Le pétrole pas cher : c’est fini !

Pendant des décennies, nos sociétés se sont organisées comme si le pétrole était éternel et serait toujours bon marché. Le système économique mondial est sous perfusion permanente. Et tout le monde fait comme si de rien n’était : programme autoroutier, immeubles de prestige énergivores, Airbus A380… La mondialisation triomphe : nos kiwis viennent de Nouvelle-Zélande, nos T-shirts de Chine, nos perches de Tanzanie et nos meubles de jardins du Vietnam.

Aujourd’hui, les prix à la pompe flambent et ce n’est qu’un début. Alors, est-ce qu’on continue de bricoler – TIPP, subventions, défiscalisation de l’éthanol, etc… – ou bien, prépare-t-on sérieusement l’avenir ?

Voici deux articles qui s’appuient sur le travail de l’ASPO (Association for the Study of Peak Oil), qui a aussi un bulletin tous les mois en français : www.peakoil.net.

Les réserves de pétrole sont dangereusement surévaluées, dénonce un groupe d’experts. Etats et grands groupes mentent sciemment sur l’imminence du « peak oil », prélude au déclin pétrolier.

L’affaire est entendue, le monde devra bientôt se passer de pétrole. Mais quand exactement ? Mystère… Voilà trois ans que BP Amoco a adopté son nouveau slogan : « Au-delà du pétrole ». Pourtant, aucune donnée officielle sur la production pétrolière ne mentionne de déclin des extractions avant (au pire) 2030. Depuis quelques mois, un contre-discours officieux s’impose peu à peu de colloques spécialisés en sites web. Il est nettement moins optimiste. Le « peak oil » – c’est-à-dire l’instant à partir duquel la production pétrolière mondiale va commencer à s’effondrer irrémédiablement, faute de réserves suffisantes – ne serait pas pour 2030, mais juste là, « à portée de main ». Le pic de production pétrolière pourrait même être déjà en cours sans que personne n’ait encore pu s’en apercevoir !

L’association qui, depuis 2001, tient ce discours pour le moins iconoclaste sur l’avenir du pétrole mondial s’appelle l’Aspo : Association for the study of peak oil. Elle rassemble plusieurs départements universitaires européens de géologie autour d’un noyau dur d’une dizaine de retraités bénévoles, tous anciens hauts responsables de la prospection de groupes pétroliers tels que Fina, Total ou Shell.

Vers un choc pétrolier permanent

Discrètement admise depuis toujours par les connaisseurs du monde pétrolier, la falsification des données officielles sur les réserves de pétrole encore disponibles est générale et systématique, dénonce l’Aspo. L’accusation concerne à la fois les Etats qui produisent le pétrole, ceux qui le consomment ainsi que les groupes privés qui le vendent.

Jean Laherrère est le seul français parmi les membres fondateurs de l’Aspo. Aujourd’hui retraité et bénévole, ce géologue a travaillé pendant trente-sept ans pour Total, et a longtemps été le patron des techniques d’exploration du groupe. D’après lui, les experts en prospective énergétique du ministère français de l’Industrie ne disposent pas de données fiables sur les réserves pétrolières. Leur niveau d’alerte vis-à-vis de l’imminence du peak oil est « nul », déclare-t-il.

L’Aspo met le monde en garde : le peak oil entraînera un choc pétrolier permanent aux conséquences vertigineuses. Seront touchés non seulement les transports qui, d’après l’OCDE, dépendent toujours à plus de 96% des hydrocarbures, mais aussi les grands équilibres géopolitiques, l’industrie, la production agricole et… la démographie planétaire.

« Pas de plan B »

« Aujourd’hui, je crois que le peak oil ne pourra être correctement prédit qu’une fois qu’il aura déjà eu lieu. Ce qui est certain, c’est qu’il va arriver. Et mon analyse personnelle me porte à croire que le pic est déjà là, à portée de main, et pas à plusieurs années devant nous. Si j’ai tort, eh bien j’ai tort. Mais si j’ai raison, les conséquences seront imprévisibles et dévastatrices. Si j’ai raison, malheureusement le monde ne dispose d’aucun plan B ( ?) A la fin des années soixante, les humanistes du « Club de Rome » avaient raison de pointer du doigt les « limites de la croissance. »

