Hulot et Allègre, même combat!

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On a pu voir en fin d’année dernière deux chancres chantres du capitalisme vert s’étriper en place publique, Claude Allègre traitant dans la presse Nicolas Hulot « d’imbécile »(1) et Nicolas Hulot l’accusant en retour de « mentir sur le réchauffement climatique » (2). Cette querelle très médiatique pourrait laisser croire qu’un désaccord de fond existe entre les deux hommes concernant les grandes crises écologiques de notre planète. Il n’en est rien.

Ce pseudo-affrontement médiatique constitue sans doute un des derniers relents du moribond Grenelle de l’environnement, où deux stratégies se sont apparemment opposées, alors que dans les faits, ces stratégies se rejoignent sur le principal.

D’un côté, les Hulotiens défendaient l’idée d’un développement durable moralisateur, axé sur ce que ses détracteurs ont appelé « l »écologie culpabilisatrice » et qui prend plus récemment la forme d’une « décroissance choisie » sans que l’on sache qui choisit quoi et en fonction de quels critères.

De l’autre, les Allégristes portaient la notion d’une écologie réparatrice, où la technoscience serait la réponse aux atteintes à l’environnement provoquées par la croissance capitaliste.

Paul Ariès a très bien résumé le conflit apparent des deux positions, entre ceux qui prônent avec Hulot de « polluer un peu moins pour pouvoir polluer plus longtemps » et ceux qui entendent avec Claude Allègre « polluer pour pouvoir dépolluer » en augmentant toujours plus la croissance, la production, la consommation et les emplois (3).

Cependant, il ne faut pas se méprendre sur le sens profond de ce faux clivage idéologique. Dans ce conflit, Paul Ariès distingue les gentilles « fumisteries » d’un Nicolas Hulot du danger d’une technoscience au service du capitalisme dont le but est de réparer les destructions et les pollutions causées par ce même capitalisme (4).

Cette technoscience, qui nous promet des lendemains qui chantent, a l’immense mérite de ne pas remettre en cause le système actuel et nos modes de vie, tout en offrant des perspectives de profits illimitées aux grandes entreprises, sous réserve qu’on pollue toujours plus pour pouvoir réparer toujours plus.

Dans le domaine du réchauffement climatique, les solutions proposées par le techno-capitalisme vont des programmes consistant à ensemencer les océans avec des particules de fer pour décupler la production de plancton végétal et capturer du CO2 jusqu’à la pulvérisation dans la stratosphère de particules de souffre pour renvoyer les rayons solaires, en passant par la peinture en blanc de l’ensemble des routes et bâtiments de la planète pour également réfléchir les rayons du Soleil!(5)

Toutes ces solutions ont cependant l’inconvénient de coûter très cher, pour des résultats approximatifs et des risques environnementaux énormes, le tout avec une acceptabilité sociale qui reste aléatoire.

Et c’est là que tout le corpus idéologique hulotien est sensé jouer son rôle. Il faut médiatiquement marteler que « la situation est grave » (ce qui au moins est scientifiquement véridique) et amener les gens à s’impliquer individuellement et modestement dans une démarche de changement.

Prise pour ce qu’elle est, cette démarche de changement ne peut en aucun cas répondre aux enjeux environnementaux actuels, mais elle prépare le terrain aux solutions proposées par le technoscience.

Dit autrement, une fois que vous aurez fermé vos robinets, pris le vélo de temps en temps au lieu de votre voiture, limité votre consommation de viande, etc. sans bien sûr remettre en question les fondements du contre-modèle productiviste et consumériste, vous serez mûr pour souhaiter que le techno-capitalisme prenne le relais et propose de « véritables » solutions pour sauver la planète.

Comme il est inconcevable pour les hulotiens de changer complétement de société, d’économie et de vie, il va bien falloir des solutions extérieures aux problèmes écologiques, et en particulier au réchauffement climatique. Et qui mieux que les grandes multinationales qui en connaissent un rayon en matière de pollutions et d’émissions de CO2 pourraient proposer des solutions « économiquement viables » et « technologiquement adaptées »?

