Le Cauchemar climatisé

En 1940, la guerre oblige l’expatrié Henry Miller à regagner les États-Unis. Il part alors à la redécouverte de son pays, qu’il parcourt en un vaste périple. De sa déception est né Le cauchemar climatisé, publié en 1945. Faubourgs industriels, folies hollywoodiennes, Sud qui perd son charme, contaminé par l’esprit technocratique du Nord… Restent quelques phares, des artistes, comme le compositeur Edgar Varèse, dont Miller trace quelques portraits enthousiastes.

Extrait

« Le spectacle le plus pitoyable, c’est celui de toutes ces voitures garées devant les usines et les aciéries.

L’automobile représente à mes yeux le symbole même du faux-semblant et de l’illusion. Elles sont là, par milliers et par milliers, dans une telle profusion que personne, semble-t-il, n’est trop pauvre pour en posséder une.

D’Europe, d’Asie, d’Afrique, les masses ouvrières tournent des regards envieux vers ce paradis où le prolétaire se rend à son travail en automobile. Quel pays merveilleux ce doit être, se disent-ils! (Du moins nous plaisons nous à penser que c’est cela qu’ils se disent!)

Mais ils ne demandent jamais de quel prix se paie ce privilège. Ils ne savent pas que quand l’ouvrier américain descend de son étincelant chariot métallique, il se donne corps et âme au travail le plus abêtissant que puisse accomplir un homme.

Ils ne se rendent pas compte que même quand on travaille dans les meilleures conditions possibles, on peut très bien abdiquer tous ses droits d’être humain. Ils ne savent pas que (en américain) les meilleures conditions possibles cela signifie les plus gros bénéfices pour le patron, la plus totale servitude pour le travailleur, la pire tromperie pour le public en général. Ils voient une magnifique voiture brillante de tous ses chromes et qui ronronne comme un chat; ils voient d’interminables routes macadamisées si lisses et si impeccables que le conducteur a du mal à ne pas s’endormir; ils voient des cinémas qui ont des airs de palaces, des grands magasins aux mannequins vêtus comme des princesses. Ils voient la peinture et le chromé, les babioles, les ustensiles de toute sorte, le luxe; ils ne voient pas l’amertume des cœurs, le scepticisme, le cynisme, le vide, la stérilité, l’absolu désespoir qui ronge l’ouvrier américain. Et d’ailleurs, ils ne veulent pas voir tout cela: ils sont assez malheureux eux-mêmes.

Ce qu’ils veulent, c’est en sortir! Ils veulent le confort, l’agrément, le luxe qui portent en eux les germes de la mort. Et ils marchent sur nos traces, aveuglément, sans réfléchir. »

HENRY MILLER
Le Cauchemar climatisé
Première parution en 1954
Trad. de l’anglais (États-Unis) par Jean Rosenthal
Collection Folio (n° 1714), Gallimard
Parution : 21-03-1986

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