Changer la ville

Extraits du livre « Misères du présent Richesse du possible » Editions Galilée 1997 pages 161-165 – Chapitre IV-3 : Changer la ville.

« Il faut comprendre la garantie d’un revenu social de base et l’extension du temps disponible non comme des réducteurs mais comme des multiplicateurs d’activité ; non comme des dispenses de faire quoi que ce soit mais, au contraire, comme la possibilité offerte à tous de déployer mille activités individuelles et collectives, privées et publiques qui n’ont plus besoin d’être rentables pour se développer. Il faut que chacun, dès l’enfance, soit entrainé dans et sollicité par le foisonnement tout autour de lui de groupes, groupements, équipes, ateliers, clubs, coopératives, associations, réseaux cherchant à le gagner à leurs activités et projets. Activités artistiques, politiques, scientifiques, écosophiques, sportives, artisanales, relationnelles ; travaux d’autoproduction, de réparation, de restauration du patrimoine naturel et culturel, d’aménagement du cadre de vie, d’économie d’énergie ; « boutiques d’enfants », « boutiques de santé », réseaux d’échanges de services, d’entraide et d’assistance mutuelle, etc.

Auto-organisées, autogérées, volontaires, ouvertes à tous, ces auto-activités ne doivent pas être perçues comme des compléments subalternes de l’économie capitaliste de marché ni comme des contreparties obligatoires du revenu de base qui les rend possibles. N’ayant pas besoin de capital, ni de valoriser du capital, ni surtout de la solvabilité des besoins et désirs qu’elles vient à satisfaire, elles ont vocation de soustraire à la logique capitaliste et marchande l’espace et le temps social que la contraction du volume de travail rend disponible ; et vocation de supplanter en grande partie le salariat pour créer, par-delà celui-ci, des liens sociaux associatifs et libres. Elles ont vocation de devenir hégémoniques. ; et, pour le devenir, à être des espaces de résistance aux pouvoirs, de contestations pratiques, d’expérimentation et d’élaboration de socialités alternatives et d’alternatives sociales à la société qui se disloque.

Une politique de la ville peut donner des impulsions décisives à cette fermentation d’auto-activités, dans lesquelles prend corps et conscience le projet d’une société autre. Par l’organisation de l’espace et des temps sociaux ; par les aménagements, équipements, lieux, etc. , qu’elle met à leur disposition, la politique de la ville appelle les auto-activités à se développer, leur en donne les moyens, les reflète à elles-mêmes comme étant non pas des improvisations éphémères ni des palliatifs subalternes adoptés faute de mieux, mais bien ce qu’une société qui demande à naître attend de tous et de chacun : projet commun proposé à tous, porteur de liens sociaux nouveaux.

(…) En fait, (…) les mentalités ou, plutôt, les sensibilités changent déjà et avec elles le système des valeurs. Mais ce changement culturel reste pour chacun une affaire personnelle, privée, aussi longtemps qu’il n’est pas traduit par une nouvelle organisation de l’espace social qui en porte la marque et qui lui permet de s’exprimer, de s’objectiver dans de nouveaux modes d’agir et de vivre en société. Il s’agit de changer la ville pour que la « nouvelle subjectivité » cesse d’être un changement qui s’opère seulement « dans ma tête » ou « dans mon cœur » et que le discours social dominant nie et réprime ; pour que ce changement puisse prendre corps dans les choses, les pratiques et les discours, développer une dynamique qui le porte au-delà de ses intentions initiales et fasse un projet commun à tous, leur « volonté générale ».

Source: http://www.perspectives-gorziennes.fr/

Image: Bike Brush 2011 par Helena Hladilová

André Gorz

A propos de André Gorz

André Gorz, de son vrai nom Gerhard Hirsch puis Gérard Horst, né le 9 février 1923 à Vienne, mort le 24 septembre 2007 à Vosnon (Aube), est un philosophe et journaliste français. Personnalité discrète, il est l'auteur d'une pensée qui oscille entre philosophie, théorie politique et critique sociale. Disciple de l'existentialisme de Jean-Paul Sartre, il rompt avec celui-ci après 1968 et devient l'un des principaux théoriciens de l'écologie politique.

3 commentaires sur “Changer la ville

  1. Flower

    Merci pour cet extrait, projet de société qui semble irréaliste dans notre société actuelle, mais qui pourtant ressemble à un monde « idéal » et serait un bel objectif pour l’humanité. Cette idée est très présente et populaire aujourd’hui et il faut souhaiter qu’elle se mettra en place.
    Je découvre en ce moment les idées d’André Gorz, fondateur de « l’écologie politique », je conseille vivement deux émissions récentes de « Là-bas si j’y suis », qui compulsent des entretiens avec André Gorz diffusés sur France Culture il y a quelques années. Pour en apprendre un peu plus sur l’homme et ses idées. Liens ci-dessous :

    http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2202
    http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2203

  2. Yôm

    Bel extrait.
    « changer la ville pour que la « nouvelle subjectivité » cesse d’être un changement qui s’opère seulement « dans ma tête » ou « dans mon cœur et que le discours social dominant nie et réprime ;»
    Le changement s’opère dans la tête puis dans Sa vie.
    La réduction du temps de travail permet de se consacrer à la lecture, au sport, aux déplacements non motorisés et peu coûteux, à la réflexion…
    On finit par disposer d’un « capital » de connaissances différentes de celles accumulées par ceux qui règnent au sommet de la courbe de Gauss, ceux qui font et sont « la norme ».
    Les marginaux, ceux qui préfèrent le pas de côté au pas en avant dans le consumérisme, sont éparpillés sur le territoire.
    Ils peinent à se rencontrer bien qu’ils sachent se reconnaitre facilement, un peu à l’odeur de sueur propre aux « roulent sans bruit » mais surtout à la teneur en acides verbes et doux mots dans leur propos politisés.
    Leur habitat dispersé, les trajets longs et rallongés ne leurs laissent que le temps des préliminaires qu’ils étendent en de longues copulations verbales arrosées de bières et de fous rires.
    Le plaisir de communiquer se fait durer. Car dans l’univers normal le marginal ne communique pas. Il écoute et parfois il déroute, au mieux il sème le doute.
    D’autres auront vite dit qu’il déraille.
    Il a moins de deux minutes de disponibilité offertes par son interlocuteur. Passé ce délais il devra payer de sa personne. Et s’il n’a pas re-crédité sa carte de discussions football-shoping-bébé-couches-gadget-bagnoles, il peut toujours faire le clown.
    Le type bien gentil avec une coiffure hirsute qui parle la même langue et que pourtant personne ne comprend. Du coup il gesticule, mime, s’arrache les cheveux, pleure et tombe le rideau. Les gens ont rit puis il ira faire le clown triste chez lui.
    Tout seul dans le noir, absorbé par un carré de lumière ou à contempler un bout de bois qui s’effeuille, il affine sa maitrise du langage hilarant.

  3. Guillaume F

    @YÔM : très beau texte
    je me retrouve un peu dans ce que tu dis.
    Plus on cherche, plus on devient cohérent avec nous-même, plus on se sent extra-terrestre vis-à-vis des discuteurs shopping-gadget-bagnoles-travaux-tondeuses-télévision-football…
    Pour info, je suis en Vendée, je me balade desfois avec un tricycle couché avec un grand drapeau « climate » 😉

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