What’s the matter with your car?

highways

A la sortie de Los Angeles sur l’une de ses nombreuses « highway », un « être marchant non identifié » est repéré puis arrêté par la police. A quel « type » appartient la rencontre d’un « policeman » américain et d’un philosophe allemand, quand celui-ci s’appelle Günther Anders, l’auteur de « l’obsolescence de l’homme » paru en 1956 ? (1)… Un « OMNI » (2) sur la « highway ». La mésaventure du policeman peut s’apparenter pour lui à une « rencontre du troisième type ». Pour la première fois de sa carrière le policeman est confronté à un cas non explicitement répertorié par la loi, « un flagrant délit  de non achat » de « non possession » d’une voiture.

L’homme qui marche sur la « highway » à la sortie de Los Angeles, ne ressemble manifestement pas à un vagabond. Alors le policeman tente de comprendre ce cas énigmatique qu’il voit pour la première fois.

« Say, what’s the matter with your car? »
« Ma voiture? » lui répond d’un air étonné Günther Anders.
« L’avez-vous vendue ? » questionne le policier qui tente de rester dans l’ordre du possible.
Réponse négative de philosophe, « en secouant la tête »
« Est-elle chez le garagiste ? » questionne à nouveau le policier, qui veut rester dans son monde intelligible à la recherche d’une réponse plausible.
Même réponse encore négative, « en secouant la tête », du philosophe.

Toujours pas de réponse plausible, le policier découvre qu’il vient d’épuiser les questions susceptibles d’expliquer la situation d’un « homme sans voiture ». Alors il recule dans sa démarche explicative, en posant une nouvelle question. « Mais pourquoi n’êtes-vous pas en voiture ?»

« Mais je n’ai pas de voiture ! » cette réponse du philosophe excéda manifestement les capacités de compréhension du policier. Pour tenter de le mettre sur la voie, le philosophe poursuit immédiatement « En fait, je n’ai jamais eu de voiture ! »

A ce moment là Günther Anders s’aperçoit qu’il vient d’aggraver son cas en compliquant encore plus la situation : « J’aurais difficilement pu trouver pire [explication] » se dit-il à lui-même en voyant les yeux écarquillés du policier.

« Vous n’avez jamais eu de voiture ? » questionna à nouveau le policier effaré par cette réponse totalement inattendue, pour se faire confirmer qu’il a bien entendu.

« Voilà, c’est ça ! » répond le philosophe en louant les capacités de compréhension du policier. « C’est pas plus compliqué que ça ! »

Mais d’instinct le policier n’est pas satisfait par cette simple explication. Elle a contre elle, de ne pas appartenir à l’ordre du matériellement possible aux États-Unis ; un homme qui n’a pas les apparences d’un vagabond et qui n’a pas de voiture, « c’est louche » « ça n’a pas de sens».

Le policier se ressaisit et tente de reprendre le contrôle de la situation pour la ramener dans l’ordre du compréhensible.

« Ne me pousse pas à bout, fiston ! » (« Don’t force me, sonny ! ») (3) « Pas d’histoire ! ». Grâce à son organigramme puissant inscrit dans sa tête, le policier en une fraction de seconde, remet les choses dans un ordre intelligible ; un homme sans voiture aux Etats-Unis quelles que soient ses apparences est forcément un vagabond. Alors il reprend l’interrogatoire dans ce sens. « Et pourquoi, n’avez-vous jamais possédé de voiture ? »

Le philosophe constate le changement de ton de l’interrogatoire, il tente alors d’orienter ses réponses pour échapper au soupçon de vagabondage. Au lieu de donner l’explication plausible qu’attendait le policier « parce que j’en ai pas les moyens », il dit innocemment la simple vérité. « Parce que je n’en ai jamais vu la nécessité ! »

« Cette réponse parut rendre joyeux le policier. » « Is that so ? » («Voyez-vous ça ! ») S’exclama le policier sur un ton proprement enthousiaste. Günther Anders s’aperçoit qu’il vient de commettre une seconde erreur, plus grave encore que la première. Le policier est confirmé dans ses soupçons, il continu son interrogatoire d’un ton joyeux et familier « Et pourquoi donc Sonnyboy n’a-t-il pas besoin de voiture ? » La situation s’envenime pour le philosophe qui se contente maintenant de répondre le plus simplement possible aux questions successives…

«Ah ! Des livres plus utiles qu’une voiture ? » « On connaît les gars dans ton genre !» Puis arrive la question fatale. En balayant d’un geste de la tête l’horizon désert le policier demande « Et dans quelle direction voulez-vous aller exactement ? »

De là où ils étaient, aucun lieu bien défini n’était accessible à pied. La ballade du philosophe n’avait aucun but précis et le dire au policier équivalait à avouer le délit de vagabondage ce que l’organigramme inscrit dans la tête du « représentant de la loi » avait très bien compris.

Par miracle, un ami du philosophe passant par là, dans sa grosse voiture (« une imposante conduite intérieure à six places ») l’embarque et le sauve du piège qui se refermait sur lui.

