L’hypocrisie routière

Face à la litanie des accidents routiers mortels, il fallait agir. La première ministre Elisabeth Borne a donc sorti de la boite à gants un nouveau délit d’homicide routier. Depuis, les accidents routiers mortels ont pu reprendre de plus belle.

Certains pensaient qu’il y aurait un avant et un après Pierre Palmade, du nom de l’humoriste qui ne fait plus rire personne. En effet, le 10 février 2023, il provoque en voiture la mort d’un bébé et blesse gravement trois personnes, le tout après avoir consommé drogue et alcool. A vrai dire, il s’agissait d’un « accident » tristement banal, mais qui concernait une « célébrité. » On attend désormais le procès, mais le chauffard célèbre n’aura même pas fait de détention provisoire et on le voyait quelques semaines plus tard danser dans les boites de nuit…

En mai 2023, un autre chauffard sous drogue et alcool percutait à grande vitesse et en roulant à contre-sens une voiture de police près de Villeneuve-d’Ascq dans le Nord et tuait quatre personnes dont trois policiers et lui-même, tout en faisant également deux blessés graves. Ce drame, impliquant plusieurs jeunes fonctionnaires de police, aurait pu également constituer une prise de conscience. Il n’en a rien été.

Le 28 juillet 2023, un jeune chauffard ivre qui s’est semble-t-il endormi au volant a provoqué un grave accident de la route avec un bus dans les Yvelines, faisant deux morts et une trentaine de blessés dont cinq en urgence absolue. Là encore, il n’y aura sans doute aucune prise de conscience.

On ne cite ici que quelques cas emblématiques qui ont fait les gros titres des médias, mais sur la même période, soit environ six mois, ce sont en fait plusieurs centaines de morts qui sont à déplorer, à vrai dire probablement plus d’un millier de morts étant entendu qu’il y a en moyenne plus de 3000 morts par an sur les routes en France.

Tout ceci semble en effet très banal. Le problème tient dans le fait que certains indices amènent à penser que la baisse historique de la mortalité sur les routes depuis le début des années 1970 est en train de s’inverser. Depuis quelques années, cette baisse était au point mort, autour de 3000 morts par an. Or, on a pu constater récemment une hausse « sans précédent » des accidents sur autoroute. En 2022, le nombre de morts a grimpé de plus de 40 % sur les autoroutes françaises (188 morts en 2022, soit 57 de plus qu’en 2021).

Globalement, les chiffres sont mauvais: 3 550 personnes sont décédées en 2022 sur les routes de France métropolitaine ou d’outre-mer. Ce bilan est supérieur de +1,5 % par rapport à 2019 et de +10,3 % par rapport à 2021. Il y a probablement un effet post-Covid, mais aussi un effet « vitesse » lié à l’absence de volonté politique en la matière, avec le retour au 90 km/h sur les routes départementales et le refus d’envisager le 110 km/h sur autoroute. En la matière, la politique de Macron restera dans l’Histoire comme une sorte de populisme bagnolard.

Or, on le sait très bien, quand on envoie aux automobilistes des signaux très clairs, comme le retour au 90 km/h ou la fin des retraits de points pour les petits excès de vitesse, le résultat est immédiat en termes de comportements routiers. D’ailleurs, malgré ce que pensent de nombreux automobilistes, la Sécurité Routière rappelle sur son site que « la vitesse est la première cause de mortalité routière en France. Elle est à la fois un facteur déclencheur de l’accident, mais aussi un facteur aggravant. »

Au-delà de la vitesse, on semble également au bout d’un système. On se retrouve désormais avec sans doute près d’un million d’automobilistes qui circulent désormais chaque jour sans permis (après avoir perdu tous leurs points) et donc sans assurance. Si on ajoute le téléphone au volant, les SMS, l’alcool et les drogues diverses et variées, circuler sur la chaussée revient de plus en plus à jouer à la roulette russe, surtout quand on est à pied ou à vélo face à des voitures de plus en plus grosses et puissantes que l’on met dans les mains d’automobilistes de plus en plus débiles et inconscients…

C’est pourquoi, quand on voit ce que propose le gouvernement face au massacre routier, on comprend l’hypocrisie routière dans laquelle nous nous trouvons. Car, la seule mesure sortie du dernier comité interministériel de la sécurité routière est la création de l’homicide routier, autant dire une mesure symbolique. Rien sur les peines encourues et surtout sur leur réelle application.

