La « Transition Énergétique » à la française

L’événement nucléaire de niveau sept de Fukushima suivi de l’ »événement anti-nucléaire » de niveau sept en Allemagne ont remis sur le tapis la question énergétique, comme au temps du premier choc pétrolier de 1973. Les problèmes déjà connus et étouffés à cette époque n’ont fait que croître en se diversifiant et aujourd’hui ils se posent à nouveau avec une acuité aggravée.

Aux risques nucléaires désormais évidents s’ajoutent les conséquences estimées catastrophiques du dérèglement climatique, de l’effondrement de la biodiversité et le passage du pic pétrolier avec l’épuisement à court terme des énergies fossiles.

Face à toutes ces menaces précises, quantifiées et mises en perspective, il est devenu difficile de ne rien faire pour les autorités responsables des grandes nations industrielles. Mais quoi faire?

Depuis quelques temps la notion de « transition énergétique » a fait son apparition dans l’hexagone. On ose même prononcer la formule en hauts-lieux. Au sein même du gouvernement le mot n’est plus tabou.

De grands changements semblent être en gestation… en France. Faut-il y croire et espérer une ouverture du blocus nucléaire? Et la menace de la mise en exploitation des gaz de schiste sera-t-elle définitivement écartée?

La réponse à ces deux questions est bien sûr négative… avec un ministre du « redressement productif » et sa « fracturation écologique » pour les gaz de schiste on dispose déjà d’un élément de réponse !

Avant lui, on avait eu dans le même registre peu subtil la saillie virile de Louis Gallois dans les fines dentelles de Delphine, la ministre de l’écologie : « La France a deux richesses phares, le nucléaire et les gaz de schiste ». En défrisant la ministresse des pâquerettes effarouchée, le capitaine « ad hoc » de l’industrie française avait sonné le « La » du ralliement énergétique national. Le moussaillon Montebourg aux ordres ne fait que lui emboiter le pas.

Une Noblesse d’État consubstantielle au nucléaire

Après la catastrophe de Fukushima, la classe dirigeante allemande décidait d’accélérer la sortie du nucléaire. En écho à l’événement nucléaire japonais on avait un « événement anti-nucléaire » allemand. Une telle rupture, arrêtant en très peu de temps une réelle « transition énergétique » est inenvisageable en France.

Dans l’hexagone on peut tout au plus imaginer l’organisation d’un « débat national » pour que s’opère au grand maximum un « changement dans la continuité » plus qu’une « transition énergétique ». Cette notion de transition énergétique a émergé depuis quelques années dans les pays de langue allemande et comporte explicitement une sortie programmée du nucléaire… inimaginable en France.

Des raisons historiques et sociologiques expliquent facilement les diverses inerties intellectuelles ainsi que les blocages institutionnels, aujourd’hui semi-séculaires de la France. La classe dirigeante française, la Noblesse d’État héréditaire, est consubstantielle au nucléaire.

Dans les années d’après guerre, l’Allemagne, nation une deuxième fois perdante dans un conflit mondial n’avait pas d’autre choix stratégique que de simplement se reconstruire comme une puissance industrielle. Généreusement aidée par les États-Unis dans le cadre du Plan Marshall, la RFA devait remplir en première ligne le rôle de vitrine du « monde libre » face au sombre et sordide Empire Soviétique.

Durant la même période, la France, nation glorieuse doublement victorieuse dans les deux guerres mondiales, a pu s’offrir le luxe de deux obsessions mortifères: reconstruire l’empire colonial et devenir une puissance nucléaire internationale. Lorsque l’on dit « la France », il faut comprendre sa classe dirigeante, la Noblesse d’État à la tête de son complexe militaro-industriel. Les français d’en bas n’avaient pas voix au chapitre.

L’Indochine, la Bombe et l’Algérie furent des priorités vitales nationales pour la classe dirigeante dans son ensemble, classe politique, état-major, technocratie, grande bourgeoisie industrielle et caste sacerdotale des scientifiques étaient unis pour que « Vive la France » par la guerre et la puissance nucléaire. Le CEA (Commissariat à l’Énergie Atomique) est créé l’année même de la fin de la guerre, objectif prioritaire la bombe.

Dans l’Europe des années d’après guerre, on meurt de froid et l’on crève de faim… En Allemagne vaincue on reconstruit y compris pour les masses laborieuses, en France victorieuse les guerres de reconquête coloniale et la recherche nucléaire restent durant deux décennies les préoccupations premières de la classe politique. Elles absorbent les énergies et les budgets de la « Reconstruction ».

