Le piéton

L’on peut presque poser en principe que le discrédit qui s’attache à la qualité de piéton croit en raison directe de la rapidité des moyens de déambuler. Si, de chacun des nouveaux surcroîts de vitesse, le piéton ne sortait diminué que moralement, il n’y aurait que demi mal; mais, hélas! victime de la folie du vite-aller, il n’est que trop souvent diminué matériellement par l’amputation de ses bras ou de ses jambes.

Car le piéton est le volant du petit jeu dont les bicyclettes et les autos sont les raquettes. Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder un malheureux piéton traversant un quelconque carrefour parisien et se heurtant à dix capots de voitures mécaniques qui l’entourent et le menacent… Les monstres dardent ironiquement sur lui leurs yeux numérotés, et l’on croit assister à un jeu de société chez des géants poussifs…
— Je te passe mon piéton… Qu’en fait-on ?
— Un ballon ! répondent les plus bienveillants
— Du saucisson, du bouillon, des tronçons, des moignons ! ripostent les implacables, en grinçant du moteur.

Le piéton hésite… Il tente de s’échapper à droite, puis à gauche, et, enfin, s’évade par un petit couloir bordé de gros pneumatiques qui sont autant d’énormes presses à jus de viande! Il accoste le trottoir, tout tremblant, les traits altérés par la peur, comme un nageur qui parvient à la berge du fleuve après avoir miraculeusement échappé aux crocodiles. Et les chauffeurs se regardent en ricanant. Même sur les trottoirs — ces étroits refuges consentis parcimonieusement et comme à regret, — tous les obstacles s’amoncellent pour gêner la marche du piéton: tables de café envahissantes, étalages débordant en cascades jusqu’au ruisseau, édicules de toute espèce, camelots, distributeurs de prospectus, etc., de telle sorte que, heurté, bousculé, cahoté, le piéton a l’air d’une toupie hollandaise qui ferait ses courses sur un billard monstre.

De temps en temps, le piéton arrive au bord d’une rue qu’il lui faut absolument traverser: cette rue, c’est une rivière qui charrie la mort. S’il est de caractère audacieux ou imprudent, s’il est un casse-cou ou un inconscient, ou encore s’il n’a pas de famille à la subsistance de laquelle il pourvoit, le piéton se jette à la nage au petit bonheur. Au contraire, s’il a des raisons de tenir à la vie, il attend que l’Administration — dont la bonté s’étend sur toute la nature, et, qui, aux petits autos, dispute la pâture — ait établi le gué intermittent qui lui permettra de gagner la rive opposée au milieu des chevaux piaffants, des autos trépidants, des voitures à bras, des tri-porteurs et autres « piétonophobes. »

D’ailleurs, la façon dont se pratique ce passage du gué révèle bien en quel manque de considération est tenu le piéton. Quand le sergent de ville, d’un geste auguste de son bâton blanc, a invité les véhicules à prendre un instant en pitié les créatures rampantes, il fait à celles-ci un signe de tête impératif qui signifie:
— Allez, oust ! les gens à pied ! les gens de rien ! traversez !… Dans trente secondes, je ne réponds plus de rien! Et, du haut de leurs trônes, les rois de la rue aux couronnes en cuir bouilli regardent, d’un air narquois, passer devant eux le troupeau des piétons… Ceux-ci, dont l’échine courbée trahit l’humilité ou l’effroi, défilent: les uns comme des prisonniers passant devant leurs vainqueurs sous les fourches caudines; les autres affolés comme des gens qui traversent la piste pendant une course ou un champ de manœuvre pendant une charge de cavalerie.

Quand il juge que l’Administration a suffisamment témoigné sa bienveillance au piéton, le sergent de ville, d’un second moulinet auguste de son tomahawk, en ripolin, autorise à se rejoindre les terribles flots de la mer Rouge. Les fouets se lèvent, les leviers manœuvrent, et c’est, de nouveau, la ruée des véhicules, si terrifiants qu’au temps où le geste était encore à la mode, le piéton, stupéfait de se voir sain et sauf, se fût signé interminablement avec ferveur. Car le piéton parisien, c’est le rescapé permanent. C’est le lièvre d’un carré de betteraves qui serait perpétuellement battu dans tous les sens par une nuée de chasseurs enragés. Et de la situation lamentable du piéton personne, jusqu’à ce jour, ne s’est préoccupé.