Sur Carfree, on sait pourtant deux ou trois choses en la matière depuis le temps qu’on suit l’évolution de l’idiocratie automobile. Déjà, tant qu’on aura des gouvernements populistes en matière automobile qui préfèrent flatter l’automobiliste-électeur plutôt que de protéger la population, ce qui devrait pourtant être leur premier objectif, rien ne changera en matière d’insécurité routière.

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Ensuite, nous sommes face à un réel problème systémique. Car, si l’automobile provoque plus de 3000 morts par an, elle provoque également plus de 60.000 blessés chaque année, dont plus de 15.000 blessés graves au travers d’environ 50.000 accidents corporels de la circulation. La mortalité routière ou les blessures graves sur les routes constituent donc un phénomène massif. Dans d’innombrables cas, il y a faute du conducteur, vitesse, alcool, drogue, etc. Malgré des peines de prison théoriques pourtant assez faibles en cas de décès ou de blessures graves, dans les faits, elles sont rarement appliquées ou alors très faiblement mises en œuvre.

La raison en est simple: l’automobile est à ce point devenue indispensable dans la tête de tout le monde que l’accident routier est très souvent vu comme une sorte de « dégât collatéral, » quelque chose de regrettable, mais d’inévitable, de presque normal, une sorte « d’accident du quotidien. » En outre, tous ceux qui traitent et jugent ce grand massacre routier, avocats, procureurs, juges, policiers, etc. sont eux-mêmes des automobilistes et se projettent assez facilement dans le rôle du « pauvre automobiliste qui roulait un peu trop vite et qui n’a pas fait attention quand il a massacré ce cycliste en revenant du travail. »

Et de toute manière, quand bien même on voudrait appliquer les textes et mettre systématiquement en prison les automobilistes qui tuent les autres ou qui leur bousillent la vie en les laissant paraplégiques, il n’y aurait pas de place en prison… Avec un taux d’occupation de près de 130% dans les prisons françaises, ce n’est pas vraiment le moment d’envoyer en cellule des bons français travailleurs qui tuent les autres sur la route… En plus, comme on a déjà donné en moyenne 8 à 12 mois de prison ferme à tous les émeutiers qui avaient volé un pantalon ou un téléphone, autant vous dire qu’il n’y a plus vraiment de place pour des automobilistes qui tuent seulement les gens sur la route en roulant trop vite et bourrés…

Et pire que tout ça, si quand bien même la société décidait de créer des dizaines de milliers de places en prison pour appliquer réellement les peines prévues et pour mettre systématiquement en prison tout automobiliste qui tue ou qui blesse gravement quelqu’un suite à une faute commise (vitesse, téléphone au volant, dépassement dangereux, alcool, etc.), plus personne ne prendrait le volant.

Car, malgré ce que montrent les médias en insistant sur certains cas extrêmes (célébrités droguées, dealers défoncés, jeunes alcoolisés au volant), le profil réel de l’automobiliste tueur sur la route est en fait celui de monsieur ou madame tout le monde!

Comme je le disais déjà dans un article de 2017, il s’agit de gens qui très souvent travaillent et qui ont sans doute aussi une famille. Des gens qui n’ont la plupart du temps pas de casier, mais qui roulent parfois un peu trop vite, qui ne font pas toujours attention, qui boivent parfois un coup de trop avant de prendre le volant, etc. Mettre ces gens-là en prison, au-delà du nombre, c’est provoquer au bout du compte l’effondrement d’un certain modèle de société, celui de la société automobile dans laquelle nous vivons.

Car, qu’on le veuille ou non, dans la tête de chaque automobiliste qui prend le volant, il y a l’idée que s’il tue accidentellement quelqu’un, ce sera justement un « accident, » certes dommageable (y compris pour lui!), mais ce sera « involontaire » donc assez bénin d’un point de vue judiciaire. Comme on dit, la « faute à pas de chance… » Même si, quand on regarde plus en détail les accidents mortels, il y a la plupart du temps à un moment donné une « faute » de l’automobiliste.

