Ce que le langage nous dévoile sur notre époque


L’air est devenu une matière première. La forêt est devenue un réservoir. Dans la mer, il y a des « stocks » de thons. À l’A.N.P.E. – devenue le « Pôle Emploi » (plus de deux millions d’euros pour changer le logo) – les « conseillers » « gèrent » aussi des « stocks » ainsi que des « lots » de « D.E. ». Chacun a un « portefeuille de D.E. » (prononcez dé-euh, qui signifie « demandeur » d’emploi). Les futurs professeurs qui passent le C.A.P.E.S. découvrent, dans le programme de pédagogie, que les élèves sont en fait des « apprenants ». Et le meilleur pour la fin, les gentils agriculteurs soucieux de leur gentil petit troupeau de moutons mignons font des « prélèvements » de loups. Donc les loups ne meurent ni ne sont tués. Ils sont prélevés. Prélevés sur un fonds disponible. C’est-à-dire, selon le Petit Robert de l’édition 1970 : « pris, ôtés, extraits, retenus, retranchés », mais pour être mis ailleurs. Où donc ? Dans le joli paradis des loups, dans lequel chacun aurait soixante-dix jolies moutonnes vierges et tendres ? Prélever signifie aussi « prendre (une part d’un total, d’une masse) avant un partage » Ce qui signifie que ladite part ne disparaît pas comme par magie. La part va d’un endroit à un autre. Elle ne passe pas de l’être au non-être, ni de la vie à la mort. Donc les loups ne sont pas tués, ils ne sont pas morts. Pourquoi en faire tout un fromage ? Écolos de merde, va…
Quel rapport avec la bagnole, me direz-vous, puisque nous sommes sur un site qui milite pour la fin de la société de l’automobile ?
Nous avons donc vu que la nature, la vie (humaine, animale, végétale), sont, depuis la révolution industrielle, considérées comme un fonds.
Les termes « espace protégé » ou « réserve naturelle » – moins choquants à première vue – nous dévoilent tout simplement l’acceptation que tout ce qui se trouve autour de ces espaces, de ces réserves, de ces parcs, ne soit pas, justement, protégé. Et ce qui se trouve à l’extérieur de ces espaces n’est pas simplement « non-protégé », mais au contraire, sommé de livrer son énergie ou d’être « déplacé » – que ce soit la terre destinée à être bétonnée pour les bagnolards, l’eau pour refroidir la centrale nucléaire, ou encore pour toute autre raison exclusivement utilitariste. Nous sommes désormais dans un monde où la poésie semble bannie à jamais. Je dis « semble » pour que les « modérés » ne me qualifient pas d’ « extrémiste » « catastrophiste  » et « pessimiste », mais en fait je ne fais qu’un constat : la poésie n’existe plus que dans les livres alors qu’autrefois elle était présente partout, tout le temps, dans la nature et dans la cité. Le citadin, aujourd’hui, doit aller la chercher très loin. Et ce sont finalement ceux qui détruisent le plus la nature, – c’est-à-dire les riches – qui possèdent des jardins, de la verdure, des arbres, de l’air moins dégueulasse que celui de la populace des centres-ville et des cités d’esclaves. Ce sont finalement les riches qui possèdent des « espaces protégés » ou « verts ». Étonnant, non ? En tout cas, les simples termes d’ « espace protégé » ou de « réserve naturelle » devraient nous faire frémir.
Les bagnolards sont en très grande partie responsables de ces destructions, parce que le monde est conçu exclusivement pour eux. Et le bagnolisme, en tant qu’il représente la plus grande part de l’emprise technique sur la terre, est l’attitude la plus représentative de notre monde moderne, de la technique moderne, ainsi que l’interprétait Heidegger :
« [ce] qui régit la technique moderne est une pro-vocation par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite et accumulée. Mais ne peut-on en dire autant du vieux moulin à vent ? Non : ses ailes tournent bien au vent et sont livrées directement à son souffle. Mais si le moulin à vent met à notre disposition l’énergie de l’air en mouvement, ce n’est pas pour l’accumuler. Une région, au contraire, est pro-voquée à l’extraction de charbon et de minerais. L’écorce terrestre se dévoile comme bassin houiller, le sol comme entrepôt de minerais. Tout autre apparaît le champ que cultivait le paysan autrefois, alors que cultiver signifiait encore entourer de haies et de soins. Le travail du paysan ne provoque pas la terre cultivable. Quand il sème le grain, il confie la semence aux forces de croissance et il veille à ce qu’elle prospère. Dans l’intervalle, la culture des champs, elle aussi, a été prise dans le mouvement aspirant d’un mode de culture d’un autre genre, qui requiert la nature. Il la requiert au sens de pro-vocation. L’agriculture est aujourd’hui une industrie d’alimentation motorisée. […] La centrale n’est pas construite dans le courant du Rhin comme le vieux pont de bois qui depuis des siècles unit une rive à l’autre. C’est bien plutôt le fleuve qui est muré dans la centrale. Ce qu’il est aujourd’hui comme fleuve, à savoir fournisseur de pression hydraulique, il l’est de par l’essence de la centrale. […] Mais le Rhin, répondra-t-on, demeure de toute façon le fleuve du paysage. Soit, mais comment le demeure-t-il ? Pas autrement que comme un objet pour lequel on passe une commande, l’objet d’une visite organisée par une agence de voyages, laquelle a constitué là-bas une industrie de vacances. […]« ¹
Que ce soit par la centrale électrique ou par deux voies rapides conçues pour vous, automobilistes, notre Rhône à tous est muré entre vos deux voies rapides. Ce qui reste de nos cygnes à tous est muré par vos engins, par votre bruit. Nos cygnes, nos cormorans à tous boivent et vivent (mais vit-on vraiment dans un non-monde ?) dans un fleuve qui n’en est plus un, dans une eau qui n’en est plus une, pollués par vos engins. Oui parce que au cas où cela ne vous aurait pas effleuré l’esprit, vos particules de diesel ne disparaissent pas comme par enchantement : elles se disséminent dans l’air que nous respirons et retombent dans les fleuves et les mers avec la pluie.
Quant à nos frères humains à tous, ceux d’Asie, d’Afrique, d’Amérique du Sud, ils ne sont pas des « laissés-pour-compte  » du « développement », des « malchanceux » à la misère desquels ont se réfère pour dire aux enfants : « finis ton repas parce que d’autres petits nenfants crèvent de fin ailleurs », en sous-entendant que nous sommes simplement des « chanceux », des « winners » en somme, et que les autres sont des losers. Non, ces hommes habitent des pays qui n’ont pas leur carte à notre club de pays riches, qui sont « le produit de la domination qui les a transformés et intégrés au système impérialiste mondial, au sein duquel ils remplissent une fonction bien déterminée, celle d’une réserve de matières premières et de main-d’oeuvre à bon marché² », qui fabriquent des nécro-carburants pour vos bagnoles au détriment de leurs cultures nourricières et de leurs cultures tout court
1. « La question de la Technique », dans Essais et conférences
2. Citation attribuée à Charles Bettelheim par Louis Puiseux dans Le Babel nucléaire
3. Voir http://carfree.fr/index.php/2010/08/31/lunion-europeenne-et-ses-agrocarburants-provoquent-une-ruee-sur-les-terres-africaines/

