Soumission

La voie publique est publique. Cqfd. Elle est autorisée à tous, au service de tous, payée par tous, selon les règles en usage dans le pays. Cependant un groupuscule, radicalisé, se l’est approprié par la terreur. Ce groupuscule, devenu aujourd’hui majoritaire, incontestable, et quasiment incontesté ne se résigne pas. Il n’accepte aucune résistance, aucune divergence de point de vue, aucune autre pratique que la sienne sur la voie publique.

Cette radicalisation s’est tellement développée, qu’il est difficile aujourd’hui de dire « je n’ai pas de voiture et c’est un choix ». Vous serez confronté toujours aux mêmes remarques, « c’est possible parce que tu es en forme », « tu travailles près de chez toi », « si t’avais des enfants », etc. Et il y a aussi la peur de l’hérétique* : « tu as le permis au moins ?», une réponse positive soulagera votre interlocuteur, qui rassuré d’avoir à faire à un baptisé s’assurera que vous pratiquiez de temps en temps, au moins pour les grandes occasions (achat de lave-trucs, déménagements, etc.). Vous venez de discuter avec un pratiquant modéré. Mais restez sur vos gardes, ces pratiquants modérés peuvent se révéler radicalisés s’ils sont surpris en pleine prière (les 2 obligatoires du matin et du soir, dite prières du « Je Travaille ! Moi ! Monsieur ! » plus les prières complémentaires dites prières de la Sainte Consommation).

Et il y a le Livre*, peu de personnes l’ont lu, peu le respectent, mais s’ils voient un infidèle* faire une petite entorse à la règle, ils n’hésiteront pas à vous le faire remarquer, voire à vous insulter. Ayant une faible connaissance du Livre, ils le feront même souvent à tort.

Les prières se pratiquent en plein milieu de la voie publique, dans les villes et les campagnes.

Tous les matins, ces prières encombrent l’ensemble des agglomérations du pays. Elles apparaissent comme normales. Certains, aveuglés par leur foi, vous parleront même de liberté. Tout questionnement sur cette pratique les mettra sur la défensive et les rendra même agressifs. Vous vous heurterez à un mur (des lamentations), les mêmes versets vous seront répétés inlassablement.

Le véritable problème est que cet aveuglement mène à des actes violents pour faire taire tout blasphémateur*, tous ceux qui ne partagent pas la même foi. Ils les effrayeront, en les frôlant à pleine vitesse, les mettant en danger, klaxonnant et insultant pour faire monter le stress de l’infidèle.

Un peu naïf au début, je tendais le bras pour leur faire signe de s’écarter, pensant que ces frôlements intempestifs étaient liés plus à de l’inconscience qu’à un acte volontaire de nuire. Après m’être rendu à l’évidence, je tendais mon bras tenant à la main mon antivol U. Le résultat fut plus probant, bien que parfois klaxonné ou insulté, les agresseurs ralentissaient, attendaient si besoin et maintenaient une distance suffisante à ma sécurité. Mais, j’avais été trop loin dans ma pratique blasphématoire, un automobiliste force le passage, tape mon U de son rétro, ce qui le met en rogne, l’objet sacré a été touché par un impur. Il s’arrête, une discussion peu cordiale s’engage, limité par son intellect, il m’attrape par le t-shirt, le déchire et tente de m’étrangler, la présence d’une dame, qui s’était arrêtée l’incitera à lâcher avant la mise à mort. Non content de tuer à coup de pare-chocs, ces radicalisés peuvent terminer leur proie à mains nues. Le réflexe est souvent de se plaindre à leurs prêtres* qui encadrent leur pratique. S’ils acceptent de prendre la plainte, car l’agression par sainte-auto interposée n’est pas considérée comme agression, ils trouveront une excuse du type « oups, j’ai pas le mot de passe de l’ordinateur, désolé ! », ou elle sera classée sans suite après qu’un prêtre* vous ait appelé un an plus tard pour vous convaincre de retirer votre plainte.

Quelles solutions nous reste-t-il ? Subir en silence ? Rendre coup pour coup ? La pénitence sera beaucoup plus sévère pour un blasphémateur* que pour un bon pratiquant.

La soumission est la réponse la plus souvent rencontrée. La soumission par conversion, ceux qui vous diront : « j’aimerai me déplacer en vélo, mais c’est trop dangereux* » et choisissent de rentrer dans le rang, ou la soumission par une pratique discrète, c’est-à-dire choisir des terrains moins occupés par le djihad, même s’il  impose quelques km de détours ou d’utiliser des trottoirs étroits couverts de panneaux et de platanes. Le 1er choix ne vous sauvera pas la vie, car bien souvent dans le terrorisme, les adeptes en paient le plus lourd tribut. Le 2nd choix vous permettra de survivre, mais laissera la place inoccupée, terreau fertile pour le développement de la radicalisation.

