L’écraseur !

Les journaux parisiens nous ont annoncé que l’automobiliste qui, étant ivre, tua un piéton, a été remis en liberté provisoire, en raison de sa belle conduite pendant la guerre.

Je crois que le juge a compris de suite que l’acte d’écraseur ressortissait aux exploits militaires et continuait la série des glorieux faits d’armes de guerre. Beaucoup de citations glorieuses pourraient, en effet, se résumer dans la citation que l’emboutisseur vient d’obtenir du juge d’instruction.

Etant ivre… Hé ! mon Dieu ! qui ne sait qu’aux jours de la Grande Guerre, le poilu communiait dans la religion de la bravoure militaire sous les espèces de la gnole et du pinard? Et les grands prêtres disaient: « Buvez! ceci est le Droit, ceci est la Justice! »

A écrasé un piéton… Cette phrase, en style de communiqué, s’exprimait: « L’ennemi a été écrasé. » Mais le résultat était le même: plus il y avait eu de gnole, plus l’écrasement était superbe.

Le chauffard qui s’est vu décorer et transporter aux nues pour ses premières performances, a voulu, – et c’est là son erreur, – transporter ses méthodes militaires dans la vie civile et les expérimenter dans les zones de l’arrière.

« Quand je buvais de la gnole, s’est-il dit, j’étais glorieux; je veux continuer à être glorieux. »

Alors, au volant de son auto, il entre dans le premier piéton qui s’est trouvé dans le champ de tir.

Vous allez m’objecter: « Le piéton ne lui avait rien fait. »

Pardon ! Le piéton lui avait fait exactement ce que lui faisaient les Boches au Chemin-des-Dames. Il s’était mis devant lui. Il encombrait la route. Il ralentissait son avance.

Le juge d’instruction du Mans, où s’est déroulée l’action, montre donc un sentiment exact de la justice quand il fait relâcher le chauffard.

Il paraîtrait illogique à tout jugement sérieux qu’on emprisonnât un homme pour s’être mis dans un état qui, au temps de la guerre, était un état de grâce.

Et qui sait maintenant si le piéton écrasé n’est pas un des super-patriotes qui ont ordonné de verser autrefois son premier quart de gnole patriotique au glorieux écraseur.

Mécano.

La Gazette de Mostaganem : Journal indépendant et d’intérêt général paraissant tous les Samedis
22 octobre 1938

Image: Les valeurs de l’automobile

Un commentaire sur “L’écraseur !

  1. vince

    Ca n’a pas beaucoup changé en fait, à part peut-être la tolérance avec l’alcool. L’automobiliste est forcément un individu respectable, ce n’est pas un gueux qui traverse à pied, il a un métier lui.

    On est dans les années 30, une génération à peine a suffit pour inverser la perception de la voiture vis à vis du vélo et en faire la reine incontestée.

     

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