Grandeur et décadence (sur Yann Arthus-Bertrand)

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Franchement. Franchement. Peut-être y aura-t-il un jour où les yeux verront ? Je n’en sais rien, je n’en sais plus rien, je ne parierais pas un sou sur la réponse. Peut-être. Il est évident à qui sait regarder en face que nous sommes plongés dans une époque de décadence confuse mais complète. La valeur des choses comme le mérite des personnes n’existent plus. Plutôt, on juge des deux en fonction des apparitions à la télé ou des occurrences sur Google. Il est sûr que cela aura une fin, mais quelle sera-t-elle, et quand ?

J’ai croisé Yann Arthus-Bertrand il y a un peu moins de vingt ans, dans un journal pour lequel j’écrivais. Il n’était connu que comme photographe. Évidemment, nul ne songeait alors à ce qu’il deviendrait. Autant que je me souvienne, les avis à son sujet étaient partagés. Sur sa photo de même que sur sa personnalité. Exactement ce qui se passe chaque jour au sujet de quiconque. Et puis, la machine s’est emballée, pour une seule et même raison : son livre La Terre vue du ciel a été un colossal succès public. C’est un beau livre, mais ce n’est pas la seule explication. Car des beaux livres, il en est d’autres. Et de plus beaux.

Non, la vraie raison n’est sans doute pas saisissable, mais il est au moins un ingrédient : le livre a capté des instantanés de la beauté du monde, sur fond d’inquiétude générale, et mis en scène un mélange de joie et de mélancolie. Sans ennuyer personne, sans désigner aucun responsable de ce qui se passe aujourd’hui sur terre. C’est un bon procédé. La preuve, c’est que cela marche. Le temps a passé depuis, et YAB – oui, ses affidés et proches le nomment ainsi – est devenu une icône de l’écologie bisounours. Plus niais tu meurs. Il y avait une place médiatique – une niche – à prendre, à côté du boy-scoutisme de Nicolas Hulot, et YAB l’a fort justement repérée, puis occupée.

Il est désormais un oracle, à la tête d’une ONG appelée Good Planet, qui est financée par l’industrie. À commencer par BNP-Paribas, engagée d’un bout à l’autre de la terre dans des projets de destruction écologique. On me dit qu’il envisageait récemment de passer contrat avec Dassault, le fabricant d’avions de guerre, fervent soutien du pire. Cela ne m’étonne guère. Pour l’avoir entendu et lu quelquefois, je me dois d’écrire qu’il est ignorant. Ce n’est pas si grave à mes yeux, et dans ce registre, il y a bien pire. Mais ignorant il est. Après tout, il est photographe, pas intellectuel. Le seul problème, c’est qu’il a fini par croire au personnage que l’image voulait obtenir de lui. Il lui est poussé des ailes. Il se la pète, comme on dit, sous couvert de (fausse) modestie. Je ne prendrais qu’un exemple, que m’a offert une lectrice de Planète sans visa, Sylviane. Dans un chat organisé par le quotidien La Libre Belgique, Arthus-Bertrand prend au passage une ferme position sur le nucléaire.

Que sait-il du sujet ? De sa place dans le dispositif énergétique mondial – 6,8 %, moins que les énergies renouvelables -, de ses dangers, de sa prolifération insensée, souvent à l’origine de la France ? Rien. Je répète : rien. Mais comme il est désormais une ridicule Pythie, il se permet d’en parler quand même. Dans le chat évoqué (ici), il ose dire : « nous avons besoin du nucléaire ». Vous imaginez l’impact ? Pas un argument. Pas un exemple. La seule force d’une autorité « vue à la télé ». C’est à pleurer.

Le comble, mais ce dernier ne sera jamais atteint, encore moins dépassé, c’est que les gens de sa fondation on tenté l’an passé comme un coup de force contre lui. Conscients de la difficulté en France de se montrer écologiste tout en étant pro-nucléaire, ils ont publié un communiqué (ici) prétendant que « le photographe Yann Arthus-Bertrand et la fondation GoodPlanet qu’il préside “prennent position sans aucune ambiguïté contre le nucléaire” ». Je comprends leur démarche, mais elle était et reste totalement mensongère. La vérité est qu’Arthus-Bertrand défend l’énergie nucléaire. Et qu’il défend donc, car il s’agit d’un bloc – ô mânes de Michelet -, la vente de réacteurs nucléaires à des États aussi vertueux que la Libye de Kadhafi et la Chine stalinienne du laogai.

