Un mal qui répand la terreur

Ce n’est pas de la peste qu’il s’agit, mais de l’automobile. On sait ce qu’elle prend de vies humaines en holocauste et l’on commence à réaliser ce que sa tyrannie nous impose dans notre vie et notre espace quotidiens. De temps en temps, une personnalité fait le point sur un aspect de la question. Aujourd’hui, nous voulons signaler l’intervention de deux d’entre elles.

L’une est un homme « du bâtiment »: M. Paul Dufournet, Architecte D.P.L.G., membre de l’Académie d’architecture, Professeur d’urbanisme et d’aménagement, Inspecteur général de la construction, membre associé du Conseil général des Ponts et Chaussées, mais aussi correspondant du directeur de la circonscription archéologique de la région Rhône-Alpes. Dans la grande revue Archéologia (1973-1), il donne un article: « La destruction de notre patrimoine archéologique n’est pas fatale. Une situation inacceptable » dont le titre laisse déjà deviner que l’auteur se dresse contre les prétendus impératifs des autoroutes, des parkings, des aménagements, et on lit sous sa plume: « Nous savons bien nous autres, architectes, urbanistes ou ingénieurs, qu’il y a toujours plusieurs solutions à un problème donné. Qui dit « art », dit possibilité de choix. » Une dizaine de photographies illustrent son texte au nombre desquelles figurent les deux de la porte du rempart romain de la place du Capitole (Toulouse) parues dans L’Auta (mai-juin 1971). L’article n’est pas polémique, mais discute les idées, entre autres celle-ci: « La priorité évidente est aux voitures et celles-ci doivent être au cœur de la ville. On s’incline devant ce qui représente une puissance ou paraît l’être, admettant que toutes ces destructions sont inévitables. Le réalisateur a une auréole. Cependant, celui qui conçoit le mieux ces problèmes, ou est le plus efficace, n’est pas forcément le réalisateur du jour; mais bien celui qui perçoit au-delà. Ce que nous défendons a une valeur inestimable (donc non chiffrable). C’est irremplaçable. »

Après avoir proposé une législation particulière qu’il serait trop long d’exposer, M. Dufournet, dans un post-scriptum, revient sur la question des parkings en s’appuyant sur quelques exemples: « Dans ces deux cas (Forum de Lutèce et Bordeaux), il s’agissait comme à Toulouse de loger des autos en plein cœur de la ville. C’est sacrifier à un besoin temporaire (car le mode d’utilisation de la voiture automobile individuelle dans les centres urbains devra évoluer rapidement), qui n’est satisfait, en tout état de cause, que de façon très partielle et à un prix de revient élevé, reculant l’adoption d’une solution rationnelle, quelque chose dont la valeur n’est pas chiffrable, mais qui s’avèrera primordial d’ici peu. C’est l’urbaniste qui s’exprime. Il faut dorénavant s’opposer avec vigueur à des opérations de cette nature, conçues en vue d’un seul objectif (celui en cause très contestable) et à court terme. »

Moralité: Les parkings, insuffisants, n’empêcheront pas les villes de se bloquer. Il faut, et il faudra donc, trouver autre chose, et cela par la force des choses.

La seconde personnalité intervenant dans le débat est un critique éminent, bien connu par ses idées artistiques avancées: Michel Ragon. Passionné d’architecture, en a-t-il louangé et béni, dans feu Arts notamment, de ces conceptions de béton et de ferraille appelées selon lui à constituer la Cité Moderne (avec majuscules)! Aussi peut-on s’étonner aujourd’hui que cette architecture lui apparaisse soudain indésirable, quand, s’écartant du splendide isolement de l’espace qu’elle meublait, elle s’implante sans crier gare — ce qui n’était pas difficile à prévoir — dans la banlieue parisienne (les autres, l’auteur n’en parle pas, mais elles sont sous-entendues).

