Le modèle cubain

Avec la mort de Fidel Castro, c’est un pan de l’histoire universelle qui est en train de tomber. A l’heure des Poutine, Trump ou Fillon, il est de bon ton de dénoncer Cuba comme une dictature sanglante. Vous comprenez, c’est désormais la « fin de l’Histoire » et nous filons tout droit vers le « paradis néo-libéral ». Il n’y aura plus de fonctionnaires, toujours plus de baisses d’impôts pour les plus riches, des inégalités toujours plus fortes, un productivisme effréné et un pillage des ressources naturelles sans précédent au service d’une élite, mais puisqu’on vous dit que c’est le paradis!

D’ailleurs, Ségolène Royal qui s’est rendue récemment à Cuba pour les funérailles de Fidel Castro a été vertement remise en place par tous les orthodoxes néo-libéraux. Son seul tort, avoir déclaré à Cuba que « grâce à Fidel Castro, les Cubains ont récupéré leur territoire, leur vie, leur destin. »

En fait, il est possible d’aller beaucoup plus loin que Ségolène Royal, en se demandant si grâce à Cuba, ce ne sont pas les Terriens qui pourraient récupérer leur territoire, leur vie, leur destin. Pourquoi? Tout simplement parce que Cuba est probablement le seul pays qui soit réellement « soutenable » à l’échelle de la planète.

Si on définit la « soutenabilité » comme la conjonction d’un indice de développement humain supérieur ou égal à la valeur considérée comme un “haut état de développement humain” et d’une empreinte écologique par habitant ne dépassant pas la capacité biologique moyenne mondiale par habitant, le seul pays au monde parvenant à rassembler ces deux critères est… Cuba.

Cette définition de la « soutenabilité » est celle proposée par un rapport du WWF en 2006, le “Living Planet Report”.

Cuba est en effet probablement le seul pays au monde à offrir un haut niveau de développement humain, caractérisé par le niveau de vie, l’espérance de vie à la naissance et l’éducation, tout en ayant une empreinte écologique, c’est-à-dire une pression exercée par les hommes envers les ressources naturelles, relativement faible.

En effet, la plupart des pays au monde accaparent plus que leur part (empreinte écologique trop forte), ou alors vivent dans la “pauvreté” (indice de développement humain trop bas).

Il ne s’agit pas ici d’idéaliser Cuba, qui connaît de nombreux problèmes depuis maintenant trop longtemps. Mais les faits sont indiscutables: Cuba est écologiquement soutenable tout en offrant à sa population un haut niveau de développement. Ainsi, Cuba est largement reconnu comme un modèle en matière de santé, y compris par l’Organisation Mondiale de la Santé! Selon l’organisme onusien, le système de santé à Cuba a valeur d’exemple pour tous les pays du monde (message transmis à François Fillon…).

On ne va pas faire ici une Histoire détaillée de Cuba, mais il faut quand même rappeler quelques éléments historiques pour mieux comprendre où en est Cuba aujourd’hui. Au départ, il y avait la dictature de Batista, soutenue par les Etats-Unis, jusqu’à ce que Fidel Castro et Che Guevara lancent la révolution cubaine en 1959, nationalisent les multinationales, en particulier américaines comme la puissante United Fruit Company et mettent en place un régime d’obédience marxiste.

Suite à la révolution cubaine, les Etats-Unis tentent sans succès d’envahir Cuba lors du fameux épisode de la Baie des Cochons en 1961. Les Etats-Unis décident alors de mettre Cuba sous embargo, qui se tourne vers l’URSS pour assurer sa survie. Cuba se développe alors selon un modèle de type soviétique, en favorisant l’industrie lourde et l’agriculture d’exportation. Tout ceci prend fin brutalement en 1989 avec la chute de l’URSS. C’est le début de la pénurie de pétrole et de devises, Cuba perdant ses marchés d’exportation vers le « monde socialiste » et ses importations pétrolières à faible coût en provenance d’URSS.

C’est le début de ce que l’on a appelé « el periodo especial » (la période spéciale) et qui s’est traduite par une baisse du PIB cubain d’un tiers en 10 ans. Du jour au lendemain, les Cubains ont été en quelque sorte contraints à la transition énergétique. Ils ont connu de manière concrète ce qui nous attend tous à plus ou moins brève échéance, à savoir la fin du pétrole bon marché.

Les Cubains ont du repenser leur agriculture qui utilisait des tracteurs et des pesticides sur des cultures d’exportation, développer une agriculture vivrière demandant plus de main d’œuvre, réorganiser les transports, en reconvertissant les poids lourds en transports publics, en réhabilitant le covoiturage et la bicyclette. Un film documentaire raconte justement cela, il est intitulé « Comment Cuba a survécu au Pic de pétrole. »

La période spéciale s’est donc traduite par un choc sans précédent sur l’économie cubaine, d’autant plus que l’embargo américain continuait pendant ce temps.

Et pourtant, les Cubains ont survécu. Le système cubain est sans doute traversé par de nombreuses contradictions, il aboutit malgré tout à proposer un modèle de développement qui est sans doute le seul à être réellement soutenable à l’heure actuelle.

De cela, on peut tirer au moins deux enseignements:
– Un autre modèle de développement est possible, sans pétrole et en respectant la nature, tout en offrant un niveau de vie relativement élevé.
– Ce qui s’est passé à Cuba était contraint, c’est-à-dire pas particulièrement souhaité par les habitants, ce qui explique sans doute les difficultés persistantes du pays aujourd’hui.

Avec la fin du pétrole et l’épuisement général des ressources naturelles, la « période spéciale » est donc devant nous. Si nous voulons éviter l’effondrement, il est nécessaire de s’organiser dès maintenant dans cette optique et de planifier la nécessaire transition sous peine de se voir imposer un choc sans précédent.

En cela, Cuba nous montre la voie.

Marcel Robert

A propos de Marcel Robert

Fondateur du site Carfree France et auteur des livres "Vélogistique", "Pour en finir avec la société de l’automobile" et "Îles sans voitures".

3 commentaires sur “Le modèle cubain

  1. Francis Vergier

    Il serait plus juste de dire que Cuba est l’un des pays « développé » qui s’est le plus rapproché d’une empreinte écologique correcte. Mais ce n’est pas tout à fait le cas : un accord avec le Venezuela prévoit l’échange de médecins cubains contre des importations de pétrole (jusqu’à 53 000 barils / jour).

    Voir par exemple : http://www.sciencespo.fr/opalc/sites/sciencespo.fr.opalc/files/L'%C3%A9change%20p%C3%A9trole%20m%C3%A9decins%20entre%20le%20Venezuela%20et%20Cuba.pdf

  2. FERREOL

    Vous êtes allé à La Havane ??? Cette ville est très très loin d’être carfree ! Des voitures et des camions roulant comme des malades dégageant des volutes de fumée noire !
    Essayez de faire du vélo !

  3. Vincent

    Oui, le documentaire mentionné « oubliait » de mentionner cet accord pétrole contre médecins.

    Et vu la situation au Venezuela, Cuba peut faire une croix sur ce pétrole.

    Retour de la « période speciale » avec le serrage de ceinture drastique qui va avec.

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