Qu’ajouter ? Je regarde cet homme, que je ne déteste pas, mais je n’arrive pas à trouver le moindre rapport entre ce qu’il fait et ce que je tente. Je ne vois rien à lui annoncer. Je n’imagine rien qu’il pourrait me dire. S’il est écologiste, je ne le suis pas. Et inversement.

Source: http://fabrice-nicolino.com/

Fabrice Nicolino

A propos de Fabrice Nicolino

Journaliste français spécialisé sur les questions d'écologie

14 commentaires sur “Grandeur et décadence (sur Yann Arthus-Bertrand)

  1. CarFree

    Aux dernières nouvelles, Arthus-Bertrand soutient à 100% la candidature du Qatar à la coupe du monde de foot… Un projet « compensé carbone » à base de construction de gigantesques stades climatisés dans le désert… Bien sur, aucun rapport avec le fait que le Qatar avait financé son film Home à hauteur de 8%…

  2. kwaky

    J’aime beaucoup l’écriture de ce texte, le fond et la forme. Il est vrai qu’on ne dénonce pas assez souvent à mon goût les tartuffes de notre époque.

  3. paladurpaladur

    Un article un peu bisounours par rapport aux articles comparables dans le journal « La Décroissance » sur YAB, une vache sacrée inculte éblouie par son propre reflet.

  4. sandrin

    article intelligent. et qui pointe du doigt très justement les problèmes de notre époque : tout se vend, on badigeonne de vert, et le tour est joué. pendant ce temps, le monde continue à se déteriorer….

  5. jean-luc

    Merci pour cet article, ça fait du bien
    pour moi YAB est à la photo ce que richard cleyderman est au piano, un type franchement mauvais mais qui a su tirer son épingle dans le jeu économique et médiatique en markétant à mort un concept

  6. Jean-Luc Antoine (Bruxelles)

    Je voudrais vous féliciter et vous remercier à la fois pour cet excellent article, juste, concret, objectif et sans passion. Il en faudrait d’autres, beaucoup d’autres…

    Je suis professeur en géographie sociale et sciences et écrivain en philosophie appliquée, avec un PhD en sciences. Ceci pour vous « situer » ma personne. Lorsque je parle de mondialisation, géopolitique… et bien sûr par la même occasion de climatologie à mes étudiants, j’utilise dans certaines classes le film « home » de YAB et ils en sont émerveillés, bien sûr. Je passe ensuite aux « sponsors » qui apparaissent au début du film et nous en parlons…

    Tout ceci pour en arriver à vous dire que je reste tout-de-même un peu étonné, car lorsqu’on va dans la presse dite « alternative », on trouve pas mal d’articles (de toute sorte, il faut bien le dire, mais il devrait encore rester un peu de jugeotte à l’être humain, ou je rêve…) sur le sujet des « éco-tartufes » comme on les nomme parfois, se référant, en France, à YAB et bien sur à Hulot, à leurs jet et hélicoptères polluants, à leurs « fausses-causes » très lucratives, même si les films sont très beaux et instructifs, ils ont bien sûr une raison d’être. J’espère que vous n’irez pas voter « Hulot » en 2012 s’il se présente, mais rien n’est moins sûr…

    Il faut même aller jusqu’à réfléchir sur la très médiatisée et très vendue apparition de Al Gore, qui déclencha pas mal de choses. Propagande politique? Bien sûr, il se représentera! Argent? Bien sûr, beaucoup, énormément de ventes et merchandising! Mensonge? Bien sûre, l’ami appuie ouvertement et officiellement l’installation des jeux au Qatar, crachat contre l’écologie et la misère… Et il y en a d’autres…

    Il y a des gens très sérieux. Je n’en ferai pas la liste. Mais ils n’ont pas l’argent pour faire des films et ils n’en trouveront pas. Ce sont des scientifiques, des géographes et des économiste hétérodoxes de grand niveau. Ils écrivent des livres et parfois font des dvd sur demande pour des entretiens. Mais cela oblige à une démarche active de la part de l’écolo intéressé en la matière, lequel a tendance à disparaître, hélas.

