La démocratie du carbone

Carbon Democracy est un livre de Timothy Mitchell, historien, politiste et anthropologue. Titulaire de la chaire d’études du Moyen-Orient à Columbia University, il est notamment l’auteur de Colonising Egypt et de Rule of Experts. Egypt, Techno-Politics, Modernity.

C’est une thèse originale et remarquablement étayée que soutient ce livre : l’histoire des évolutions politiques des régimes démocratiques depuis la Révolution industrielle aurait été largement déterminée par les propriétés géophysiques des énergies carbonées, le charbon d’abord, le pétrole ensuite. L’auteur est parti de l’observation que chacun peut faire sur l’absence de démocratie dans les pays du Moyen-Orient producteurs de pétrole, ce qu’on appelle parfois la « malédiction du pétrole », qu’on attribue généralement aux revenus tirés de cette énergie et à ses pouvoirs corrupteurs sans prendre en compte la nature spécifique de ce carburant, sa production, sa distribution et son utilisation. Pour faire apparaître les liens entre politique et industrie pétrolière, il revient sur l’histoire du charbon et sur la manière dont cette énergie a façonné le monde moderne, en produisant la démocratie dans certaines régions et la domination coloniale dans d’autres.

Selon lui, ce sont les besoins considérables en matière première suscités par l’industrialisation, ainsi que la mobilisation de la main d’œuvre dans les mines et les usines en Europe, au détriment des productions liées à l’énergie du soleil, comme l’agriculture, qui ont poussé les Etats occidentaux à investir des régions du monde où subsistait la possibilité d’exploiter les terres et les ressources naturelles en expropriant leurs occupants et en les forçant à produire en grande quantité les matériaux bruts et les produits comme le sucre ou le coton. C’est ce qui s’est passé au Nouveau Monde, où les Européens ont dépossédé les populations indigènes et importé de la main-d’œuvre servile pour la remplacer, et dans les pays où l’élimination de la population agricole n’était pas possible, comme l’Inde ou l’Egypte, ils ont inventé une méthode de dépossession désignée comme la « propriété privée des terres », où un individu, le « propriétaire terrien », décidait seul du choix des cultures, un dispositif colonial qui s’est substitué à l’ancien usage collectif de la ressource agricole et qui permettait de fournir à l’Europe urbaine l’énorme quantité de biens agraires dont elle avait besoin.

Parallèlement à cela, la concentration des réserves d’énergie fossile dans les régions industrielles a créé les conditions propices à l’émergence de la démocratie.

C’est un paradoxe, mais on sait que la concentration des mines, du réseau ferré qui transportait le charbon et les reliait aux usines, aux bureaux, aux foyers et à tous les moyens de transport utilisant l’énergie de la vapeur ou de l’électricité a favorisé l’émergence de mouvements sociaux conscients de leur pouvoir de perturbation de ces flux.

Ce sont les mineurs qui ont pris les premiers conscience de ce pouvoir de perturbation en ralentissant ou interrompant par la grève l’approvisionnement vital de l’énergie carbonée, dans le but de contester le pouvoir des employeurs et de dénoncer leurs conditions de travail, révélant par là même la vulnérabilité du système étroitement interconnecté. Mais historiquement, la première mobilisation de ce type a eu lieu chez les dockers de Glasgow en 1889, lorsque les patrons ont engagé des équipes de briseurs de grève, ce qui les a contraints à reprendre le travail. Ils se sont alors efforcés de travailler aussi mal et aussi lentement que les équipes sans qualification qui les avaient remplacés. Trois jours après ils obtenaient les augmentations de salaire réclamées. Mais l’auteur insiste – je cite « ce qui manquait auparavant, ce n’est pas la conscience politique ni un répertoire de revendications, mais un moyen effectif de contraindre les puissants à écouter ces demandes ». C’est ainsi que s’est imposée la représentation syndicale et la démocratie par le travail.

Le modèle s’est ensuite étendu à l’industrie du pétrole, avec la première grève en 1945 qui a touché le Texas et la Californie mais ce que montre Timothy Mitchell c’est que la conversion au pétrole visait dans un premier temps à affaiblir les mineurs du charbon et leur capacité à perturber les flux d’énergie. Les Américains jouèrent un rôle essentiel pour favoriser cette conversion en Europe, envoyant dans le cadre du Plan Marshall de l’acier et du matériel de construction pour réaliser un oléoduc depuis l’Arabie saoudite par la Méditerranée, consolidant ainsi le rôle du dollar dans les transactions internationales. Le pétrole est liquide, il nécessite moins de main d’œuvre par quantité d’énergie produite et il peut aussi être transporté par mer dans des bâtiments échappant aux réglementations nationales du travail. En 1970, le pétrole représentait 60% du fret maritime. Et l’on a pu alors, si j’ose dire, renverser la vapeur. Ce sont les patrons qui se sont mis à organiser la pénurie pour faire monter les prix et engranger de fabuleux bénéfices…

Le livre s’achève sur une question ouverte : comment les énergies qui prendront la relève du pétrole pourront-elles donner naissance à des régimes réellement démocratiques ? Si l’on en juge par le nucléaire, ce n’est pas gagné.

Jacques Munier

Timothy Mitchell : Carbon Democracy. Le pouvoir politique à l’ère du pétrole (La Découverte) / Revue Esprit N°397 Dossier A quoi servent les partis politiques ?

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