« Nous sommes enveloppés d’une angoisse invisible »

D’heure en heure, la situation se détériore au Japon. Les réacteurs nucléaires de la centrale de Fukushima semblent hors contrôle. Pour Yoko Akimoto, membre d’Attac Japon, ce que redoutait ceux qui se sont battus, il y a 40 ans, contre la construction de ces centrales nucléaires, est en train de se produire. Témoignage.

Au fil des heures qui passent, la réalité s’impose à nous. De nouveaux chiffres, toujours plus élevés, s’affichent sur l’écran, et je me dis que cela devait être la même terrible expérience pour nos amis au Pakistan et en Haïti, qui souffrent encore aujourd’hui du désastre naturel dont ils ont été victimes. Hier, le gouverneur de Miyagi annonçait que le nombre de morts allait dépasser les 10.000. Et aujourd’hui le réacteur n° 3 de la centrale nucléaire de Fukushima a explosé, et voilà que le cœur du réacteur n° 2 est en fusion (à 2 heures du matin le 15 mars, heure locale). Il est évident que les réacteurs nucléaires de Fukushima sont hors contrôle.

Il y a quarante ans, nos aînés se sont battus contre la construction de centrales nucléaires : ils avaient compris le danger de telles centrales dans un pays sujet aux tremblements de terre. Malheureusement, ce qu’ils redoutaient vient de devenir réalité ! A l’époque, le gouvernement a exproprié les coopératives de pêcheurs et les communautés locales pour construire les centrales nucléaires. Il a détruit la source de subsistance de ces gens pour ces centrales, en affirmant que l’énergie nucléaire était sans danger.

Aujourd’hui, le gouvernement et la société d’électricité de Tokyo, TEPCO, répètent à l’envi qu’un tremblement de terre d’une amplitude inhabituelle a frappé le nord du Japon. Pourtant, Hiroaki Koide, professeur associé en recherches sur le nucléaire à l’université de Kyoto a déclaré : « Puisque le Japon est un des pays où les tremblements de terre sont les plus fréquents, il ne devrait jamais y avoir de tremblement de terre imprévu si le gouvernement soutient le nucléaire. » Beaucoup de citoyens ordinaires verront bien qui est responsable de l’accident.

Hier, la TEPCO a commencé à opérer des coupures programmées à Tokyo et d’autres municipalités, elles continueront jusqu’à la fin avril, avec comme explication que l’accident nucléaire a provoqué une pénurie d’électricité. Beaucoup de trains vont être mis hors service. Hier moins de la moitié des lignes roulaient normalement. Les magasins et les supermarchés de la zone métropolitaine n’ont pas suffisamment de nourriture pour les consommateurs. Le lait, l’eau, le poisson, le pain, le riz se font rares. Certains rayonnages sont vides. Les problèmes de distribution sont une explication. Des voies rapides sont bloquées et les camions ne peuvent arriver.

Les habitants de Tokyo ont pris l’habitude d’un certain confort. Nous pouvions facilement trouver n’importe quoi comme nourriture sans nous rendre compte des centaines de kilomètres parcourus. Nous ne nous souciions pas de qui l’avait produit et comment. Le tremblement de terre et la fusion au cœur des réacteurs nous rappellent combien la distribution est aléatoire et qu’il y a d’autres façons de vivre.

Comme la surproduction, la surconsommation et le gaspillage produisent des failles dans la planète, accompagnés d’émissions de gaz à effet de serre et de destruction de la Terre Mère. Notre plus grande tâche aujourd’hui pourrait être de redéfinir une façon de vivre sans détruire l’environnement.

Quatre jours ont passé depuis la tragédie. Des informations alarmantes se suivent et se ressemblent. Nous n’avons pas encore de nouvelles de certains de nos proches dans des zones sinistrées. La contamination par radiation se répand. Il paraîtrait qu’elle atteint déjà Tokyo. Nous sommes enveloppés d’une angoisse invisible.

En solidarité, avec espoir et amour,

Yoko Akimoto, Attac Japon
Traduction : Christine Pagnoule

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20 commentaires sur “« Nous sommes enveloppés d’une angoisse invisible »

  1. HalauLaurent

    Pourrait-on avoir la source de l’image utilisé au départ pour illustrer l’article svp? Celle ou où voyait les réacteurs en vue aérienne. Merci

  2. CarFree

    Au passage, voici le « scénario du pire » tel qu’il vient d’être expliqué sur le site du Monde.fr:

    Le pire scénario serait une fonte totale des barres de combustibles. Or plus les combustibles fondent, plus la radioactivité dégagée est importante et plus la chaleur augmente. Et plus la chaleur augmente, plus la résistance de l’enceinte de confinement est menacée. Dans le réacteur 2, nous savons déjà que l’enceinte de confinement n’est plus étanche.

    Si le combustible venait à fondre totalement (= fonte totale du coeur du réacteur), cela produirait du corium. Le corium formé deviendrait de plus en plus chaud (environ 3000 °C) et de plus en plus radioactif et il est presque sûr que l’enceinte de confinement ne resisterait pas.

