Encore les écraseurs !

Nous devons approuver et féliciter les autorités municipales qui appliquent sans défaillance les mesures que leur devoir leur impose de prendre pour protéger la vie et la sécurité des citoyens contre les excès scandaleux des automobilistes. Ainsi nous est-il impossible de ne pas relever, avec une protestation indignée, les attaques auxquelles les séides de l’automobilisme se livrent contre des magistrats municipaux soucieux de mettre un frein aux méfaits de ce sport sanglant.

Les ploutocrates du cent à l’heure exhalent maintenant leur colère contre les maires qui publient des arrêtés enjoignant aux véhicules à moteurs mécaniques de ralentir ou de s’arrêter quand des animaux manifestent de la frayeur. Le fait est que de nombreux accidents ont été causés récemment par des chevaux effrayés par le passage trépidant d’automobiles lancées à des vitesses vertigineuses. MM. les automobilistes écraseurs croient pouvoir trouver une excuse aux tueries stupides dont ils se rendent journellement coupables, en affirmant que les accidents causés par les chevaux sont plus fréquents que ceux causés par les automobiles. L’excuse n’est certainement pas valable. Mais ce qui est indéniable c’est qu’un grand nombre d’accidents causés par les chevaux sont dus, en réalité, à la frayeur qui s’empare de ces animaux au passage des automobiles. Nous pourrions citer maints exemples à l’appui de cette affirmation.

Les fervents d’un sport qui patauge dans le sang de tant d’inoffensives et d’innocentes victimes devraient au moins être tenus à plus de modestie. Or, leur outrecuidance ne connaît plus de bornes. Ils se croient les maîtres de la route, et, non contents de semer la mort et la terreur sur leur passage, ils osent brutaliser de braves gens qui ont encore la naïveté de croire que les routes sont faites pour tout le monde. Le parquet de Rambouillet vient d’être saisi d’une plainte déposée par un négociant ambulant qui, à Beynes, a été frappé et blessé par des chauffeurs, sous prétexte qu’il ne se dérangeait pas assez vite!

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Comme le disait fort bien M. C. dans un article publié dernièrement dans le Radical, « l’automobilisme révèle et propage, dans des proportions tous les jours plus effroyables, un instinct de sauvagerie qui est certainement, au point de vue moral, un des plus tristes et des plus « inquiétant symptômes de l’heure présente. » En effet, l’automobilisme provoque chez les individus qui s’y adonnent avec une espèce de rage un état d’esprit qu’on ne saurait comparer qu’à celui des anarchistes. Et si la société a cru devoir édicter des lois spéciales contre les anarchistes qui, soit dit en passant, ont certainement fait moins de victimes que les ploutocrates du cent à l’heure, à plus forte raison doit-elle sévir contre les automobilistes dénués de sens moral qui, pour excuser leurs tristes exploits, n’ont-même pas une idée, fût-elle fausse, à invoquer.

Arzamas.
Le Radical, 10 septembre 1906.