Qui plus est, la dépollution à grande échelle ou les solutions délirantes de géo-ingénierie pour « sauver le climat » vont permettre de créer des milliers d’emplois verts, assurant à n’en pas douter une croissance verte au capitalisme vert…

Enfin, le mythe hulotien d’un développement durable pris en charge par des entreprises « socialement responsables » permet de faire croire à la population que les solutions à la crise écologique pourraient venir du monde économique, celui du turbo-capitalisme repeint en vert.

Cette alliance objective entre Nicolas Hulot et Claude Allègre ne repose pas sur une quelconque conspiration ou autre théorie du complot, elle résulte tout simplement d’une certaine forme de mascarade médiatique qui simule un débat contradictoire pour mieux occulter le fait que rien ne doit changer, et surtout pas le modèle productiviste à l’origine des inégalités sociales et de la destruction de la planète.

En cela, l’écologie « culpabilisatrice » à la Hulot et l’écologie « réparatrice » à la Allègre sont les deux faces d’un même projet de société, à savoir ne rien changer.

Notes

(1) Allègre: «Nicolas Hulot est un imbécile», Libération, 27 septembre 2009.
(2) La réponse de Nicolas Hulot à Claude Allègre, Le Point, 28 septembre 2009.
(3) La décroissance, un nouveau projet politique, Paul Ariès, Editions Golias, octobre 2007.
(4) Désobéir et grandir, Vers une société de décroissance, Paul Ariès, Edtions Ecosociété, 2009.
(5) Le techno-capitalisme face au réchauffement climatique, Marcel Robert, Carfree France, 3 mars 2010.

Marcel Robert

A propos de Marcel Robert

Fondateur du site Carfree France et auteur des livres "Vélogistique", "Pour en finir avec la société de l’automobile" et "Îles sans voitures".

12 commentaires sur “Hulot et Allègre, même combat!

  1. Jean-Marc Sérékianjms

    Très bonne synthèse politique de la situation et des débats sur la gestion de la crise écologique.
    Pour ce qui est du « Grenelle de l’environnement », malheureusement il n’est pas moribond. De nombreuses associations naturalistes en vivent et y croient encore. Je ne citerai pas de nom.

  2. xtoflyon5

    Votre paragraphe sur le « corpus idéologique hulotien » est exactement la demonstration de l’inverse de votre théorie « Hulot-Allègre ». Comment ne pas voir que Hulot avec son corpus amène plus de gens vers Paul Aries que vers Allègre ?

    Je suis de ces gens ainsi que de tres nombreux de vos lecteurs qui réagissent généralement dans les commentaires de ces articles anti-hulot.

    Que cela vous plaise ou non, Hulot est votre allié, il se bat pour vous et c’est « Hulot et Aries, même combat » qu’il faut conclure.

    Dire le contraire vous dessert. Même si votre vision est à mon avis la bonne, je me garde bien de me rapprocher plus de vos théories et vos propos. Ils sont de ceux qui laisse les cons crever et qui impose une dictature au nom d’une cause. Ce n’est pas non plus l’avenir dont je veux. La nature vous donnera surement raison (je l’espère vite), elle peut se permettre moralement de « tuer/detromper tous les cons d’un coup », mais moi non, et pour cela, je ne vous cautionne pas.

    Vous avez le devoir d’éduquer… vous êtes peut-être la vérité universitaire, mais le cours élémentaire qui y même, c’est Nicolas Hulot qui l’assure pour vous !

  3. Marcel RobertMarcel Robert

    J’avoue ne pas bien comprendre votre commentaire, car si je vous suis, j’ai grosso modo « raison » sur le fond mais j’ai « tord » si je dis du mal de Nicolas Hulot?
    Pour le reste, je n’ai pas la « vérité universitaire » et je n’ai « aucun devoir d’éduquer »! Je ne suis ni prof, ni curé, ni gourou, je suis juste un citoyen qui s’exprime et qui fait part de ses idées aux autres. Mais là où je ne peux que m’opposer à votre vision des choses, c’est quand vous m’accusez à demi-mot de « vouloir imposer une dictature »! Quelle dictature exactement? Celle de la société de consommation, de pillage et de gaspillage, celle du travail et du productivisme ou celle de l’exploitation capitaliste? je trouve assez drôle, pour ne pas dire navrant, de se voir accuser de « dictatorial » quand justement on critique les différentes dictatures qui nous oppressent…

  4. xtoflyon5

    @Marcel
    Je dis bien que vous avez raison sur le fond.
    Mais oui, vous avez tord dans votre fronde contre Hulot (ce qui ne change rien au fait que vous ayez raison sur le fond).

