STOP ! ou l’automobile en question

Les lemmings, vous connaissez ? Ces animaux que l’on trouve dans les pays nordiques présentent cette particularité, lorsque leur communauté atteint un seuil de surpeuplement qui menace leur équilibre, de se précipiter dans la mer où s’opère ainsi une sorte de suicide collectif… Chaque année, des milliers de Français meurent sur les routes, particulièrement à cette époque de l’année, entre avril et juin, où nombreux sont les week-ends qui permettent de s’évader de l’enfer du quotidien. Rien n’y fait – ni les conseils, ni les « Monsieur quelque chose » que le gouvernement nomme périodiquement, parce que l’opinion s’émeut. Le prix de l’automobile ? C’est ce que se sont attachés à évaluer Julien Fabre et Hervé Michael dans un petit livre, STOP ou l’automobile en question (*). Après avoir évoqué tour à tour le poids économique, politique et idéologique de la voiture, les possibilités techniques qui permettraient de vivre dans « un monde sans automobile… », ils proposent quatre objectifs à court terme que le contrôle populaire pourrait imposer: interdiction du centre des villes aux voitures, priorité aux transports en commun, temps de transport compris dans le temps de travail et nationalisation des entreprises de location de voitures. Mais ils proposent aussi une tactique dont nous livrons les éléments à votre réflexion.

Au fond, le problème est diaboliquement simple: nous nous trouvons dans une situation où la voiture est prédominante, très populaire et encouragée par le pouvoir politique, et crée des difficultés de plus en plus insurmontables.

Il existe une autre organisation possible des transports, axée sur une très large utilisation des transports collectifs. Il importe peu d’ailleurs qu’il s’agisse de turbotrains, d’aérotrains, qu’on y emploie le coussin d’air ou la roue, le moteur linéaire, un moteur à explosion perfectionné ou des batteries. Il faut passer de la situation actuelle à celle qui pourrait la remplacer pour l’avantage de la très grande majorité d’entre nous.

Nous avons vu qu’en théorie une telle transformation est possible sur le plan économique et social. Il s’agit donc tout simplement de franchir deux obstacles: acquérir le soutien populaire aux solutions qui remplaceront la voiture partout où cela est possible; forcer le pouvoir politique à les accepter.

emporter le soutien populaire

Les gens qui nous gouvernent savent bien que, pour prolonger la vie de la voiture, il leur faudra restreindre un peu plus encore la liberté de son utilisation. Il est très probable qu’une limitation généralisée de la vitesse sera instaurée dans les prochaines années en France. On nous citera l’exemple américain et on prendra bien soin de ne pas limiter la puissance des voitures qu’on nous vendra: « Monsieur, si je ne vais pas plus vite, c’est parce que je suis raisonnable (c’est-à-dire que je trouve déraisonnable de payer des amendes énormes), mais si je voulais, il me suffirait d’appuyer, vous savez… », et on nous expliquera que ces puissances ont l’intérêt de permettre des reprises « correctes ».

Ainsi, les constructeurs ne seront pas obligés de baisser leurs prix.

la nécessaire solidarité

Il en coûtera de plus en plus cher de ne pas obéir aux règles de stationnement, de sobriété, peut-être même d’équipement antipollution de nos véhicules. Ainsi seront trouvées les ressources indispensables à l’Etat pour faire fonctionner ce système répressif et continuer à payer les pots qu’il n’aura pu empêcher de se casser.

Les forces de police, les radars ou les ordinateurs qui nous infligeront des amendes seront financés avec l’argent de ces amendes, et s’il reste quelque chose, cela servira à la construction des hôpitaux indispensables à ceux qui auront échappé aux contrôles mais pas aux platanes, cela servira à bâtir un peu partout des murs antibruits hauts comme des murs de prison, et des purificateurs d’air laids comme la pollution.

Nous pouvons faire confiance à l’Etat actuellement en place en France pour développer toutes les méthodes répressives possibles. Quitte à les assaisonner d’un peu de persuasion plus ou moins adroite, genre Prévention routière, à faire une amnistie à chaque nouveau président de la République bien élu et à n’agir qu’entre deux élections législatives pour ne pas risquer la colère qui enverrait ses députés se reconvertir dans la promotion immobilière… ou la construction d’autoroutes à péage.