L’homme qui s’est exprimé ainsi le 27 mai dernier, lors d’une conférence de l’Aspo organisée dans les locaux de l’Institut français du pétrole (IFP), est tout sauf un écologiste confit de paranoïa. Matthew Simmons, un banquier d’affaires, a été l’un des conseillers clef du vice-président américain Dick Cheney au sein de la task force chargée en 2001 d’élaborer la politique énergétique de l’administration Bush. Les experts de ce groupe étaient pour la plupart issus des entreprises de l’énergie américaines, et leur partialité en faveur du lobby texan du pétrole est aujourd’hui vivement critiquée aux Etats-Unis.

Le débat sur l’imminence du peak oil n’est pas cantonné à quelques obscurs laboratoires de géologie indépendants. Jean Laherrère, passé de Total à l’Aspo, dit : « Cela fait 50 ans que les experts tentent d’anticiper le peak oil. Aujourd’hui, tout le landernau pétrolier connaît les thèses de l’Aspo. Mais le grand public, lui, ne les connaît pas encore. Les Browne (patron de BP, ndlr), Cheney (ancien patron du géant américain Halliburton) et autres Khodorkovsky (ancien patron du groupe russe Yukos, arrêté par le Kremlin en octobre) sont parfaitement au courant du problème. Voir naître un débat autour de l’authenticité des chiffres officiels sur les réserves de pétrole est sans doute la dernière chose au monde que souhaitent ces gens-là. »

Laherrère précise : « Aujourd’hui, il est impossible pour un pétro-géologue de parler ouvertement du peak oil s’il n’est pas à la retraite ». L’ancien responsable de la prospection de Total se refuse toutefois à parler d’ « omerta » ou de « désinformation ». Pourtant…

Des réserves « prouvées » bien subjectives

L’Aspo pointe du doigt des biais et des tricheries systématiques dans la mesure, le report et l’agrégation des réserves des champs pétrolifères de la planète.

Le docteur Colin Campbell est le fondateur de l’Aspo. Après avoir soutenu sa thèse à Oxford en 1957, cet Anglais a passé près de 40 ans dans l’exploration et l’évaluation de champs pétroliers. Il dit : « La mesure de ce que contient un champ pétrolier est toujours en partie subjective. C’est un simple pari de géologue. » L’expert anglais ajoute : « Pour parler de ce qui reste dans un champ en exploitation, on utilise l’expression « réserves prouvées » qui ne correspond en fait qu’à un calcul de probabilité dont les critères varient selon que l’on travaille pour les Etats-Unis, la France ou la Russie. »

Les chiffres officiels sur les réserves « restant à découvrir » sont exprimés à travers trois valeurs différentes, appelées F95, F50 et F5. La première indique la quantité de pétrole disponible avec une probabilité de 95 %, la seconde avec une probabilité de 50 %, la troisième avec 5 %. Pour l’Algérie, les données de référence publiées par l’organisme officiel américain USGS (United States geological survey) indiquent que ce pays a :
– 95 % de chances de découvrir encore 1,7 milliard de barils de pétrole conventionnel ;
– 50 % de chances de découvrir 6,9 milliards de barrils ;
– 5 % de chances d’en découvrir 16,3 milliards.

Or dans les rapports sur lesquels s’appuient les gouvernements, les banques ou les actionnaires, on ne retient en général qu’une valeur médiane, appelée (« Mean »), entre les trois niveaux de probabilité. Pour l’Algérie, cela donne 7,7 milliards de barils. Peu importe qu’un rapport de presque 1 à 10 sépare F95 et F5. Et que le chiffre finalement retenu ait moins d’une chance sur deux de chances d’être atteint !

