussi d’intuition sur ce que dégage la personne croisée. J’écrivais ma phrase au sens  où malheureusement comme le dit un auteur cité dans A Vélo ! « Nous sommes aujourd’hui à l’âge des masses et de l’isolement. Les hommes y sont ressemblants et séparés comme les atomes, ils se pressent et se heurtent sans pouvoir s’entrepénétrer ».

  3. Pédibuspedibus

    cher Maître, cette vision des choses, atomiste, est valable pour les foules de piétons des rues, mais une certaine connivence semblerait malgré tout exister, comme l’ont bien montré les grandes plumes du XIXe…

    mais celles qui n’ont pas connu le vélocipède ne pouvaient s’imaginer les plaisirs de la roue libre… et sans la corvée d’avoine et de bouchonnage de la monture…

  4. Tertrais

    Merci pour votre réflexion Pedibus. La connivence en milieu urbain est souhaitable. Il est vrai que marcher sur le trottoir d’une avenue bondée pousse peut-être plus à l’isolement qu’au contact. On cherche son chemin à travers la foule plus que la rencontre. Mais, une fois regagné son quartier, les rencontres s avec des personnes croisées régulièrement est possible. Et si l’on sillonne son parcours urbain à vélo plutôt qu’en voiture, la discussion est plus facile….on parle mieux derrière un guidon que derrière un pare brise !

    Cheval & vélo.Jean d’Ormesson a  écrit que : « Peut-être, la bicyclette, dans ce monde de machines, était-elle à nos yeux une héritière du cheval ?

    Peut être également que le cheval était un bon ambassadeur de rencontre entre cavalier et marcheur ou entre cavaliers. On voit aujourd’hui le rôle que jouent les chiens promenés par leurs maitres. On parle du ou des chiens promenés pour s’enquérir finalement de la personne qu’il y a au bout de la laisse.

  5. emmp

    Depuis longtemps, je m’interroge sur ce qui fait qu’on se dit bonjour, ou pas, lorsqu’on croise un autre piéton. Dans une ville, c’est exclu d’avance, car on passerait la journée à répéter « bonjour » sans parvenir à atteindre tout le monde. Dans un village ou sur un chemin de campagne, c’est systématique partout en  France, il me semble : on échange au moins un hochement de tête ou une formule courte. Là où le phénomène est plus intéressant, c’est dans les bourgs, les lieux un peu fréquentés mais pas démesurés. Dans ce cas, on a tendance à saluer seulement celles et ceux qu’on croise de près, mais les habitudes varient selon la région : plus de saluts au sud de la Loire, selon ma (modeste) expérience. Ça sent le clicheton, je le reconnais.

    En revanche, l’échange est nettement plus fréquent et systématique quand on se croise (ou double) à vélo. Dans ce cas, on se considère probablement comme adorateurs du même dieu… à l’exception des cyclistes Lycra, qui saluent rarement les pédaleurs en civil.

    Il y aurait une thèse à développer sur ce sujet…

  6. Tertrais

    Réflexion intéressante emmp. On voit aussi  les motards se saluer volontiers entre eux. Mais la communauté motard apparaît homogène. Les cyclistes, comme vous le soulignez,  sont peut-être de deux styles. C’est ce qu’écrit d’ailleurs Philippe Delerm : « C’est le contraire du vélo, la bicyclette. Une silhouette profilée mauve fluo dévale à soixante-dix à l’heure : c’est du vélo. Deux lycéennes côte à côte traversent un pont à Bruges : c’est de la bicyclette. »

    Est-ce à dire qu’il y aurait deux codes de politesse cyclistes ? Comme vous le dites, il y a de la matière pour une thèse.

  7. Tortue

    Il n’y a pas deux codes de politesse cyclistes, il n’y en a qu’un, que les panneaux publicitaires ne partagent pas 😀

  8. Tertrais

    Je suis d’accord avec vous. La politesse est une. En revanche les expressions de cette politesse changent en fonction des circonstances. On ne salue pas de la même manière quand on est cycliste débutant ou à l’aise pour lâcher son guidon ! Ou encore en ballade ou lancé à toute vitesse!

  9. Rémi

    A noter que la route la plus courte et la moins dénivellée entre Rennes et Redon (D177 puis D777) a été transormée dernièrement en 2 x 2 voies, et est devenue interdite aux vélos. La liberté peut-elle être obligée ?

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