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Il existe des sociétés pour empêcher qu’on maltraite les animaux, que dis-je! pour empêcher même qu’on fasse du mal aux monuments et aux paysages; mais aucun groupement philanthropique ne s’est constitué pour s’intéresser au sort du persécuté de la chaussée parisienne! N’est-il pas, cependant, le martyr d’une vivisection quotidienne qui n’a même pas pour excuse un but scientifique?

Il y a beau jour que la circulation des voitures est réglementée; chaque fois que surgit un véhicule d’une forme nouvelle, on se hâte d’ajouter au règlement des articles nouveaux; mais, de la circulation des piétons, la plus ancienne par ordre chronologique, personne ne se soucie. Les règlements concernant les piétons, sont, semble-t-il, négatifs: les voitures ne s’arrêtent pas pour que traversent les gens qui vont à pied; ce sont les gens qui vont à pied qui profitent, pour traverser, de ce que le flot des voitures est arrêté, attendant le passage du courant transversal…

Bref, pour l’Administration, la circulation des piétons a l’air d’être une sorte de nécessité très fâcheuse, un gros inconvénient des agglomérations humaines, qu’elle tolère, n’y pouvant rien, mais non sans une certaine mauvaise humeur.

Or, tout cela vient d’une erreur initiale dont il importe de faire justice au moment où les occasions d’être écrasé sont pour rien grâce à la multiplicité fantastique des choses qui écrasent. Il est grandement temps de s’apercevoir que ce qu’il y a de plus écrasant encore que les voitures, c’est de la supériorité numérique des piétons!

Qu’est-ce que le piéton? Rien! Que devrait-il être? Tout! puisqu’il constitue le tiers-état colossal des trois ordres ambulatoires dont la noblesse et le clergé sont figurés par les cochers-chauffeurs et les cavaliers cyclistes.

Je n’entreprendrai pas l’apologie du piéton; je me bornerai à faire remarquer brièvement qu’il est avant tous les autres, l’individu intéressant: parce qu’il est le grand ancêtre; parce que les premiers cochers et cavaliers n’ont dû être que des piétons fatigués, paresseux ou dégénérés; parce qu’il est l’opprimé, le persécuté, le méprisé; parce qu’il personnifie la force, l’agilité, la prudence; parce qu’il représente, parmi tant de bluffs thérapeutiques l’hygiène simple, logique et sans rivale; parce que, mécanique humaine autonome, il est le symbole de l’indépendance, parce que ceux ou celles qui allaient à pied ont passé longtemps pour d’honnêtes gens; enfin, parce qu’il a servi de parrain au vieux marcheur!

Toutes ces considérations avaient, jusqu’à ce jour, fort peu impressionné les pouvoirs publics; heureusement, la politique devait, pour une fois, servir à quelque chose. Les conseillers municipaux, ne sachant plus quoi mettre sur leurs programmes, se sont avisés d’y inscrire la création de passages souterrains qui permettraient aux piétons — lisez la majorité des électeurs — d’aller voter sans danger de mort. Et voilà pourquoi l’on va offrir au lièvre du carré de betteraves quelques terriers pour reprendre baleine. Ce sera comme le tonneau où jadis au temps des duels judiciaires, le pauvre chien, sur le point d’être atteint, pouvait se réfugier.

Evidemment, le passage souterrain c’est encore, de la part de l’Administration, de la protection timide, hésitante, et qui prouve qu’il y a des protecteurs honteux. Mais ne soyons pas trop difficiles; l’heure viendra plus tard, pour le piéton, de la passerelle en plein air, voie triomphale, qui sera un juste témoignage rendu enfin à sa suprématie. Il faudra du temps et pas mal d’élections successives pour que cette satisfaction suprême soit donnée à son amour-propre; mais réjouissons-nous déjà d’un commencement de sollicitude qui dénote qu’on a cessé de le considérer comme de la chair à camion!

Miguel Zamacoïs.
L’Algérie médicale, février 1912.

Un commentaire sur “Le piéton

  1. Letard

    Bonjour à tous et toutes,

    Comme je pense l’avoir déjà signalé, le piéton me semble être le seul usager de la route ou de la rue qui garde au moins un pied sur terre sauf quand il court ou saute mais cela ne dure pas longtemps, la gravité lui fait vite mettre au moins un pied sur terre.

    Les animaux peuvent être considérés comme des piétons ici sauf s’ils volent.

    Les autres usagers de la route roulent ou essaient de rouler au propre ou au figuré.

    J’ai aussi créé une chanson du piéton qui marche pas, à vous de voir si c’est la chanson ou le piéton qui marche pas au propre ou au figuré.

    A votre service et à celui de piétons.

    Danny

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