Si certaines de ces mesures auront, bien sûr, un effet bénéfique, si on peut espérer un peu moins de pollution, un peu plus de survivants aux grands départs et aux weekends noirs, elles ne renverseront pas le mouvement. Et elles auront le terrible inconvénient d’habituer un peu plus encore les Français à l’obéissance sous menace, à l’ordre abstrait, lointain, inquiétant d’un Etat anonyme.

Pour nous prémunir, très incomplètement, d’un mal: l’automobile, n’utilisons pas d’armes plus dangereuses encore.

Pour acquérir le soutien populaire au remplacement de l’automobile, il faut à la fois profiter de toutes les occasions d’expliquer le phénomène automobile et ses tares et faire comprendre que la voiture individuelle n’est pas l’inéluctable conséquence du progrès.

En utilisant pour cela toutes les occasions favorables. En s’adressant à l’automobiliste bloqué dans un embouteillage pour lui démontrer qu’un bus qui passerait par là permettrait de dégager quarante voitures et que dix bus feraient disparaître l’embouteillage, lui permettant d’être chez lui (ou ailleurs) plus tôt.

En distribuant des tracts aux feux rouges, en provoquant des conversations à l’occasion d’auto-stop sur quelques centaines de mètres, en affichant sur les trajets des grands départs automobiles les vraies raisons des accidents.

En mettant à profit l’augmentation du prix de l’essence, de l’assurance automobile ou de la vignette pour faire comprendre que le coût de l’automobile ne s’arrête pas à celui du ‘plein’: ainsi sera donnée aux automobilistes l’occasion de réfléchir sur le coût réel et l’opportunité de posséder une voiture.

En retournant contre les marchands de pétrole la publicité de plus en plus tapageuse qu’ils nous infligent: un gadget pour vingt litres.

L’occasion est belle d’expliquer aux automobilistes que ce sont eux qui font les frais de cette concurrence de plus en plus acharnée entre marques d’essence offrant en réalité des produits absolument identiques, souvent fabriqués dans les mêmes raffineries à partir du même arrivage de pétrole.

Que non seulement ils paient largement le livre, le verre, le crayon feutre ou la médaille qu’on leur « offre », mais que ceux qui leur font ces faux cadeaux sont aussi ceux qui feront tout pour empêcher le progrès que représenterait un remplacement de l’automobile.

accentuer la répression?

Enfin, il faut utiliser les grandes manifestations d’autosatisfaction (courses, salons) pour critiquer ce moyen privilégié de transport. D’ailleurs, certains ont déjà commencé.

C’est ainsi que, depuis quelques années, le rallye des Cévennes est perturbé par des manifestations d’hostilité: clous déversés sur la route, rideau de pneus enflammés, etc. Sans aller jusque-là, les 24 Heures du Mans, le Salon de l’Auto, le rallye de Monte-Carlo sont autant d’attractions à utiliser afin de rendre public et manifeste le combat contre l’automobile.

Chaque prolongation de deux stations de métro (une misère) amène le ministre des Transports à expliquer sur place tout l’intérêt porté par les pouvoirs publics aux moyens collectifs de transport. Il serait nécessaire à cette occasion de montrer l’insuffisance de ces dits transports et de montrer que la technique moderne permettrait, si on lui en donnait les moyens, de résoudre nos problèmes de plus en plus inquiétants.

Las des augmentations de tarifs, le mécontentement des usagers est réel. Pourquoi n’organiseraient-ils pas à ces occasions la « grève du ticket » en refusant en masse des hausses comme celles prévues en région parisienne en avril et juillet 1973 (dix centimes à chaque fois) qui ne correspondent à aucune amélioration en contrepartie?

Encore faut-il bien faire remarquer que cette « grève » doit être collective et ne pas entériner les refus individuels qui sont mal perçus, aussi bien par les autres usagers que par les employés.

D’ailleurs, la solidarité entre travailleurs des transports et des constructeurs d’automobiles d’une part, et usagers d’autre part, doit être renforcée au cours de l’utilisation de tel ou tel moyen d’action. Si les conditions de transport sont déplorables, si l’automobile tue ou pollue, si le métro est bondé, si les bus roulent mal, si le train est en panne, ce ne sont ni les agents des transports en commun ni les travailleurs de l’automobile qui en sont responsables. Cette solidarité s’est déjà manifestée à plusieurs reprises.