Pour ne rien arranger au drame ubuesque français, la tyrannie technocratique en construction nationale a grandement bénéficié et su profiter de ce qui dans la théorie marxiste orthodoxe portait le nom de « collaboration avec l’ennemi de classe ». Les couches combattantes de la classe ouvrière représentée par sa centrale syndicale la CGT et son avant-garde clairvoyante le PCF ont activement participé à l’édification nationale de la dictature des nucléocrates, une exception culturelle historique dans l’Europe Occidentale.

Un demi-siècle plus tard, la structure technocratique, avec sa trame truffée de nucléocrates, construite dans les deux décennies d’après guerre, reste plus que jamais active et influente, toujours étayée, pour comble de l’absurde, par les résidus de l’avant-garde clairvoyante des masses laborieuses. Fruit d’une exceptionnelle collaboration de classe le monument nucléaire et la Tours de Babel Thermonucléaire, l’EPR et l’ITER, reste le ciment d’une unité nationale à la française.

Transition et débat sur la Transition

D’un point de vue strictement technique, en Allemagne il y a bien eu une claire décision politique pour débuter une réelle « transition énergétique ». En France, indéniablement il y a bien eu l’initiative d’organiser un « débat national » portant sur la « transition énergétique ».

Mais, séquelle de l’histoire, la préséance de la vieille classe dirigeante avec sa trame de nucléocrates a dû être respectée. Les protagonistes au tour de la table des débats, déclarés « sages » dans le langage officiel ont été choisis dans la technocratie.

Du beau linge était présent, Atomic Anne l’ex-patronne d’Aréva a honoré les bavardages de sa présence et les autres invités des strates inférieures ont été triés sur le volet. Un repenti de l’écologie, ancien de Greenpeace, a accepté de siéger avec le titre de « sage » (1).

Prévu d’emblée pour accoucher d’une souris on ne peut pas dire que le « débat sur la transition » ait avorté. La sage femme savante en charge de faire accoucher la France d’un changement dans la continuité avait précautionneusement fixé les règles et les bonnes manières du jeu démocratique. Avec le titre bien choisi de « facilitatrice » et munie de ses ustensiles patibulaires de Haute Justice énergétique, elle a pu sans difficulté écarter les indésirables potentiels susceptibles de nuire aux bavardages consensuels entre « sages ».

Le carcan technique, posé d’emblée par la « facilitatrice » a défini le cadre stricte des débats: « source de blocage il nous faut cesser les postures idéologiques sur l’énergie » (2). Deux ONG environnementalistes, les Amis de la Terre et Greenpeace, ainsi stigmatisées en « posture idéologique » par la sage femme savante ont flairé la galère stérile des bavardages fleuves et, pour ne pas cautionner ce débat consensuel « sans tabou » entre experts sur toutes les énergies, elles ont préféré déclarer forfait.

Les « postures idéologiques » sur le nucléaire et les gaz de schiste étaient craintes par la « facilitatrice » en provenance des milieux écologistes, mais coup de théâtre magistral en phase expulsive d’un accouchement de la souris prévu sans douleur. Des invités d’honneur se sont cabrés en  « postures idéologiques ». Avant même que la souris n’émette son premier cri de vie, des cris d’orfraies ont retenti en provenance du Medef. Le syndicat patronal et sa clique, la FNSEA en tète et autres syndicats du crime écologique, menacent de tout faire capoter, ils « refusent les conclusions du débat sur la transition énergétique » (3)

Dans ce débat français technico-technocratique, sans « posture idéologique » sur la « transition énergétique », on demandait une nouvelle fois au chou écologique de ménager la vieille chèvre technocratique. Historiquement, après les nombreuses couleuvres déjà avalées c’était presque possible. Mais au final c’est le Medef qui a gâché la fête consensuelle…

Invasion gazière, la résistance commence.

En été 2013, quelques péripéties de la politique politicienne confirmaient la reprise du cap militaro-industriel et nucléaire d’après guerre et ainsi la fin des bavardages.

En deux temps trois mouvements: la ministre organisatrice de la petite causerie sur l’énergie, Delphine Batho, est débarquée sans préavis, immédiatement après, le ministre du « redressement productif » s’empare de la barre pour l’ériger en mat de cocagne au profit des pétroliers. Par ce dernier acte de bravoure dans la Nef des fous, il confirme le choix de la défaite face à l’offensive gazière.