Chacun son choix, la lutte sera longue, ainsi que la liste des victimes.

 

*Livre : aussi appelé code de la route, il est apparu suite à la pratique croissante d’engins motorisés

*Dangereux : La pratique du vélo comme moyen de transport n’est pas dangereuse, contrairement à ce qui est souvent répété. Le danger est intrinsèque à la machine, le risque est l’exposition au danger. Pratiquer le vélo sur voie publique public peut être risqué car on s’expose à un danger, le véhicule motorisé. C’est donc la pratique de la conduite de véhicule motorisé qui est dangereuse.

*Infidèle, hérétique, blasphémateur : Toute personne ayant fait le choix d’un mode de transport musculaire (non motorisé) contrairement à la doctrine dominante.

*Prêtres : Personnes investies de la mission de faire respecter les règles du Livre. Laxistes avec leurs fidèles, ils ne considèrent pas leurs agressions comme contraire au Livre. La victime sera parfois même culpabilisée, considérée comme provoquant l’agresseur de sa petite roue arrière voilée.

Photo: Prière pour l’industrie automobile (Source: New York Times)

Anthony Grégoire

A propos de Anthony Grégoire

Mouvement d'organisations pour une culture alternative (M.O.C.A.)

10 commentaires sur “Soumission

  1. Loic

    Oui, c’est grinçant au premier degré en ces temps de conflits religieux.

    Mais c’est tellement pertinent de faire ce rapprochement (fallait y penser)!

    Et justement hier soir (jeudi soir, jour de victoire en 1/2 finale) ils tournaient dans leurs voitures au coeur de Marseille le doigt sur le klaxon : le « top » allier la religion du foot avec celle de la voiture.
    Je me suis soumis des heures à ce rituel , j’ai baissé la tête : on ne lutte pas contre « ça »!

    Mais si  je baisse la tête c’est que j’ai du double vitrage, les vacances qui approchent, un moyen d’y échapper, carfree pour en parler…
    Mais ceci fait des victimes  et là , ma colère monte autan pour mon impuissance (voir lâcheté) que pour  l’hypocrisie de nos responsables (voir lâcheté) .

  2. irizium

    J’aime votre article. L’analyse est juste et même si certains trouveront le terme djihad exagéré, c’est pourtant la réalité car la route tue, elle tue chaque année, beaucoup et dans l’indifférence presque générale.

    La voiture, c’est la violence. Et la génération SUV n’arrange rien. Une 2CV ou une 4L qui vous double, ça ne fait pas le même effet qu’une Audi Q5.

    Chaque jour sur mon trajet travail, je suis agressé par les voitures, plus ou moins violemment. C’est difficile à vivre d’autant plus que les combattants nient cette violence, cette mise en danger presque permanente (50 km/h en agglomération quasiment pas respecté, doublement par des bus à moins d’un 1 mètre et j’en passe des frayeurs sur les routes de campagne). Leur discours est hallucinant et me désespère. Leur jugement est totalement formaté par ces décennies du Tout Automobile et l’idée d’une alternative ne peut même pas germer dans leur esprit. Nous sommes bels et bien des INFIDÈLES.

    Et les mêmes questions/réponses que l’auteur de cet article se posent, se sont posées à moi sur ma pratique du vélo en ou hors agglomération.

    Oui, la lutte sera longue et difficile.

  3. Vincent

    Magnifique.

    irizium  > L’analyse est juste et même si certains trouveront le terme djihad exagéré

    Au contraire, le terme est adapté si l’on en croit la page Wikipdia : « Le jihad ou djihad, également écrit jihâd ou djihâd (جهاد en arabe)1, est un devoir religieux pour les musulmans. En arabe, ce terme signifie « abnégation », « effort », « lutte » ou « résistance », voire « guerre sainte ». » https://fr.wikipedia.org/wiki/Djihad

  4. alain

    Sur mon trajet travail, dans une rue à 30, ils ont installé un calculateur qui affiche la vitesse. Vert, c’est en dessous de 30, rouge au dessus. Depuis 2 jours que je passe, je vois 99% des voitures en rouge, et les vertes, c’est celles qui ralentissent juste avant le capteur pour être vert.

    Toujours sur ce trajet, je prends 2 fois par jour un contre-sens cycliste dans une rue semi-piétonne et c’est toujours la même rengaine: 1 voiture sur 10 fonce à toute allure sans tenir compte des piétons (rue sans trottoirs), 8 sur 10 filent droit sans s’occuper du vélo qui arrive en face et qui n’a qu’à se pousser, et 1 sur 10 ralentit et s’écarte pour laisser de l’espace au vélo.