    Des éco-tartufes, il y en a beaucoup, beaucoup parmi les politiciens, les verts, n’en déplaise. On arrive à un tel « éco-capitalisme » qu’il n’est plus possible de croire en la belle parole de certains d’entre eux…

    Et des gens ainsi, il y en a partout, d’en d’autres domaines aussi: BHL, le nouveau philosophe, qui vend tout ce qu’il peut vendre et revendre, comme la shoah, en utilisant « Arte » dont il est un membre proéminent du conseil d’administration. Et nous savons qu’Arte est excellent! Une des meilleures chaînes, il suffit de voir le « dessous des cartes »… Mais…

    Parlant de nouveaux philosophes: l’ancien ministre et écrivain Lévy, homonyme de l’autre, qui pousse Sarkosy vers le FN, sans honte ni vergogne. Ouvertement. Un juif vers l’extrême droite, politique politicienne! C’est là qu’on en est arrivé, et c’est très grave. J’ arrête ici mes arguments contre les « nouveaux philosophes » français, car vous allez penser que je suis antisémite, ce qui n’est pas le cas, étant donné que le plus grand nombre d’entre eux sont juifs (souvent avant d’être français, malheureusement)…

    Enfin, restons-en là, on se passionnerait trop facilement… Je tiens à vous remercier encore pour ce très bon article et je vous convie sincèrement à continuer sur votre voie. Le grain de sable que chacun apporte contribuera peut-être à l’élaboration d’un monde un peu meilleur, qui sait? Il faut au moins essayer… A très bientôt sur le net j’espère…

    Sincèrement.

  7. Jérémy

    Sans connaître YAB je me demande tout de même si il est vraiment néfaste de chercher des sponsors pour un film tel que Home. La plupart des gens ne sont pas « pro-écolo », et il est vrai que quand on entend un « vert » parlé cela peut être rebuttant au premier abord de voir avec qu’elle conviction non sans violence il s’exprime sur le sujet. Alors oui, je pense que l’écologie bisounours a sa place. Et je salue l’initiative de YAB d’avoir vendu en quelque sorte son âme au diable pour accoucher du messie. Bon j’exagère ^^, mais je pense que pour sensibiliser un maximum de personnes une approche pédagogique et mélancolique et plus appropriée que des propos « durs » qui seront interprété comme de l’extrémisme écologique pour la plupart. Je pense que cette vérité crue, telle qu’elle est abordé dans ce site à sa place pour les personne qui on déjà acquis cette sensibilité, et ils y viendront naturellement. Alors je ne veut pas me faire l’avocat du diable, mais je pense que YAB fait plus de bien pour les mentalité que de mal pour la planète 😉

  8. Lynx

    Complétement en accord avec l’article de Fabrice Nicolino mais le commentaire de Jérémy n’est pas faux non-plus.Pour l’instant, les français sont prêts à accepter une dose d’écologie, mais pas une overdose. Beaucoup d’entre-eux croient encore à la croissance et même à la « croissance verte ». très peu sont capables de percevoir l’antinomie entre ces 2 mots. A ce propos, nos hommes politiques, y-compris les jeunes loups, ils y croient encore à la croissance? Combien de fois va-t-on entendre ce mot dans les prochains mois?

  9. sebsoupe

    mon conseil, regardez le film « Koyaanisqatsi » de godffrey reggio plutôt que Home de YAB…
    ça fait pas toujours plaisir de regarder la réalité en face, donc pour certains il vaut mieux rester dans le monde des Bisounours! 😉

  10. Ervé.Do

    CARFREE
    Comme titre d’article, j’aurais bien vu aussi « Glandeur et décadence »…
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    J’ajouterai « glandeur et flatulence » !

  11. Jean-Luc Antoine (Bruxelles)

    Un film merveilleux, gratuit et libre de droit : « green », sans prise de position, les images le font tout, film choc qui a gagné 22 prix, sans producteur, sans fric. Je l’utilise pour mes étudiants en géopolitique. A recommander. Se trouve partout sur le net…

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