L’espace d’un instant

Ce texte de Nicolas Landry a gagné le Premier prix (Le Fjord) de l’édition 2012-2013 du concours littéraire jeunesse « Les Courants du Fjord, » un concours qui s’adresse aux étudiants de 4e et 5e secondaire de Saguenay–Lac-Saint-Jean, la troisième plus grande division territoriale du Québec.

L’espace d’un instant

Après cette légère courbe de la route s’amorce la grande ligne droite qu’il adore tant et qu’il connait si bien. Il l’a empruntée plusieurs fois pour aller la rejoindre. Justement, la sonnerie de son appareil portatif retentit, elle doit probablement lui avoir envoyé un texto. Il a un sourire qui lui fend le visage jusqu’aux oreilles tellement il est content. Cela fait déjà un an qu’il ne l’a pas vue. Il baisse la tête et empoigne son cellulaire.

Boum! Sa main se resserre en même temps que tous les muscles de son corps. Il se met à s’élever de son siège contre son gré. Il se sent léger, mais la force qui le pousse vers l’avant l’empêche de contrôler quoi que ce soit. Sa tête heurte le pare-brise de son véhicule, qui éclate en milliers de petits morceaux, s’envolant dans les airs en reflétant des éclats du Soleil qui domine le grand ciel bleu. On aurait dit des étoiles qui accompagnaient l’envol du conducteur. Ce dernier pensa, pendant une fraction de seconde, à sa ceinture qu’il n’avait pas attachée.

Il plane dans ce paysage de campagne. Tout alentour s’étendent de grands champs et des forêts à couper le souffle tellement que c’était d’une grande beauté. Cela donnait des couleurs fantastiques à cette magnifique journée chaude d’été. Le vert sombre des arbres, le jaune chatoyant des champs de canola et le bleu profond du ciel sans nuage offrent une vue splendide. Il y a toutefois le rouge vif provenant de l’immense bœuf qui s’était échappé de l’enclos, celui qui a arrêté d’un seul coup sec le parcours effréné du conducteur téméraire. Il y a également le gris foncé de la fumée qui se dégage de l’avant complètement déformé de la voiture. La pauvre bête a succombé sur le coup, tout comme l’automobile, qui ne pourra rouler qu’une dernière fois, attachée à l’arrière d’une dépanneuse. L’idée lui vient à l’esprit, le temps d’un éclair, que la vitesse qui lui permettrait de gagner quelques secondes l’empêchera peut-être à tout jamais de se rendre à sa destination ou de voir celle qui l’attend, puisqu’il finira probablement dans le même état que l’animal qui s’étend de tout son long au milieu du chemin désert. Ses pensées sont cependant coupées par les sensations de vertige, de peur, de douleur et de colère, puisqu’il s’en veut énormément d’avoir été si imprudent.

Il aperçoit le sol qu’il approche à une vive allure. Il sent déjà le contact de l’asphalte gris, usé par le temps et réchauffé par le Soleil, contre son visage. Sans même y avoir touché, il ressent la douleur, mais ses attentes ne se comparent pas à celle qu’il va subir moins d’une seconde plus tard. Sa figure est la première à faire contact. Sa peau lisse frappe violemment la surface raboteuse, pour ensuite glisser, en se désagrégeant, laissant ainsi la chair vive apparaître. Son corps complet se heurte ensuite contre la matière rugueuse. Ses os émettent des sons qu’il entend très clairement : ils cèdent sous l’impact. De la tête aux pieds, il ressent une souffrance intolérable. Ses vêtements se déchirent, ses souliers partent dans les airs. Sa main droite, qui, jusqu’à maintenant, tenait le cellulaire fermement, le lâche dès le premier impact. L’appareil électronique suit le trajet frénétique de l’homme. Ce dernier remonte dans les airs pour ensuite redescendre et percuter encore une fois le sol, mais moins fortement. Il sent néanmoins sa hanche droite se fracturer, suivi de son omoplate gauche. Il ne cesse d’avancer et il ne peut s’arrêter. Les blessures se suivent les unes après les autres : côtes, crâne, bras, jambes, tous se fracturent. Les douleurs ressenties sont insoutenables. Plusieurs parties de son corps, rendues à l’air libre, brûlent sous la friction générée par la surface grise. Sa chair rouge laisse sortir le sang, qui s’étend dans la rue. Il est fortement engourdi de partout. Ses mains et ses pieds ne semblent tout simplement plus là tellement la douleur est atroce. Il avance encore, de plus en plus loin de sa voiture. Sa vitesse était grande, alors les roulades s’enchaînent. Il avance encore, mais ne quitte plus le sol. Sa vision est rouge. Le paysage qui défile est complètement flou et sombre. Il cesse de rouler après plusieurs dizaines de mètres et se met à glisser. Seuls ses pantalons tiennent partiellement le coup. Son gilet n’est plus sur lui, il est plutôt déchiqueté en plusieurs morceaux éparpillés dans la rue. Son torse est recouvert d’égratignures et de brûlures, tout comme son visage. Il s’immobilise enfin, à environ 90 mètres plus loin que son véhicule.

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Son sang coule, couvrant les parties restantes des vêtements sur son corps. Une grande flaque se forme au sol, sous lui. Sa vision est trouble, il perçoit difficilement les éléments qui l’entourent. Il ne peut remuer aucune articulation. En fait, seules ses paupières bougent, et ses cheveux, dérangés par le vent. Dans toute la chaleur qui l’entoure, il ne parvient pas à la ressentir, il a froid. Ce n’est toutefois pas un froid qu’on ressent normalement. Celui-ci le transperce jusqu’à la moelle de ses os. Il se met à trembler. Ce sont des tremblements dus en partie à la température qu’il sent, mais aussi à la peur et à la peine. Il ne veut pas mourir, il tient encore beaucoup à la vie, il n’est pas prêt à la laisser.

Il aperçoit son cellulaire qui est à ses côtés, sur un de ses souliers, de façon à ce qu’il puisse voir l’écran. Les larmes coulent de plus en plus de ses yeux vitreux couverts de sang. Il repasse dans sa tête les phrases qui y sont inscrites : « J’ai si hâte de te voir! Fais bien attention à toi et sois prudent, je veux que tu sois en pleine forme! Je t’aime! » Le message est de celle qu’il allait voir, celle qu’il ne reverra plus. Il ne pourra jamais visiter la maison que sa fille chérie s’était achetée et son petit ami qu’elle voulait tant lui présenter. Sa vision sera plutôt perdue dans le néant à tout jamais.

Nicolas Landry
http://www.uqac.ca/secnautesaglac/concours_litteraires_jeunesse.html

Image : Jean Hélion. – « Accident le 6 novembre », 1980
ADAGP, Paris, 2016 – Cliché : banque d’images de l’ADAGP