Le policier décontenancé par cet événement inattendu a tout juste le temps de crier « Don’t do it again ! » (« Ne recommence pas ! »)

Cette anecdote personnelle du philosophe, auteur de « l’obsolescence de l’homme », est donnée par lui, pour illustrer le « délit » latent de « non consommation ». Dans un monde dominé par les marchandises, l’acte de « non consommer », non seulement relève de l’incompréhensible (cas dans lequel se trouve le policier qui ne comprend pas la « non possession » d’une voiture), mais aussi devient un « délit », un acte de trahison ou un acte de « sabotage des ventes » (4) et de la production. On n’a pas le droit de ne pas consommer, c’est incompréhensible et ça en devient même un « crime ». La marchandise revendique ses droits sur le consommateur et ce dernier a des devoirs envers la marchandise. L’offre de marchandises est aussi et d’emblée injonction à consommer. Le délit de « non achat » devient plus grave que le délit de vol. Dans l’univers des marchandises « Dix voleurs valent mieux qu’un « non acheteur » »…

PS : Proposition de mettre cet article sur un compte contributeur au nom de Günter Anders. Comme pour Ivan Illich, ce philosophe, qui a traité de l’avenir ou du sort de l’homme à l’age de la machine omniprésente dans sa vie et à l’age atomique, doit explicitement apparaître dans les contributeurs du site. Il s’agit à titre posthume de combler une lacune, Günter Anders est décédé en 1992. Les traductions françaises de ses œuvres majeures, ont aussi été posthume : 2002 pour « L’Obsolescence de l’homme » et 2008 pour « Hiroshima est partout » (5).

Tours le 22 septembre 2009 – Jean-Marc Sérékian.

(1) Günther Anders « L’Obsolescence de l’Homme » 1956 traduction française 2002 Ed. IVREA. L’anecdote se passe en 1941.
(2) « Objet Marchant Non Identifié »
(3) Günther Anders est né en 1902 au moment de son interpellation sur la route, il a « la quarantaine ». Le ton familier qu’adopte à ce moment le policeman, prouve qu’il a maintenant « sa petite idée derrière la tête » et qu’il est en mesure de rétablir « la rationalité » de la situation…
(4) termes utilisés par Günther Anders page 197
(5) voir l’article sur carfree « L’Homme sur le Pont – 1984 – et Sainte sœur Anne »
L’homme sur le pont – 1984 – et Sainte sœur Anne

Günther Anders

A propos de Günther Anders

Penseur et essayiste allemand

7 commentaires sur “What’s the matter with your car?

  1. LECTEUR

    J’ai découvert ce philosophe dans le journal LA DECROISSANCE
    de l’été

    l’obsolescence , c’est la honte pour l ‘humain , le complexe d’être
    inférieur aux machines.

    d’être né par un trou  » INTER URINAM ET FECES »
    d’être venu au monde par un trou entre  » Urine et Merde »

    au lieu d’être sorti d’une chaine de montage , type puces électroniques

    – d’être non évolutif , non réparable

  2. LGV

    Et oui, la voiture apparait bien comme un besoin primaire à une majorité d’humains, ceux-ci ne sont plus capables d’utiliser leur jambes pour aller acheter une baguette ou accompagner leurs enfants (les deux étant au coin de la rue). Comment feront ils quand la voiture aura disparue ? Ils achèteront leur cheval chez le concessionnaire ?

  3. K_az

    Aucun rapport mais je ne sais pas où exposer l’idée suivante:
    Pourquoi ne pas proposer une fonction qui permettrai de convertir vos articles en mailing afin de pouvoir les faire tourner facilement?
    D’accord vous proposer de partager sur facebook et compagnie, mais faut avouer que ces réseau sont des poubelles à infos dans lesquelles personnes ne fait attention à rien. Voilà. Merci.

  4. feenix

    je vais le lire… l’anecdote en dit tellement sur notre monde !!!! ça fait froid dans le dos… on pourrait l’insérer dans un SF… à l’ère posthumaine…et pourtant cette anecdote quand on n’a pas de voiture, ou pas de télé, ou pas de cuisine intégrée, etc, etc, on peut la vivre tous les jours ; pas de policeman, mais des gens comme il faut, bien intégrés dans la société, si bien intégrés….on vous dit un peu fou, un peu spécial, un peu étrange, un peu tout ce qu’il ne faut pas…on se méfie…

  5. Laurent

    Comme l’a chanté Brassens:

    « les braves gens n’aiment pas que l’on suive d’autres routes qu’eux »

    La voiture donne des oeillères

  6. Jean-Marc SérékianJMS

    Bonjour Monsieur Günther Anders, félicitation pour cette entrée remarquée sur le site de carfree. Votre précédente entrée sur le site, peut-être trop discrète, malgré son caractère explosif, n’avait suscité, à ma plus grande surprise, aucun commentaire (1). Cette fois-ci c’est fait, certaines personnes se promettent même de faire connaissance avec vous.
    Je proposerai un autre article sur « l’Apocalypse retrouvée par la Religion du Progrès »
    Sous le titre « Les cocktails totalitaires à l’origine de l’entreprise nucléaire ».
    A bientôt.
    (1) L’homme sur le pont – 1984 – et Sainte sœur Anne
    http://carfree.fr/index.php/2009/08/05/l%E2%80%99homme-sur-le-pont-1984-et-sainte-soeur-anne/

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