    Même si cela ne s’est jamais présenté : il semble que, dans le cas d’une fonte totale et d’une enceinte de confinement non-étanche, la seule solution pour éviter qu’une grosse quantité d’émissions radioactives soient relâchée en continue dans l’atmosphère soit la pose d’un sarcophage, comme ce fut le cas à Tchernobyl. Or pour poser un sarcophage, il faut des hommes au sol ; lesquels hommes y laisseraient leur vie.

  3. Michelle 13Michelle

    il faut des hommes au sol ; lesquels hommes y laisseraient leur vie…
    Quelle affaire et les gens qui s’occupe de la centrale ils doivent être contaminé?

  4. cleripage

    Tout cela est effrayant, mais tellement prévisible. Comme le dit l’article depuis 40 ans des gens sensés dénoncent cette folie du nucléaire, qui accompagne la folie du libéralisme et le mercantilisme absolu.
    Hier l’Ukraine, aujourd’hui le Japon, à qui le tour ?
    La « communauté internationale », comme on dit, veut traduire Khadafi en jugement pour crime contre l’humanité, (sans essayer de l’empêcher de nuire avec des armes qui ont été vendues à la Libye par les membre de cette communauté, dont la France). Mais moi je voudrais aussi traduire devant les tribunaux les ministres, les technocrates, les « décideurs » qui se sont arrogés le droit de nous imposer cette saleté, les traduire disais-je, en jugement non seulement pour crime contre l’humanité, mais pour crime contre la vie tout simplement.
    Quand cessera-t-on le massacre ? Jamais j’en ai peur. Pétrole, nucléaire, charbon au service de la « croissance » ou plutôt au service du portefeuille de certains contre la vie des autres.
    C’est vraiment à pleurer.

  5. vesania

    Je crois que là le massacre ne peut que cesser, parce qu’on ne peut pas aller au-delà. Et si ce n’est pas l’apocalypse ça y ressemble.
    L’empereur du Japon, faisant preuve d’un peu plus de dignité que nos vomitifs dirigeants français, a appelé à prier. Il est intervenu pour la première fois en 22 ans pour appeler à prier, il n’y a plus que ça à faire.
    On n’a retiré aucune leçon de Tchernobyl (et c’est désormais un peu tard pour en tirer), alors on va faire comme ils ont fait, sacrifier des centaines, des milliers de jeunes types pour déverser tous les matériaux possibles au-dessus de ces trous de l’enfer, dans l’espoir de faire baisser la radioactivité délirante qui s’en échappe.
    À Tchernobyl il a fallu 15 jours pour éteindre l’incendie d’un seul réacteur.

  6. Jean-Marc

    En ce moment, re-programmation spéciale sur Arte :

    un doc. spécial Tchernobyl.

    Extrait : 1986 :
    à 130km de Tchernobyl, la ville de Kiev (capitale de l’Ukraine) :
    Un tour de la paix (une grande course cycliste) y était prévue avant l accident :
    Tous les cyclistes de l Est y vont, +/- forcé par leur fédérations, tous les pays de l ouest boycottent la course.
    Tous ? non… un pays n a pas peur du nucléaire : la France et son union cycliste envoye leurs sportifs sur place… (Youpi, vive Nous)

    C est évoqué très briévement sur
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Course_de_la_Paix
    « En 1985, c’est de Moscou qu’elle prend son envol. L’année suivante le départ est donné à Kiev. Moins d’un mois après la catastrophe de la toute proche centrale nucléaire de Tchernobyl…  »
    Mais sans précision sur les équipes ayant participées.

  7. Nicolas

    C’est peut-être un peu dur à lâcher, mais étant moi-même contre le nucléaire, j’ai longtemps profité du mode de vie permis par le pétrole, l’auto individuelle et la consommation. La guerre d’Irak, liée au pétrole, à fait probablement plus de 100 000 morts.

    La décroissance me semble la seule voie possible. Mon environnement social reste cependant un prétexte pour ne pas faire de choix radical.

    Ainsi, je suis aussi lâche que la plupart des humains, je ne me sens donc pas très à l’aise pour aller crier avec tous les anti-nucléaires qui ont longtemps fait comme moi. Et pourtant, si moi je ne le fais pas, qui va le faire ?

  8. cleripage

    Nicolas,

    nous sommes frères dans ce combat. Je suis dans la même situation que toi. Je pense que nous ne sommes pas les seuls.

    Je suis informaticien et je bosse sur un ordinateur (nucléaire évidemment) au service du capital. Il faut manger et je ne sais pas faire grand chose d’autre … que faire?

    PS : et en plus mon chauffage est électrique …

    Bien à toi camarade

  9. BromptonAddictBromptonAddict

    @NICOLAS ET CLERIPAGE
    On profite tous du nucléaire actuellement, même si on est contre et qu’on fait des efforts (on prend le train nucléaire, on chauffe son appart au nucléaire car on n’a pas de forêt ni de cheminée,…). Si vous faîtes des efforts pour réduire votre impact environnemental, c’est déjà un grand pas (choix des moyens de transport doux ou en commun, isoler son logement pour consommer moins, chauffer moins, utiliser moins de produits chimiques, consommer moins d’eau,…).