C’est à l’occasion d’une exposition au Pavillon de Marsan: Le Paysage Urbain, qui a présenté côte à côte des cartes postales de la banlieue parisienne en 1900 et des photographies de l’état actuel prises du même endroit [en 1972], que Michel Ragon, qui en reproduit quelques-unes, a fait la triste découverte que le résultat était « à la fois éloquent et consternant ». Et le voilà, volant sur les traces d’Yvan Christ, spécialiste chevronné de la défense de nos vieux monuments, qui va confier son indignation à Monuments en péril, la belle et très intéressante revue de Pierre Lagarde. Reconnaissons que Michel Ragon parle d’or et citons-le sans plus attendre: « Les voici donc, ces banlieusards « martyrs » (1) qui posent en 1900 pour le photographe en pleine rue, des rues sans voitures, des rues de village. Et ces villages s’appellent Courbevoie, Clamart, Suresnes, Ivry, Colombes. Les voilà donc avec leur mine réjouie, leur air blagueur, leur air de Parigot. Ils emplissent les rues, un vélo à la main, ou bien poussent des brouettes. Des gosses jouent à sautemouton en plein milieu de la chaussée. Les chaises des bistrots débordent des trottoirs et viennent jusque dans la rue chercher l’ombre des platanes. Les rues 1900 ont une animation piétonnière inouïe. Et que l’on compare les photos de 1972: plus aucun piéton. Des ombres furtives glissent sur des trottoirs étroits, semblent fuir le photographe. La rue est devenue la propriété exclusive de la voiture. Non seulement la rue, mais toutes les places, tous les bords de trottoirs, le moindre espace vide est bouché par des carcasses de tôle. On savait que l’auto avait transformé la ville, mais à ce point-là, c’est terrifiant. La machine a donc remplacé l’homme. Mais ce qui est sensible dans les documents confrontés, c’est aussi que le mobilier urbain traditionnel: fontaines, bec de gaz, vespasiennes, bancs, a été remplacé par un mobilier urbain fait pour la machine: feux rouges, panneaux de signalisation. On ne voit plus qu’eux. Ce sont les arbres artificiels de la société industrielle. »

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Michel Ragon continue: « On a lu tant de livres de science-fiction sur les robots qui envahissent la ville et en deviennent les maîtres. Perspectives lointaines, improbables, imagination de romanciers. Et puis l’on regarde les photos juxtaposées et l’on se dit avec stupeur: « C’est fait! Insidieusement, l’auto s’est rendue maîtresse de la ville. Il n’y a plus qu’une ressource: fuir la ville (et fuir, en auto, bien sûr!). »

Fuir ! C’était aussi la solution préconisée au Moyen âge contre la peste, mais on ne peut pas toujours fuir. Michel Ragon propose alors un mince palliatif: rétablir au moins les escaliers publics, fontaines, horloges, qui furent les ornements du passé. C’est peu de chose et il le reconnaît: « Repenser le mobilier urbain dans le contexte de notre époque n’est qu’un tout petit remède pour une très grave maladie. Mais ce n’est pas parce que l’on est guetté par le cancer qu’il ne faut pas soigner sa grippe. »

D’accord ! un premier pas. Et réjouissons-nous de cette recrue de choix contre les excès de « l’Homo Automobilus, » à la fois victime et bourreau de notre temps.

Paul MESPLÉ.
L’Auta : que bufo un cop cado més, avril 1973

Image: Carte Postale Ancienne de Paris – rue st Antoine à la rue de Sévigné

(1) « Martyrs » parce que Le Corbusier, s’élevant contre la laideur pavillonnaire de la banlieue, avait parlé de la « corvée supplémentaire très grave » du jardinage que subissaient les ouvriers habitant en pavillons. On n’est pas plus irrévérent envers l’un des « tabous » de l’architecture moderne.

2 commentaires sur “Un mal qui répand la terreur

  1. Laurent L

    Fuir la ville pour aller où ?

    J’habite à la campagne et je peux vous assurer que le tableau n’est pas reluisant.

    Lors de mes sorties, vélo, je me rends compte que même de petits villages sont saturées par les voitures.

    Comment est-ce possible ?

    Des « investisseurs » rachètent des maisons où avant il y avait une voiture voir pas de voiture du tout.

    Ils les retapent en faisant des logements pour faire du locatif.

    Résultat : une ancienne maison peut être transformée en un bâtiment où il peut y avoir 2,3 voir 4 logements.

    Si on part du principe que chaque logement a au moins une voiture (indispensable dans les villages que je traverse) ; on passe de 0 – 1 voiture à 3 ou 4.

    3-4 c’est le minimum car si ce sont des couples qui y habitent ces logements on passe de 4 à 8.

    Ce qui engendre des stationnements sauvages, sur les trottoirs, dans les espaces verts…. ou des demandes de parking  au détriment d’espaces autrefois dédiés aux places publiques.

    J’étais chez ma mère pour le week-end de Pâques, la place qui nous servait de terrain de pétanque, balle au camp, tennis ou de terrain de foot est devenue un parking de 20 places.

    Donc fuir la ville pour aller à la campagne n’est pas forcément la solution.

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