La Société protectrice des piétons

Un des actes les plus courageux auxquels puisse se livrer un homme solidement trempé, c’est d’aller à pied dans Paris – dans le Paris du centre. On frémit en songeant que d’imprudents vieillards, traversent, sans même avoir fait leur testament, certaines rues particulièrement encombrées, comme la rue Montmartre, pour ne citer que celle-là. De temps en temps, on en écrase quelques-uns, mais les autres persistent à se lancer, à corps perdu, au milieu des tramways, des automobiles, des bicyclettes, etc., etc. Il faut bien reconnaître là ce besoin d’héroïsme et cette légèreté incurable qui caractérisent les Français, même quand ils sont vieux.

Dernièrement, dans la rue Montmartre, une voiture, vide par bonheur, passait, avec une très grande vitesse qui n’en fut pas ralentie, sur une vieille dame. Celle-ci se relevait aussitôt en murmurant de vagues imprécations, mais sans paraître trop surprise. Son heure de renversement était venue, comme viendra la nôtre tôt ou tard. C’est une conséquence des redoutables progrès de la locomotion mécanique. Dans dix ou quinze ans il faudra créer des hôpitaux spéciaux pour les victimes des accidents de voitures.

Peut-être conviendrait-il de chercher à échapper le plus possible à ces chances d’écrasement. C’est du moins ce qu’ont pensé plusieurs esprits très avisés. Par leur initiative, une société a été récemment fondée sous le titre de Société protectrice des piétons. Elle compte déjà cent cinquante membres. Son président est M. Joseph Massot.

Quel est le but que se propose cette Association et par quels moyens espère-t-elle l’atteindre? C’est de M. Massot lui-même qu’il était possible de le savoir. Chez un ami commun où j’eus la chance de le rencontrer, le distingué président voulut bien me donner naguère, quelques renseignements.

Notre œuvre, me dit-il, intéresse la plupart des Parisiens. Les voitures coûtent cher, à Paris – les petites courses ne devant être établies qu’à la fin du Vingtième siècle – et, quand on est pressé, on a beaucoup plus d’avantage d’aller à pied que de prendre l’omnibus. Les omnibus, vous le savez, n’ont pas été créés pour rendre service au public, mais pour rapporter de gros dividendes à la Compagnie qui les exploite. Ils sont toujours complets, ils vont très lentement, et on se demande par suite de quel miracle ils finissent par arriver. Le nombre de ceux qui vont à pied est encore très grand, mais leur rôle ne consiste pas uniquement à se faire écraser par ceux qui vont en voiture. Nous avons fondé la ̃Société protectrice des piétons pour qu’on puisse traverser Paris sans trop de risques.

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Cette idée me semble très philanthropique, mais je ne vois pas bien comment vous pourrez la réaliser. L’écrasement mutuel est entré dans nos mœurs. Le public s’y est habitué, il finira par ne plus pouvoir s’en passer.

Nous réclamerons des pouvoirs publics une pénalité plus sévère contre les cochers. Peut-être hésiteront-ils alors à écraser, pour aller relayer plus tôt, des passants qui, après tout, depuis la Déclaration des droits de l’homme, sont leurs égaux.

Nous demanderons la création d’une brigade spéciale de sergents de ville, aussi hommes du monde que possible, chargés uniquement de faire traverser aux vieillards, aux enfants en bas âge et aux infirmes, les voies les plus dangereuses. Certaines rues devront être interdites aux véhicules de tout genre, pour qu’on puisse les parcourir avec la sécurité la plus absolue. Elles rappelleront l’ancien Paris, ce cher Paris d’autrefois, où on pouvait se promener et rêver, et qui ne ressemblait pas à une gigantesque machine chauffée à toute vapeur.

Dans les lycées, les collèges et les écoles, les professeurs de gymnastique seront chargés d’enseigner aux élèves, par des exercices spéciaux, l’art d’échapper aux encombrements, de glisser sans danger entre une automobile et une bicyclette, de se cramponner à un omnibus pour ne pas être aplati par une voiture lancée à fond de train. On diminuera ainsi d’une centaine chaque année le nombre des accidents.

Enfin d’autres projets de réformes sont à l’étude, et entre autres une assistance mutuelle entre les piétons. Ils seront bientôt communiqués au public. Nous n’existons que depuis peu de temps et déjà le nombre de nos adhérents – parmi lesquels. MM. Léon Bourgeois, Goblet, Melchior de Vogüé, Berthelot – nous permet d’espérer un éclatant succès. Je n’ai qu’un mot à ajouter aux renseignements fournis par M. Joseph Massot: c’est qu’il recevra avec reconnaissance, au siège de la Société, 5, rue du Sommerard, les communications et les adhésions qu’on voudra bien lui adresser.

Henri d’Almeras.
La Presse, 20 mai 1898.

Image: Restauration inestimable d’un piéton au Muséum d’Histoire Naturelle

2 commentaires sur “La Société protectrice des piétons

  1. Joffrin

    Commentaire de PUNCH magazine (1906) : Au musée d’histoire naturelle, en 1910 après JC. Les survivants des courses automobiles : « Je dis, nan. Quoi?! Elle marchait sur les routes! Nan! Comme c’est charmant !! » – « Je déplacait à pied, et on s’attendait à ce qu’on la protège ! Aucun sens ! Quelle effronterie ! » – « Y croyez-vous ?! Moi pas. C’est TROP RIDICULE !! » — « Par mon honneur, c’est un fait ! Pourquoi, disent-ils, que les enfants jouaient dans les villages ! Avez-vous déjà entendu une telle idée ! Trop délicieusement improbable !! » Se termine dans des éclats de rire pour aller voir autre chose (un dessin édouardien montre une femme embaumée dans une cage en verre – un spécimen unique – Restauration inestimable d’un BRITISH PEDESTRIAN – Anglorum pedestrem – Maintenant éteint, au DÉPARTEMENT DES MONSTRES ÉTEINTS).

  2. Joffrin

    Thomas Morales (Éloge de la voiture. Défense d’une espèce en voie de disparition, Éditions du Rocher, 2018) écrit dans Le Figaro : 

    https://www.lefigaro.fr/vox/societe/thomas-morales-la-bagnole-n-a-pas-dit-son-dernier-mot-20221017

    On navigue entre la ‘banalité du mal’ (qui est l’apologie de la voiture en mode tina : moindre mal, petit mal, petite tyrannie bien naturelle ; on est donc dans l’idéologie de Arendt, avec Heidegger et toute la philo française en sous main : Foucault, Latour et autres) et le ‘mal de la banalité’ (la structuration psychique-matérielle du réel par une pensée empiriste : ça rend bien service voyez-vous, c’est mon droit, ma liberté, etc…). Le sommet du crétinisme made in France.

    Avec « espèce en voie de disparition », avons nous aussi un prophète ?  Un crétin prophète donc.

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