Minou

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Rédacteur du site Carfree France

6 commentaires sur “Ce que le langage nous dévoile sur notre époque

  1. Pim

    Merci Minou pour ce très joli texte. J’aime beaucoup la façon dont tu utilises la « comm’ moderne ». C’est vrai que c’est d’un ridicule, ce vocabulaire à 3 francs 6 sous! Le plus triste dans tout ca, c’est que ca marche. 🙁 Les gens se sentent moins offensés quand on parle du 3è âge au lieu des vieux, des personnes à mobilité réduite, plutot que les handicapés, d’un non voyant pour un aveugle etc.
    Du coup on en vient à parler d’une voiture propre pour un tas de ferraille qui consomme encore 4.5L de diesel/100km, d’une éco-autoroute parce qu’on y a planté 3 malheureux arbres, mais que ca reste quand meme une route de 100m de large en goudron pourri pour y faire passer ces éco-4×4 destructeurs de planète.

    Ca ce n’est que pour le vocabulaire. On y ajoute à ca, un peu de peinture verte, du photoshop, des images de femme à poil, des voix suaves et érotiques pour dire « nouveau 4×4 tout beau tout propre! jamais vous n’aurez ressenti autant de plaisir à manier un gros engin »
    Au Perno de 13h on vous ressert un peit « la société schmrgnouf fabrique des stylos révolutionnaires ECOLOGIIIIIQQQQUUUEES en plastique recyclé, un reportage palpitant ». Et voilà, le monde est parfait, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil!

    La pub fonctionne. Oui, c’est vraiment triste! Oui, les gens sont abrutis par cette société de consommation de masse de merde. Triste France, Triste monde.

  2. Joshuadu34joshuadu34

    Comme tu le signale, nous avons là affaire à une vraie deconstruction sémantique, opposée à une necessaire dialectique, n’ayant, en fait, qu’un seul but, faire de la pensée de classe une pseudo réalité, qu’elle soit portée par les possédants eux-même ou par ceux qui les soutiennent directement, les médias et autres pseudo philosophes plus attirés par une doxa, une interprétation parcellaire et dirigée (dirigiste, devrais-je dire) en vue d’imposer un cliché comme vérité, que par une épistémologie, une étude critique, méthodique et logique du mot et de la chose.

    Le raisonnement ne tient plus la moindre place au profit d’un asservissement imposé par ce martellement constant de propos uniquement portés par un populisme compassionnel, s’appuyant sur des réactions épidermiques volontairement exagérées par les mots…

    Et nous obtenons ainsi un réel détachement, une deresponsabilisation que ce soit pour les vrais et premiers responsables, ceux qui tirent un profit immense d’une situation insensée, comme pour ceux qui, servilement, acceptent et soutiennent cette situation au nom d’un « principe immuable » des choses qui n’a d’immuable que la force qu’ils lui donnent en le respectant !

    Le respect, la dialectique, la pensée même, n’existent pas dans cet état de fait ! Seule la servilité demeurre !

  3. colombo_35

    Parfois, je m’égare sur d’autre forums avec des gens « normaux » (au sens main stream), j’y tiens quasiment le même discours avec mes mots et ma colère.

    Et bien souvent, je suis disqualifié, je suis considéré comme un fou décroissant et révolutionnaire.

    C’est toujours frustrant d’avoir la conviction de détenir une vérité et de voir le mensonge pachidermique écrasé cette vérité.

  4. dominique

    à rajouter dans la liste : à l’école primaire, le crayon, n’est plus un crayon,
    mais :  » l’outil scripteur  » , ça fait de suite mieux !

  5. Le cycliste intraitableVélops

    « Quand les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté, » affirmait maître Kong (alias Confucius) il y a plus de 25 siècles…

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