Enfin confortés dans leur démarche exploratoire en pays de cocagne, les gaziers décrochaient leurs permis de forer la roche mère du territoire à la recherche des gaz de schistes.

Aujourd’hui, la montée de la marée noire menace en Seine-et-Marne, « encadrée par l’administration » selon le mot du préfet du lieu, mais de manière plus énergique le désastre écologique et sanitaire s’opère sous la protection musclée des forces de l’ordre.

Unanimement vécue par la population comme une trahison de l’élite politique, l’ouverture du territoire à l’invasion gazière clos la causerie.

Sur le terrain, la résistance commence (4).

Indéniablement, il y a bien eu en France un « débat »… on en a parlé dans la presse.

Illustration: Publicité de l’agence fédérale pour les énergies renouvelables : « Il n’y a pas de place pour tout dans le futur de l’Allemagne ». Énergies renouvelables ou grosses centrales nucléaire ou au charbon, il va falloir choisir !

(1) Le Monde.fr avec AFP 29.11.2012 « Débat sur l’énergie : six sages, un « parlement », des comités… »
(2) Le Monde 28 11 2012 « Cessons les postures idéologiques sur l’énergie »
(3) Le Monde 18.07.2013 « Le Medef refuse les conclusions du débat sur la transition énergétique »
(4) Communiqués de l’AFP sur le site du « Collectif Bassin Parisien »
2 août 2013 : Le pétrole de Paris: rêve des industriels, cauchemar des écolos
6 août 2013 : (AFP)… Début des forages à Jouarre
http://www.stop-petrole-de-schiste77.com/

Jean-Marc Sérékian

A propos de Jean-Marc Sérékian

Rédacteur du site Carfree France, spécialiste des questions d'énergie et de biodiversité.

5 commentaires sur “La « Transition Énergétique » à la française

  1. Vincent

    > Après la catastrophe de Fukushima, la classe dirigeante allemande décidait d’accélérer la sortie du nucléaire

    … et son entrée encore plus importante dans le charbon.

    « Quelques réflexions sur une sortie du nucléaire »
    http://www.manicore.com/documentation/petrole/Charbon_nucleaire.html

    « Propositions pour une politique de l’énergie : Moins d’énergie fossile, moins de CO2 – pour pas trop cher »
    http://www.hprevot.fr/pour-les-decideurs.html

  2. Nico

    l’article est bon, mais au sujet de L’Allemagne qui renonce au nucléaire en augmentant sa consommation de charbon, où en est-elle? Est-elle capable de réaliser une transition énergétique (à peu près) propre?

  3. Fabien

    Comme d’habitude … on focalise la transition énergétique sur le nucléaire, qui ne représente que 22% de la conso d’énergie en France ; et un poil de gaz de schiste en fin d’article.

    Alors qu’il faudrait parler des vrais problèmes, à savoir pétrole, gaz et charbon :
    – d’un point de vue stratégique : approvisionnement à la baisse, et l’énergie est à la base de toutes nos activités et productions
    – économique : quasi 100% de notre déficit commercial de 70 mds d’euros passe dans l’achat de pétrole et de gaz
    – quelles solutions pour remplacer le pétrole, notamment dans la mobilité ?
    – d’un point de vue sanitaire : voir les études ou compilations d’études sur le sujet (OMS, ExternE, etc …) : le nucléaire ne fait pas plus de morts que la biomasse, par contre pétrole/gaz/charbon font de l’ordre de 1 à qq millions de morts par an, (tout comme la route, le sut de ce site …)… et cela n’est rien à côté des conséquences du changement climatique à venir

  4. Fabien (un autre)

    Si on parle beaucoup du nucléaire dans la transition énergétique, c’est qu’il reste 2 raisons :
    _ le nucléaire fait peur et je pense qu’il masque par son risque énorme les effets néfaste des autres énergies
    _ la construction des centrales en France s’est faites en un temps très court et si on respecte leur durée de vie de 40 ans, elle devrait être en fin de vie vers 2025.

