La 628-E8 d’Octave Mirbeau

La 628-E8 est un récit d’Octave Mirbeau paru chez Fasquelle en novembre 1907. Objet littéraire non identifié, ce récit de 416 pages est dédié au constructeur de l’automobile de Mirbeau, l’Angevin Fernand Charron. Sa voiture Charron C.G.V. de 1902 est justement immatriculée « 628-E8 ».

Cette œuvre inclassable n’est ni un véritable roman, ni un reportage, ni même un récit de voyage digne de ce nom, dans la mesure où le romancier-narrateur n’a aucune prétention à la vérité documentaire, ne se soucie aucunement de vraisemblance, et mélange allègrement les registres du vécu, du rêve et de la fantaisie.

Dès le début, Octave Mirbeau donne le ton: « L’automobile, c’est le caprice, la fantaisie, l’incohérence, l’oubli de tout… On part pour Bordeaux et — comment ?… pourquoi ? — le soir, on est à Lille. D’ailleurs, Lille ou Bordeaux, Florence ou Berlin, Buda-Pesth ou Madrid, Montpellier ou Pontarlier…, qu’est-ce que cela fait ?… »

Pour lui, l’automobilisme est donc une maladie, une maladie mentale même. Et cette maladie s’appelle d’un nom très joli : la vitesse.

Voici un extrait de La 628-E8:

Eh bien, quand je suis en automobile, entraîné par la vitesse, gagné par le vertige, tous ces sentiments humanitaires s’oblitèrent. Peu à peu, je sens remuer en moi d’obscurs ferments de haine, je sens remuer, s’aigrir et monter en moi les lourds levains d’un stupide orgueil… C’est comme une détestable ivresse qui m’envahit… La chétive unité humaine que je suis disparaît pour faire place à une sorte d’être prodigieux, en qui s’incarnent – ah ! ne riez pas, je vous en supplie – la Splendeur et la Force de l’Élément. J’ai noté plusieurs fois, au cours de ces pages, les manifestations de cette mégalomanie cosmogonique.

Alors, étant l’Élément, étant le Vent, la Tempête, étant la Foudre, vous devez concevoir avec quel mépris du haut de mon automobile, je considère l’humanité… que dis-je ?… l’Univers soumis à ma Toute-Puissance ? Pauvre Élément d’ailleurs, à qui il suffit d’une petite charrette en travers du chemin, pour qu’il s’arrête, désarmé et penaud… Pauvre Toute-Puissance qu’une pierre, sur la route, fait culbuter dans le fossé !

Il n’importe… il n’importe.

Puisque je suis l’Élément, je n’admets pas, je ne peux pas admettre que le moindre obstacle se dresse devant le caprice de mes évolutions. Non seulement il n’est pas de la dignité d’un Élément qu’il s’arrête, s’il ne le veut pas, mais il est absolument dérisoire et inconvenant qu’une vache, un paysan qui se rend au marché, un charretier qui va livrer à la ville des sacs de farine ou de charbon, que tous ces gens qui accomplissent de basses besognes quotidiennes l’obligent de ralentir sa marche invincible et dominatrice.

Rangez-vous… Rangez-vous… C’est l’Élément qui passe ! […]

Place ! Place au Progrès ! Place au Bonheur !

Et pour bien leur prouver que c’est le Bonheur qui passe, et pour leur laisser du Bonheur une image grandiose et durable, je broie, j’écrase, je tue…

Octave Mirbeau, La 628-E8, 1907.
http://www.leboucher.com/pdf/mirbeau/628e8.pdf

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2 commentaires sur “La 628-E8 d’Octave Mirbeau

  1. Pédibuspedibus

    J’avais bien lu et apprécié « le jardin des supplices  » et « journal d’une femme de chambre » mais je suis malheureusement passé à côté du très carfriste avant-gardiste « La 628-E8″… :

    à cause du titre sans doute.

     

    Désormais à  offrir à tous les mécréants pourfendeurs de la religion de Ste-Gnognole…

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