46 % des réserves du Moyen-Orient seraient « douteuses »

Outre les inexactitudes, les calculs sur l’avenir du pétrole sont l’objet d’une vraie tromperie. En 1985, les pays producteurs réunis au sein de l’Opep ont pris la décision, jugée fort saine à l’époque, d’indexer leurs quotas de production de pétrole sur le montant des réserves déclarées par chaque pays membre. Mais des faits étonnent : d’après les données de référence reprises par le groupe anglais BP dans son rapport 2003 sur l’énergie mondiale, l’Arabie Saoudite est passée, entre 1985 et 1990, de 169 milliards de barils de réserves « prouvées » de pétrole conventionnel à… 258 milliards, soit 50% de plus ! Tous les principaux pays producteurs de l’Opep sont dans la même situation : Abu Dhabi (30 milliards de barils déclarés en 1985 contre 92 milliards en 1988), Iran (48 milliards en 1985, 92 milliards en 1988), Irak (44 milliards en 1985, 100 milliards en 1988), etc. Le tout sans qu’aucune découverte significative de nouveaux champ pétrolifère n’ait eu lieu dans ces pays au cours de la période… Au total, selon Colin Campbell, de l’Aspo, 46 % des ressources actuelles déclarées par les principaux pays de l’Opep sont « douteuses, sinon fausses ».

Laherrère décrit lui l’exemple du champ pétrolifère de Cusiana, en Colombie, découvert en 1988. Le géologue raconte : « Triton, la compagnie américaine qui s’est chargée de l’évaluation des ressources de Cusiana a commencé par parler de 3 milliards de barils, une valeur remarquable, qui n’a pas laissé Wall Street indifférente. Triton devait vraiment avoir besoin de l’argent de ses actionnaires, parce que lorsque BP a démarré l’exploitation de Cusiana, ils sont prudemment redescendus à 1,5 milliards de barils. Et je pense qu’au final, il y a à peine 800 millions de barils là-bas… »

Sous la pression financière.

Si les pays producteurs exagèrent leurs ressources, c’est aussi parce qu’elles permettent d’obtenir plus facilement des prêts bancaires. Jean Laherrère commente : « Les chiffres officiels des réserves pétrolières, sont loin d’être des données purement scientifiques. C’est le reflet d’un patrimoine financier que les Etats valorisent ou déprécient selon leur intérêt du moment. »

Pour l’Aspo, l’ensemble de ces sources d’exagérations contribuent à faire croire que le peak oil, et la flambée qu’il entraînera sur les prix, n’arrivera pas avant après-demain. La réalité pourrait être tout autre : « Compte tenu de l’opacité des données, il se peut très bien que le pic soit déjà derrière nous », prévient Colin Campbell.

L’expert fondateur de l’Aspo a publié un article dans lequel il estime à 1750 milliards de barils les réserves totales de pétrole conventionnel (déjà découvertes + probables). Côté USGS, le chiffre officiel est de 3000 milliards de barils, soit 1,7 fois plus.

L’USGS n’est pas un organisme indépendant : il dépend directement du département américain de l’Intérieur. Son rôle est très politique. En 2000, la publication des chiffres de l’USGS sur les réserves de pétrole a précédé d’une semaine seulement une importante réunion de l’Opep sur les quotas futurs de production

En 2002, la Douma a voté une loi d’après laquelle révéler les réserves de gaz et de pétrole russe est un crime passible de 7 ans de prison. Laherrère remarque : « Ces tripatouillages ne seraient pas graves si les pays industriels essentiellement consommateurs de pétrole, comme la France, n’avaient pas totalement renoncé à mettre en question les données qui leur sont fournies par les pays producteurs ». Il affirme : « Aujourd’hui, l’Institut français du pétrole et la Direction générale des énergies et matières premières du ministère de l’Industrie se fient aveuglément à des données produites et trafiquées par d’autres. Il n’existe aucun travail de vérification ». Et de conclure : « En France, la sensibilité de l’administration vis-à-vis de la question du peak oil est tout simplement nulle ! ».

Le « peak oil », bombe à retardement du XXe siècle

Alors, le peak oil, c’est pour quand ? Ce moment à partir duquel la production de pétrole mondiale va baisser, faute de réserves, arrive mais à une vitesse encore inconnue : « Impossible de répondre avec précision », reconnaît Jean Laherrère, l’un des membres de l’association Aspo (lire notre article), qui dénonce les surévaluations des gouvernements et des grands groupes pétroliers.

