Mentalité sportive

J’ai entendu dire que les facultés cérébrales des conducteurs d’automobiles se trouvaient profondément troublées chaque fois que leurs voitures étaient lancées à des vitesses excessives. Il y aurait là, pour un psychopathologue, matière à des études, à ce qu’il paraît, des plus intéressantes. N’étant pas aliéniste, il ne m’appartient pas de me livrer à des investigations médicales qui, en l’espèce, doivent être fort curieuses.

Il me semble cependant, qu’en dehors de toute recherche scientifique, il est aisé de constater que l’automobilisme exerce une influence très spéciale sur la mentalité de certains individus s’adonnant à ce sport, et que le raisonnement de ces individus peut nous paraître bien étrange.

J’avais parlé, il y a quelques jours, dans le Radical, des abominables tueries auxquelles se livrent les automobilistes sur les malheureux que le hasard met sur leur passage, et je signalais la campagne odieuse d’une certaine presse contre les villes dont les autorités prenaient des mesures pour protéger la vie et la sécurité des citoyens contre les excès des écraseurs.

Le récit des massacres de Versailles a eu le don d’exciter au rire — plutôt jaune — un doux et aimable rédacteur d’une feuille sportive, qui elle-même s’intitule: le Grand Jaune. Cet éminent écrivain affirme n’avoir jamais rien lu d’aussi joyeux depuis la mort d’Alphonse Allais.

Je sais que la vie des autres ne compte pas pour les hommes de sport et de plaisir.

Ils en ont le plus grand mépris, et ne peuvent concevoir qu’il y ait des gens ne partageant guère les joies de cannibales des chevau-légers de l’automobilisme. Les excès de vitesse, qui grisent les privilégiés du cent à l’heure et qui semblent contribuer à la déformation de leur mentalité, doivent en même temps annihiler en eux toute conscience du devoir social. Et je n’éprouverai aucune surprise en lisant un jour, dans quelque feuille spéciale, une apologie émue et bien sentie des homicides sportifs.

Ce qui m’a étonné, c’est de voir l’éminent écrivain qui accable de compliments aigres-doux le « nommé Arzamas » qualifier d’assassinats les faits relevés à la charge des automobilistes qui avaient terrorisé Versailles. Je n’ai pas l’âme d’un pion, et je ne me permettrai pas de renvoyer un écrivain distingué à l’étude du code pénal, où il pourrait apprendre la différence qu’il y a entre un assassinat, un meurtre et un homicide par imprudence.

Je lui ferai simplement observer que dans la qualification des actes coupables que j’avais signalés, je n’étais pas allé aussi loin que lui, et que tout en regrettant que les sanctions des articles 319 et 320 du code pénal, sous le coup desquels tombent généralement les exploits des écraseurs, ne soient pas plus rigoureux, je n’ai jamais songé à demander la guillotine pour les auteurs d’accidents d’automobile.

L’éminent écrivain que mon article a si vivement chiffonné déclare d’ailleurs s’être élevé, toutes les fois qu’il l’a pu, « de vigoureuse façon, » contre les imbéciles et les fous qui sèment l’effroi sur les routes, et nous assure que les chauffards n’ont pas de pire ennemi que le Grand Jaune. Malheureusement, ce Grand Jaune ne nous a jamais donné une définition bien précise, ni une description bien exacte du chauffard.

Il nous est donc, jusqu’à ce jour, impossible de reconnaître d’une manière infaillible cette espèce particulière, et de la distinguer des autres variétés d’automobilistes dont on voudrait nous garantir l’esprit paisible, le caractère aimable et les mœurs inoffensives. Il y aurait pourtant un certain intérêt à établir nettement, si faire se peut, la différence entre les bons et les mauvais automobilistes. Je crois, d’ailleurs, que les bons sont ceux qui respectent la vie de leurs semblables et se soumettent de très bonne grâce aux mesures salutaires que prennent les autorités publiques pour la protection de la vie et de la sécurité des citoyens. Je souhaite de tout cœur que ces bons automobilistes n’aient pas à subir le contre-coup de la colère des foules irréfléchies dont les mauvais auraient provoqué le déchaînement. Le distingué prosateur qui s’est complu à reproduire une partie importante de mon article s’étant déclaré lui-même hostile aux mauvais, à ceux qui sèment l’effroi sur leur passage, nos antipathies à cet égard semblent donc être, par hasard, les mêmes, et à moins que l’écrivain sportif ne prétende au droit exclusif de décerner l’éloge ou le blâme aux automobilistes, je ne découvre dans sa prose d’autre raison plausible qui ait pu le pousser à me prendre à partie, que le besoin de me reprocher mon style de « préfecturier. » On écrit comme on peut, et je n’ai cure de m’attarder à de vaines querelles littéraires. Je crois cependant que dans les préfectures on s’exprime en excellent français, et que bien des automobilistes auraient grand avantage à lire les ordonnances que font afficher les préfets pour rappeler au respect des lois et de la vie humaine ceux qui en ont un trop souverain mépris.

Quant à la constitution d’une ligue pour protéger la vie et la sécurité des citoyens contre les excès des automobilistes, elle est d’autant plus urgente que la fréquence et la gravité des accidents d’automobiles deviennent de plus en plus inquiétantes; que le gouvernement ne semble pas disposer de moyens suffisants pour imposer aux automobilistes le respect des lois et des règlements; qu’une grande commission extraparlementaire, composée de soixante-dix membres, et nommée en 1903 pour examiner les améliorations à apporter aux conditions de la circulation des automobiles, semble s’être perdue dans la coordination des solutions auxquelles ont abouti ses longues délibérations; que les villes dont l’administration est soucieuse de la sécurité des populations sont menacées de boycottage de la part des chevaliers du pneu et du cylindre, et que les vigoureuses protestations du Grand Jaune lui-même, contre les hauts faits des imbéciles et des fous qui sèment l’effroi sur leur passage, sont restées sans résultat.

Arzamas.
Le Radical, 11 juin 1906.