La tyrannie de l’Homo Automobilus

Fondateur du Groupe international d’architecture prospective, Michel Ragon montre dans cet ouvrage de 1971 intitulé « Les Erreurs Monumentales » les aberrations de la politique actuelle en matière de construction. Choisissant des exemples précis, en France et à l’étranger, il dénonce l’émiettement de la vie urbaine, le massacre des bords de mer, l’inconscience des bâtisseurs de cités-machines… En même temps, il tente de tirer une leçon des erreurs monumentales de l’architecture et de l’urbanisme, et propose des solutions. Extrait.

La tyrannie de l’Homo Automobilus

Les mises en garde contre ce véritable fléau qu’est la voiture individuelle, n’ont guère été entendues. Alfred Sauvy s’est lancé dans une véritable croisade antiauto qui lui a donné en France l’allure d’un farfelu, entachant sérieusement sa réputation d’économiste. Son livre, Les quatre roues de la fortune, était pourtant un ouvrage d’une grande sagesse. Mais il est vrai qu’au pays des fous, le sage est conduit à l’hôpital psychiatrique.

Alfred Sauvy y soulignait « l’humour » qui conduisit à placer l’une des plus grandes usines d’automobiles presque au centre de Paris, la relation entre le prix de revient du boulevard périphérique et celui du logement (un mètre de boulevard périphérique coûte le prix d’un logement), etc. Mais il savait bien lui-même que sa croisade n’avait aucune chance de succès, pour une raison très simple, clairement exprimée dans son livre:

« Entre la moitié de la population pourvue de voitures et la moitié qui n’en a pas, la lutte n’est pas seulement inégale: elle ne peut pas exister. Tous ceux qui légifèrent, écrivent, administrent, dirigent, disposent des moyens audio-visuels, revendiquent, etc., sont montés sur quatre roues. »

Il existe donc une véritable tyrannie de l’Homo Automobilus. L’une des conséquences, montrée par Alfred Sauvy dans un autre de ses ouvrages, Le Socialisme en liberté, est que « la famille besogneuse qui emploie l’autobus maudit acquitte par an, du fait de l’embouteillage causé par l’automobile individuelle, un tribut supérieur à la vignette si honnie d’une voiture moyenne, sans compter la perte du temps qu’elle subit. Mais elle endure en silence, n’ayant dans cette cité-forteresse, aucun moyen de protection, aucun moyen d’expression. »

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Aux Etats-Unis, un avocat, Ralph Nader, a entrepris une semblable croisade, mais comme elle dénonçait surtout les imperfections techniques des voitures qui les rendent dangereuses, son livre Ces voitures qui tuent, connut un grand succès et contribua à faire prendre des mesures de sécurité jusqu’alors négligées par l’industrie automobile. En réalité, Nader ne remettait pas en question l’automobile, il demandait qu’elle soit plus parfaite. On comprend qu’il soit devenu une vedette et son livre un best-seller.

Bien avant Ralph Nader, nombre de médecins ou de théoriciens de l’urbanisme (notamment Lewis Mumford aux Etats-Unis) avaient dénoncé le danger de la voiture, non seulement pour son propre conducteur, comme le fait Nader, mais pour les non-conducteurs.

Le docteur Querido, dans Santé du Monde, février 1966, écrivait que la circulation automobile « avec tous les risques physiques qu’elle entraîne, peut se comparer aux plus graves épidémies d’il y a un siècle ou plus. »

La route tue en effet plus que la tuberculose, plus que le choléra. Et, sur tous les accidents de causes diverses qui frappent les humains, 36 pour 100 sont dus à la voiture, contre 6,20 pour 100 aux autres moyens de transport, 8,6 pour 100 aux noyades, 4,6 pour 100 au feu et aux explosions, 3,8 pour 100 au poison. Chaque week-end en France, est l’équivalent d’une bataille rangée au Moyen Age (un Crécy, un Azincourt). Chaque départ de vacances, un massacre.

Les Erreurs Monumentales
Michel Ragon
Hachette, Paris, 1971

5 commentaires sur “La tyrannie de l’Homo Automobilus

  1. zaph

    A l’heure ou le gouvernement s’acharne, une fois de plus sur les plus pauvres, pour équilibrer le budget de l’état, il existe une source de financement inexplorée .

    L’automobiliste, responsable de tant de méfaits, ne paye pas les externalités négatives qu’il engendre.

    Pour commencer il pourrait être envisagé le retour de la vignette basée sur le poids du véhicule, taxes sur les carburants, augmentation du coût du stationnement, péage urbain, TVA à 50% , fin des aides à l’achat d’automobile, fin du CICE et autres dispositifs d’échappement à l’impôt pour les constructeurs automobiles

    Avec le surplus de rentrées, la création de multiples itinéraires cyclables achèveraient la sortie de l’ère de l’homo-automobilus.

     

  2. mat b

    Bonjour,

    Juste deux petites idées à partager.

    La première pour suggérer un article qui raconterait les 4 saisons de la voiture. Y doit y avoir des études là dessus mais les comportements d’automobilistes changent tout au long de l’année et  chaque ans reviennent des observations. Les gcum par exemple, oui, il y en a toute l’année mais au printemps, je trouve que ça pousse sur les trottoirs de la même manière que les mauvaises herbes. L’été, les bruits de clims perceptibles à des km, l’énervement et l’agressivité les jours de fortes chaleurs. Je pense qu’un calendrier peut se faire en récoltant les idées de part et d’autres, grace au lectorat du site.

     

    La seconde est plus pratique pour les lecteurs du site. Régulièrement on clique sur un lien proposé dans les articles ou commentaires et je pense qu’il n’est pas difficile pour le webmaster de changer le click « ouvrir la page » en click « ouvrir la page dans un autre onglet ».

    Bien à tous

     

     

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