    Dans la rue où je travaille, c’est aussi semi-piéton mais c’est encore plus que çà car quartier historique et vraiment beaucoup, beaucoup de piétons et de touristes. Je vois aussi des voitures filer à toute allure, d’autres passer en sens interdit. Comme il y’a beaucoup de commerces, le peu de voitures qu’il y’a le matin n’arrête pas de gueuler dès qu’un camion de livraison s’arrête. L’autre jour, je suis sorti de la boutiqueoù je bosse parce que le livreur livrait dans la boutique à côté et la voiture derrière n’arrêtait pas de klaxonner sauvagement. Je lui ai dit d’arrêter de klaxonner par qu’il n’y avait personne dans le camion et que çà ne servait à rien.

    Dans cette même rue, je repars en contre-sens et l’autre jour, c’est la police municipale qui m’a serrée et qui ne voulait pas me laisser passer. Je leur ai fait comprendre mon insatisfaction.
    Il y a deux mois, un policier municipal a donné un coup de pied à mon vélo garé devant la boutique où je bosse juste pour aller vérifier un arrêté municipal sur l’échafaudage de la boutique en travaux à côté.

    Hier, une voiture m’a serré délibérément dans le trottoir. 30 m plus loin, comme il y a une priorité à droite, je l’ai rattrapé et j’ai cogné dans sa vitre en gueulant « ca va pas la tête, espèce d’andouille » mais la dame n’en menait pas large et a fait mine de ne pas me voir. J’aurais du y péter son rétro à cette conne.

    Tous les jours, on voit çà et encore… je ne parle même pas des voitures où le conducteur ne regarde pas la route parce qu’il est trop occupé avec son téléphone portable.

  5. manu ho

    C’est toujours rassurant de constater que d’autres perçoivent les mêmes choses que soi. Merci pour cet article.

  6. Pédibuspedibus

    regonflés à bloc les modes actifs!  – même si les pédibus évoluent sans chambre à air… – après lecture de la prose de notre très voltairien Anthony Grégoire, sûr que l’abbé du même nom n’aurait  pas été plus vélorutionnaire… heu révolutionnaire!

    il faudrait sérieusement songer à éditer en poche toute cette bonne littérature carfriste, qui pour quelques boutons de culotte contribuerait efficacement à botter le fion à cette putain d’idéologie qui suinte trop souvent des cervelles d’abrutis que sont nos cons-tant-porcs-hein!?…

    et tout est bon pour rappeler ce qu’il y a de plus cochon dans ces conduites quotidiennes, bien pire pourriture encore qu’une anodine pensée bestiale éroticomaniaque que pourchassent  les innombrables censeurs tâtillons persécuteurs inquisiteurs de la Terre entière : à soutane, djellaba ou costar-cravate rigoristes…

    tout ça pour une pauvre petite distinction et une prothèse automotrice à pétoire qui calmeraient nos permanentes crises d’égo, où la modeste corporéité d’un pauvre individu à poil céderait miraculeusement place à la toute puissance du bolide écrabouilleur de l’ici-bas…

    quatre coups de crucifix virtuel dans Gnognole la déesse, et pas là où vous pensez… :

    un dans chaque pneumatique… pour commencer… pask le monde carfriste ne se fera pas en un jour nom de diouuuuuuuuuuuuuuuuu…

  7. midnight-star

    En vérité, nous sommes tous des Gens du Livre* (car soumis au code de la route), mais nous pratiquons des religions différentes (des modes de transport différents). Hélas, ceux qui ne pratiquent pas la religion majoritaire sont considérés comme des hérétiques qui méritent de finir au bûcher, à moins de trouver refuge dans des contrées protestantes, ce qui nous renvoie à la lecture d’un autre article de carfree : L’Ethique protestante et l’esprit du vélo

     

    Sinon en ce qui concerne les dépassements sauvages, j’ai une technique bien rodée pour les empêcher :

     

    Je porte un écarteur de danger à la main, chaque fois que la voie devient trop étroite pour permettre les dépassements (ruelle étroite en sens unique, ou dans une rue à double sens et des voitures arrivent en face), dès que je vois une voiture arriver sur le coin de mon rétroviseur, je sonne, je fais un signe de la main pour demander de patienter, et je tend le bras en mettant l’écarteur en position verticale, le temps que la voie s’élargisse ou que l’autre voie se libère.

     

    Bon, ça marche dans 99,999 % des cas, avec des personnes dotées de civisme et d’intelligence, je croise bien un fou furieux tous les 1000 kilomètres environ, mais je suis encore plus fou qu’eux, je n’hésite pas à me retourner pour les regarder entre les quat’zyeux et à vociférer leur plaque d’immatriculation devant les passants si nécessaire, en principe ça les calme.

     

    Tous mes compliments pour cet article très bien écrit et bien pensé dans le style. La comparaison entre l’aveuglement idéologique des bagnolards et le fanatisme religieux est tout à fait pertinente.

Les commentaires sont clos.