Ainsi, en janvier 1970, après l’inauguration tapageuse du R.E.R., de nombreux accidents dus à l’insuffisance des conditions de sécurité pour les usagers survinrent: pour protester contre cette situation, les employés du R.E.R. déclenchèrent une grève qui démontrait clairement leur solidarité avec les usagers. De même, lors de la grève spectaculaire d’octobre 1971 (grève commencée pour protester à la fois contre la remise en cause de l’échelle des salaires et contre les horaires de travail), de nombreux comités d’usagers distribuèrent plusieurs dizaines de milliers de tracts d’explications à la population. Des actions du même type ont été menées à Lyon et à Lille pendant l’année 1971.

En tout état de cause, toute action engagée pour réduire la part de l’automobile individuelle dans les transports doit toujours être comprise des travailleurs concernés. Il serait ridicule de se heurter à leur incompréhension, à leur hostilité, et donc de diviser les travailleurs alors que l’adversaire est le même: le système économique et social imposé par la bourgeoisie.

Toutes ces actions, toutes ces explications ont pour but de porter des coups à l’automobile en protégeant ceux qui l’utilisent ou sont astreints à sa fabrication.

Mais pour être parfaitement efficaces, elles ne devront pas se contenter de critiquer dans l’abstrait la voiture ou d’évoquer l’avenir lointain où il sera possible de la remplacer.

Elles devront avancer des revendications précises qui, si elles sont obtenues, marqueront une étape vers des solutions de plus grande envergure.

Julien FABRE et Hervé MICHAEL
Tribune Socialiste n° 578
16 Mai 1973
Pages 16 et 17

(*) Julien Fabre et Hervé Michael. STOP ou l’automobile en question, Mercure de France, collection En Direct, 172 pages.

5 commentaires sur “STOP ! ou l’automobile en question

  1. Zap Pow

    Très intéressant. À relire. En dehors du fait que les lemmings n’ont aucune velléité suicidaire, et que leur plongeon collectif dans l’océan pour auto-limiter leur prolifération est une légende.

  2. Pédibuspedibus

    Certaines personnes prétendent que les lemmings ne se suicident pas en masse lors des migrations. Cependant il est avéré que des lemmings tombent des falaises ou dans des étangs. Le caractère volontaire ou accidentel de ces morts, peut-être causées simplement par des bousculades dues à leur grand nombre, reste indéterminé.

    in : https://fr.wikipedia.org/wiki/Lemming#Mythes_du_suicide_collectif_et_de_la_g%C3%A9n%C3%A9ration_spontan%C3%A9e

     

    ah ces accidents de la route… !

    des lemmingotubes le long des voies d’autoroute et de tégévé… et viiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiite…

     

    pas boaaaaa du trou c’t’affaire…

  3. jol25

    Il est très probable qu’une limitation généralisée de la vitesse sera instaurée dans les prochaines années en France. On nous citera l’exemple américain et on prendra bien soin de ne pas limiter la puissance des voitures qu’on nous vendra: « Monsieur, si je ne vais pas plus vite, c’est parce que je suis raisonnable  …

    Prémonitoire pour un texte de 1973? Les limitations de vitesses furent instaurées en 1974… sans limitation de puissance! On a juste fait des voitures plus petites que le Etat-Uniens après le choc pétrolier (eux étaient producteurs de pétrole, nous étions 100% péto-dépendants); on se rattrape aujourd’hui…

    Bon, entre alors et maintenant, les morts sur la route ont bien été divisés par 4 tout de même, avec plus de véhicules et plus de kilomètres… si on regarde la France.

    Si on se place au niveau mondial, l’OMS signale que les morts sur les routes n’ont cessé d’augmenter (1,15M en 1990 contre 1,25M en 1017).

    Et je ne parle pas des morts indirectes, sujet déjà abordé bien des fois sur carfree, les causes majeures de décès dans le monde étant dans l’ordre : maladies cardio-vasculaires, cancers, et maladies respiratoires.

  4. vincent

    « C’est ainsi que, depuis quelques années, le rallye des Cévennes est perturbé par des manifestations d’hostilité: clous déversés sur la route, rideau de pneus enflammés »

     

    Bonjour

    Déjà rien que ça ;ça me fait bondir. Commet peut-on sérieusement se prétendre écolo, vouloir changer les mentalités etc et cramer des pneus durant une manif’ … et l’on nous parlera de maladies respiratoires …

    A mon sens et pour l’avoir déjà dit il faut être cohérent et ne pas donner le bâton pour se faire battre si l’on veut être crédible et là, franchement, moi le premier je ne cautionne pas…

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