« Le peak oil pourrait déjà être en cours. Au sein de l’Aspo, nous considérons tous qu’il est probable qu’il interviendra à un moment ou un autre au cours de la présente décennie », dit Laherrère, qui a été longtemps directeur des techniques de prospections du groupe Total, avant de prendre sa retraite. « Compte tenu du flou savamment entretenu autour des réserves, on ne sera vraiment sûr qu’il a eu lieu qu’une fois que les prix de pétrole commenceront à augmenter de manière systématique (…) Je crois que d’ici là, nous allons connaître une dizaine d’années au cours desquelles la courbe de la production pétrolière va ressembler à un plateau bosselé, avant qu’elle ne commence irrémédiablement à chuter ».

Reculer pour mieux chuter

Dans le milieu pétrolier, l’unique consensus sur le peak oil concerne les pays qui l’ont déjà dépassé : les Etats-Unis (depuis les années soixante-dix), le Canada, le Venezuela et la Mer du Nord.

Le problème, c’est qu’aucun des scenarii officiels publiés par Washington, Paris ou Bruxelles ne fait apparaître explicitement le peak oil. Les grands pays producteurs du Moyen-Orient (Arabie Saoudite, Irak, Emirats arabes unis, etc.) ne devraient pas atteindre leur propre pic avant une trentaine d’années. Il suffirait donc qu’ils produisent plus pour compenser le déclin des autres régions pétrolifères.

« Ce raisonnement, tenu aussi bien par les pdg des principaux groupes pétroliers que la Maison Blanche est risqué à plus d’un titre », souligne Jean Laherrère. Le département américain de l’Energie a publié récemment un graphique indiquant une croissance de la production pétrolière mondiale de 2 % par an pour les prochaines décennies. Dans cette hypothèse, le peak oil n’apparaît pas avant 2037. Mais il est suivi par un effondrement brutal de la production, au rythme de -10 % par an !

« Cette façon d’envisager l’avenir est un crime contre les générations futures », s’emporte Laherrère. Le géologue français poursuit : « Certes, on peut continuer à raisonner à court terme encore pendant quelque temps en augmentant la production mondiale de 1 ou 2% par an. Mais plus on augmente le rythme des extractions pour repousser l’échéance, plus le choc post-peak oil sera dévastateur ! »

Réserves « ultimes »

L’Aspo conteste l’argument développé par les industriels du pétrole, selon lequel la technologie va bientôt permettre de recourir à des réserves pétrolières jusqu’ici laissées de côté (aux Pôles et au fond des océans). Le Dr Colin Campbell, fondateur de l’Aspo, explique : « On ne peut pas faire appel à ces réserves dites ‘ultimes’ sans renchérir substantiellement le prix du baril. Le peak oil, ce n’est pas la fin du pétrole. C’est la fin du pétrole conventionnel pas cher. Mais la nuance ne change pas grand-chose : les conséquences économiques n’en sont pas moins redoutables. »

Pour les transports, la situation actuelle est passablement délicate. Selon l’OCDE, plus de 96 % du trafic mondial de véhicules fonctionne encore grâce aux hydrocarbures.

La menace pourrait être encore plus grave pour l’agriculture intensive. Dans les textes de l’Aspo revient régulièrement la référence au lien entre l’explosion de la population mondiale et l’expansion de l’utilisation des engrais synthétiques à base d’hydrocarbures. « L’agriculture est devenue une filière de transformation du pétrole en nourriture », rappelle Laherrère. Après le peak oil, les prix du pétrole devraient augmenter inexorablement.

La ‘révolution verte’ des engrais chimiques est l’un des facteurs qui a permis de multiplier par six la population mondiale au cours du XXe siècle. Tous les pays dont la démographie repose sur une agriculture intensive (les pays développés et un grand nombre de pays en développement) ont quelque matière à s’inquiéter d’une augmentation séculaire et irréversible des prix du pétrole.

Les grands équilibres géopolitiques pourraient eux aussi être bouleversés par la crise énergétique et économique qui, selon l’Aspo, devrait succéder au peak oil. Selon les chiffres publiés par BP en 2003, les pays du Moyen-Orient disposent de 65,4 % des réserves « prouvées » de pétrole dans le monde (25 % reviennent à la seule Arabie Saoudite). Leur part dans le marché mondial est déjà de 28 %. Selon l’Aspo, elle pourrait dépasser les 40 % d’ici deux décennies. La seconde guerre du Golfe pourrait un jour s’avérer n’être que la « deuxième ».

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