Alors que si l’automobiliste sait en prenant le volant qu’il risque obligatoirement la prison s’il tue quelqu’un avec sa voiture, le système automobile dans son ensemble s’écroule. Un bon nombre de personnes n’accepterait plus de prendre le volant. Ce serait moralement, psychologiquement et juridiquement trop difficile à supporter.

C’est sans doute pour cela que notre société accepte de fait que l’on tue des gens en voiture sans aller en prison. Pour que le système automobile puisse continuer à rouler.

C’est pourquoi, il faut revenir au début, à savoir la coupable démagogie des politiques qui nous gouvernent. Seuls des changements de fond en matière d’aménagements routiers et de réglementation permettront d’inverser la tendance et de pacifier l’espace public. Toute autre politique est criminelle.

10 commentaires sur “L’hypocrisie routière

  1. rogerio

    On parle de la sécurité routière en France. Vu la consonnance britannique du nom de ce site « carfree », je ne vois pas en quoi la sécurité routière en France interresserait-elle un site internet britannique.
    Les conditions de circulations au royaume unis sont très différentes des notres. Le comportement des usagers est lui aussi très différent et ne souffre aucune comparaison avec ce qui se passe chez nous.

  2. pedibus

    oui mon vieux Marcélou, le droit français doit revenir sur l’abandon du système de la peine capitale exemplaire, sanction la mieux à même d’ébranler le système automobile :

    retrait de permis à vie pour les bagnolards auteurs d’accidents mortels et à conséquences accidentologiques graves, taule obligatoire en cas de constat de conduite après le retrait de ce permis…

  3. vélogiste

    L’automobile devient de plus en plus une ARME de destruction massive

  4. Eric

    Mais que voulez-vous faire ?

    Il n ‘y a pas de solution. La vitesse au volant est culturelle en France. Chaque homme, ou femme derrière le volant écrase naturellement le champignon parce que cela lui plaît. Décharge d’adrénaline, sentiment de maîtrise de l’espace, du temps.

    Le mimétisme est aussi à l’oeuvre : tous roulent vite autour de moi, alors je roule vite parce que de faire différemment est plus difficile que de se fondre dans la masse. Et si autant de monde ne respecte pas les règles, c’est que de les respecter ne doit pas être si utile que ça.

    Arrêtez de vouloir emprisonner, cela aggrave les comportements plus que cela ne les améliore.

    La réduction de la vitesse hors agglomération me semble une cause perdue. Une orientation possible en ville pour protéger les piétons, les cyclistes, est la contrainte : limiter l’accès automobile en augmentant les zones strictement piétonnes ; quand la circulation automobile ne peut être supprimée, réduire la chaussée au profit de l’accotement piéton, appliquer un prix du stationnement élevé…

    L’enfer urbain des piétons est aussi une réalité.

    A part cela, pas d’autre solution. L’usage de l’automobile, par son caractère individuel, ne se fera malheureusement jamais au profit de la sécurité de tous.

     

  5. zaph

    Pour déconstruire ce système automobile mortifère,il faudrait :

    – Interdire les automobiles en zone urbaine , sauf services publics et livraison,

    – Limiter la puissance des véhicules à 40CV et le poids à 400kg,

    – Limiter les vitesses à 20 km/h en ville, 60 km/h sur route et 80 km/h sur autoroute,

    – Interdire la publicité des véhicules à moteur,

    – Diminuer drastiquement l’espace dévolu aux déplacements motorisés et le redistribuer aux modes actifs,

    Propositions qui feront hurler les accros à la bagnole mais seules solutions pour retrouver un peu d’humanité

  6. Tzeslara

    « Hohohohihihioho Bang Bang. Nous déclarons que l’auto est un sentiment qui nous a assez choyé dans les lenteurs de ses abstractions, et les transatlantiques et les bruits et les idées. Cependant nous extériorisons la facilité nous cherchons l’essence centrale et nous sommes contents pouvant la cacher ; nous ne voulons pas compter les fenêtres de l’élite merveilleuse, car Dada n’existe pour personne et nous voulons que tout le monde comprenne cela, car c’est le balcon de Dada, je vous assure. D’où l’on peut entendre les marches militaires et descendre en tranchant l’air comme un séraphin dans un bain populaire pour pisser et comprendre la parabole Dada n’est pas folie – ni sagesse – ni ironie, regarde-moi, gentil bourgeois. » TZ

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