    De fait, pour l’ électricité, un gros manque (~60% de la capacité de production actuelle) sera à combler pour bientôt. Et c’est sans solutions simple.
    _Les économies d’énergies sont difficiles à réaliser sur l’électricité a de tel échelles.
    _On peut décaler une partie de la consommation (genre, j’accepte de décaler les 10A de mon chauffe eau de 12h au prix d’une tarification moindre) à coût faible (refaire et redistribuer les compteurs avec des technologie existantes type « fil pilotes » ) . Le plus dur sera de faire accepter cela socialement.
    _Et il faudra produire ce qui manque. Si on utilise des énergies moins concentrés (éolien ou solaire pour particulier), il faudra certainement refaire une partie du réseau afin par exemple qu’un quartier d’habitation puisse réinjecter de l’ énergie dans le réseau central. EDF joue énormément sur ce paramètre pour discréditer les renouvelables en tant que solution. EDF joue aussi sur la non rentabilité de l’eolien ou solaire à cause de ses subventions en omettant soigneusement de compter les subventions indirecte (recherches, crédit d’impots, gestion des déchets payés en partie par le public ou non provisionné)

    UN mélange des 3 solutions et c’est le scénario fourni pour Négawatt pour la transition énérgétique de l’électricité. Un scénario techniquement bon mais qui fait débat car il suppose un changement d’habitude des habitants et un changement complet de politique d’EDF.

    Coté pétrole, on sait déjà faire ou rénover des maisons consommant très peu sans changer nos habitudes de vie. Le transport peut être fait avec des véhicules (par ex : LOREMO ) consommant très peu. Suffisamment peu pour qu’une motorisation électrique soit envisageable.
    Là il y a pas de débat, car l y a des solutions « simple » qui existe. Suffit juste de mettre de l’argent sur la table et c’est la raison pour laquelle cela n’avance pas.
    Reste le transport de marchandise qui est essentiellement dépendant du pétrole. Bizarrement, je pige pas pourquoi ça fait pas débat, car le problème est immense.

    Désole pour le pavé.

  5. Jean-Marc

    « Et il faudra produire ce qui manque »
    ?

    il n existe que 2 demandes :
    les demandes de choses qu’on peut produire, et qui sont des demandes solvables,

    et toutes les autres demandes (soit non solvables, soit de choses qu’on ne peut pas produire, voire les 2)… qui ne sont pas une demande (mais un simple souhait de consommation : je souhaite avoir une voiture volante, mais le marché de la voiture volante est de 0; la quasi totalité des français veulent être proprio, mais ils sont moins de 60% à l être).

    En grèce, avec des pensions qui ont chuté de 20% en 2010 (ou, ce qui revient au même, des prix en pouvoir d’achat constant qui ont monté de 25%), la demande énergétique (entre autre) a fortement diminuée.
    (le « souhait énergétique », a peut-etre augmenté, lui…)

    De même dans le Japon de l après fukushima (avec arrêt des centrales nucléaires), ou la France de l occupation (production ou importation de charbon, pétrole, viande, … massivement ré-exportés vers l allemagne au lieu d être consommés sur place)

    Par contre, il faudra plutôt s’inquiéter des conséquences sociales (avec instauration de minimums énergétiques et alimentaires, comme celà se fait en flandres pour la conso d eau : 15m³ gratuit par an/personne, mais prix au-delà des 15 double du prix pratiqué ailleurs) que de la baisse de production énergétique / de la hausse du coût de l’énergie.

    Là, suffit de regarder ce qui se passe dans les pays voisins (par ex, en espagne, au portugal, ou mieux (pour l exemple)/pire (pour leur réalité), dans l ex-yougoslavie), avec des coupures de courants récurrentes, pour imaginer ce à quoi on arrivera, quand l’énergie -entre autre sous sa forme transformée en électricité- sera moins bon marché/plus rare.

    Précision : les portugeais (comme les habitants de l ex-yougoslavie, ou de…) n apprécient pas particulièrement ces coupures, ni le tarif de leur électricité… mais ils n’ont pas trop le choix
    (les plus riches s’offrent un groupe électrogène et/ou des sources propres de production : au lieu de l’élec. « pour tous » (sic), c est l’élec aux plus riches/aux plus débrouillards, et des « morceaux » pour les autres).

    précision :
    en france, depuis 2008,
    chaque année, le nombre de « précaires énergétique » (plus de 10% des revenus consacré à l’énergie) explose par rapport à l année précédente…
    de même pour le nombre de personne à qui EDF/GDF ou autre coupe le courant ou gaz
    on des deja eu un 300% d augmentation (x4 en 1 an…)

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