    Hulot se bat dans votre sens, il est de votre coté, ce qui ne veut pas dire que vous deviez en faire votre ami pour autant. Mais vos ennemis sont communs.

    Vous devriez le considérer comme une première étape pour M. tout le monde pour accéder à vos idées. C’est ce rejet de tout compromis qui permettrait au plus grand nombre de suivre le bon mouvement, qui me fait décrocher de votre propos et m’opposer à votre cheminement trop extrême pour arriver a des changements.

    Enfin, vu le chemin qu’a su faire Hulot en quelques années vers vos idées (qui d’autre que lui arrive à caser le mot décroissance à 20h30 sur TF1 ?), pourquoi ne pas consacrer votre énergie à le convertir encore plus ? Vous y gagneriez un allié de premier ordre ! Quelqu’un qui veut bien endosser un devoir d’éducation dont nous avons bien besoin pour… survivre à long terme.

  5. CG94

    Bravo pour la clarté de l’analyse. Le rejet de l’économie capitaliste et son remplacement par une économie conviviale sans rentabilité pourra s’installer dans les esprits et les comportements avec des analyses de ce type, où l’humour a une bonne place aux côtés des choses graves, sans animosité ni sentence. Encore.

    18 mars 2010

  6. Marcel RobertMarcel Robert

    Ce n’est pas parce que nos ennemis sont communs, ce qui reste à prouver dans le cas de Hulot, que nous devons forcément être d’accord sur tout et ne pas être critiques…

    Je ne pense pas que l’action d’un Hulot aille dans le bon sens, malgré tout le mythe qui tourne autour de sa personne, à tel point que formuler toute critique à son égard revient presque à commettre un crime de lèse-majesté…

    Et maintenant vous parlez de le « convertir »… je le répète je ne suis pas curé! Par contre, ce que je sais, c’est qu’adopter le point de vue du plus grand nombre ne permet pas de faire avancer grand chose, c’est le plus petit dénominateur commun qui l’emporte.

    Si nous avons (sur ce site) des points de vue à défendre, ils doivent nécessairement être quelque peu « extrêmes », du moins au regard de la théorie du tape-cul telle que formulée par Randall Ghent… 🙂

    c’est le seul moyen valable de faire avancer les choses… car si c’est pour défendre le point de vue général porté par les institutions d’état ou la fondation hulot (qui est une véritable institution!), autant ne pas participer à un site comme celui-ci!

  7. CarFree

    La taxe carbone est morte. Et tant pis pour Nicolas Hulot, l’homme qui parle à l’oreille des présidents, grand défenseur de la taxe carbone et qui s’était en son temps félicité de la victoire de Sarkozy aux présidentielles pour cause de signature du pacte écologique… La capacité d’influence de Hulot en prend un coup.

  8. de Marco

    Je pense également que toutes ces petites polémiques sur la toile servent davantage les climato-sceptiques et tous ceux qui sont ravis que Claude Allègre ait redonné la parole aux prises de position anti-écologie.
    On peut ne pas toujours être d’accord avec Nicolas Hulot car les questions environnementales sont de plus en plus complexes, mais dire qu’il va dans le même sens qu’Allègre est évidemment ridicule.
    Dire « Comme il est inconcevable pour les hulotiens de changer complétement de société, d’économie et de vie… » c’est ne pas suivre les prises de position et les programmes de la Fondation Nicola Hulot, qui sont précisément totalement centrés sur le changement en profondeur des comportements individuels et collectifs.
    Si nous voulons vraiment relever les défis de l’environnement, ne nous trompons pas de combat et travaillons tous ensemble pour progresser plutôt que ces petits débats de café du commerce

  9. Acouphene

    « deux chancres chantres du capitalisme vert » : on pourrait dire « deux chances pour le capitalisme vert », sur le modèle des « CPF » alias « chances pour la France ». Hulot me semble avoir tout de même un « mérite » par rapport à Allègre car il se montre un peu plus responsable qu’un Allègre et sa position négationniste – qu’il est bien seul à porter à bout de bras heureusement.
    Hulot, « trop modéré », certainement, mais au moins il ne prône pas de jeter de l’huile sur le feu !

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