    Le choix nucléaire a été fait il y a 50 ans, mais, contrairement à ce que dit notre grand timonier Sarko, ce n’est pas une raison pour continuer à aller droit dans le mur. On peut quand même prendre la décision de réorienter nos choix, et le mieux que l’on puisse espérer serait que cela se fasse au niveau européen (car à titre d’exemple la centrale qui est la plus proche de chez moi se trouve en Angleterre à 30 km à vol d’oiseau).

    Faire de la croissance à tout prix grâce au nucléaire pour avoir un accident majeur tous les 25 ans, est-ce que ça en vaut vraiment la peine, sachant que des milliers de gens vont payer pendant des générations?

    L’urgence pourrait être déjà que les gens deviennent moins énergivores. Que l’énergie devienne chère est une bonne incitation.

    J’ai des amis qui me disent qu’ils ne chauffent plus leur chambre car c’est trop cher, qu’ils roulent moins vite car l’essence est trop chère,… Et ils avouent ne pas le faire par sens écologique.

    Il y en aura toujours qui auront les moyens de polluer (les grands excès de vitesse ont très nettement augmenté depuis le début de l’année, cela prouve que l’essence n’est pas assez chère!).

    Profitons de ces évènements dramatiques pour faire entendre notre voix et faire infléchir ce gouvernement trop sûr de lui. Sortons du nucléaire, et le plus tôt sera le mieux (et ce sera déjà dans 25 ans minimum).

    J’ai envie que mes enfants puissent vivre sur une planète hospitalière. L’homme a toujours eu l’habitude de détruire petit à petit son environnement, ce n’est pas une raison pour ne pas briser cette spirale infernale.

  10. stefanopoulos

    Nous devrions arrêter de dire « nous avons fait le choix du nucléaire ». Le population n’a jamais choisi le nucléaire. Il nous a été imposé par une poignée de techniciens et de politiques.

    Après un test avec des réacteurs de type uranium naturel graphite gaz (technologie abandonnée à la fin des années 60), le premier ministre Pierre Messmer a décidé en lien direct avec EDF de développer le nucléaire à grande échelle en France au début des années 70.

    Donc, je propose de remplacer dans toutes les phrases la formule « la France a fait le choix du nucléaire » par « on a imposé le nucléaire aux Français ». Ce qui risque de changer grandement la suite du discours.

  11. MinouMinou

    Plus précisément, « les technocrates, les nucléocrates ont imposé le nucléaire aux Français ». Stefanopoulos, demain manifestation devant la préfecture à 15h, je suppose que tu es au courant. Il faut ramener le plus de monde possible (famille, inconnus, etc.).

  12. Flower

    Certains d’entre vous sont allés à la manif? Moi j’étais à celle de Marseille, on était quelques centaines mais rien de très très impressionnant… Comment faire pour faire prendre conscience de l’urgence?? Je ne sais pas, perso quand je vois les premiers résultats des cantonales et que notre f..ck… président se lance dans une guerre que personne ne veut, je commence vraiment sérieusement à désespérer..

  13. BromptonAddictBromptonaddict

    Même avis que Flower. A Amiens, on n’était une cinquantaine. A Lille, il y avait apparemment 250 personnes. Et j’ai demandé à des connaissances: elles sont plutôt contre mais ne voit pas d’autre alternative! Pas grand monde n’est prêt à de bouger pour exiger un changement de direction.
    Je me pose vraiment la question s’ils prennent vraiment la mesure des conséquences d’un accident nucléaire. J’ai entendu des gens dire qu’ils s’étaient bien relevé d’Hiroshima.
    C’est désespérant.

  14. MOA

    A Toulouse, environ 300 (sans doute un peu moins)

    Et les plantons de la police devant la préfecture, qui se marraient (mais sans doute pas du rassemblement, non, non)… et quelques camions de crs dans les rues adjacentes qui ont eu tout loisir de jouer à la belotte.

    300… eh ben…

  15. BromptonAddictBromptonAddict

    Les autorités cachent les résultats des mesures de radioactivité.
    http://www.criirad.org/actualites/dossier2011/japon/11_03_23_Volet1der.pdf

    Les données sont connues par les autorités françaises.
    Pourtant notre président avait souligné mercredi 16 mars le devoir de « totale transparence » dans le domaine nucléaire, souhaitant prendre en compte le « retour d’expérience » de l’accident de Fukushima.

    C’est ça la totale transparence???
    Si la présence de particules radioactives dans l’atmosphère est négligeable, pourquoi ne communiquent-ils pas les relevés faits aux USA et maintenant en Europe?

    Ensuite, ils vont nous dire: nous avons tout analysé et tout va bien! Vous pouvez dormir tranquillement, les autorités accompagnées des professionnels du nucléaire s’occupent de tout.

    Pas grand chose à voir avec la fin de la voiture, mais bon, peut-on continuer à faire du vélo en sécurité?

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