La portière de l’enfer

En France, un accident corporel de la circulation se produit toutes les six minutes. Chaque année, ces accidents font environ 5.000 morts et 37.000 blessés. Avec son Livre noir de l’automobile, Richard Bergeron nous indique la route à suivre pour mettre un frein à ce massacre.

par Carle Bernier-Genest

La voiture est une arme. Même que la mignonne Coccinelle était à l’origine une commande d’Hitler, produite par des esclaves, pour servir l’idéologie nazie. Elle était la « voiture du peuple« . Aujourd’hui, l’automobile est une arme au sens propre, beaucoup plus efficace, et elle se retourne trop souvent contre son supposé maître. C’est du moins ce qu’affirme Richard Bergeron dans son dernier livre.

Après des années passées comme coopérant dans les pays du Tiers-Monde, ce Docteur en aménagement a décidé qu’il était temps pour lui de revenir à l’étude de sa propre société. « Ça faisait vingt ans que je pensais à un livre comme celui-là, j’ai toujours pensé que la conduite était le domaine de la vie où on était le plus cons » explique-t-il. Et il sait de quoi il parle! « J’ai été cinq ans chauffeur de taxi et j’étais particulièrement baveux. J’avais des accrochages au moins toutes les semaines et il m’est arrivé de me retrouver avec un fusil entre les deux yeux à cause de mes folies… »

Il aura fallu un peu plus de quatre ans pour que son livre, une « œuvre personnelle », voit le jour. « Je voulais réveiller le monde, nous dit M. Bergeron, renouveler la pensée sur le sujet de l’automobile tout en ne tombant pas dans l’analyse bêtement gau-gauche. »

Maintenant que c’est fait, il ne conduit que lorsque c’est nécessaire. Le reste du temps, il pédale entre sa charge de cours à l’université et le ministère canadien des Transports qui, malgré son livre choc, vient de lui donner un contrat!

La rage au volant est d’actualité depuis un peu plus d’un an et n’est qu’une autre façon de parler de la violence automobile, selon M. Bergeron. « Les dernières statistiques que j’ai vues disaient que 32% des gens admettaient poser des gestes violents au volent, comme de freiner brusquement devant un piéton ou klaxonner inutilement. Quand j’étais chauffeur de taxi j’utilisais mon auto comme une arme. »

Même la publicité joue sur des thèmes proche de la violence. Dans son livre, l’auteur cite plusieurs textes publicitaires: « Une vrai bombe », « La force brute sans concession », « Prenez le contrôle de la route » ou « Né pour dominer » n’en sont que quelques exemples.

On en est arrivé là pour une raison bien simple. « L’industrie automobile cherche tous les moyens de faire de l’argent et c’est légitime, selon M. Bergeron. Le marché est stagnant depuis de nombreuses années. Pour faire plus d’argent, il faut donc vendre plus cher. Pour ça, il faut en donner plus, ce qui se traduit sur la grosseur du moteur et de la carrosserie. »

Pour l’auteur, la conséquence de cette dangereuse puissance automobile est simple. Lorsqu’on donne une arme à un irresponsable, ce dernier la pointe sur tout ce qui bouge. Et si on la donne à un individu moyen, il y a de grandes chances qu’il finisse par s’en servir, pour de « bonnes raisons » se défendra-t-il.

L’automobile est donc devenue une arme très efficace. Le livre relate que vous avez 2% de « chance » d’en mourir, 4% de devenir handicapé à cause d’elle, 8% d’être blessé gravement et 66% de l’être légèrement…

Dans son livre, M. Bergeron propose aussi un nombre important de solutions à la violence automobile, en commençant par la plus simple: la limitation de ses capacités à ce qui lui est permit de faire sur nos routes. « C’est une absurdité difficile à comprendre que le gouvernement laisse sur le marché des voitures qui peuvent dépasser de plus de deux fois la limite de vitesse imposée par la loi! »

Le livre de M. Bergeron tente de faire comprendre les dangers de l’accroissement constant de l’importance de l’automobile dans nos déplacements, mais l’auteur n’est pas dupe, ce sera difficile. Les cinq plus grandes entreprises de la planète sont liées à l’automobile. On ne peut donc pas s’attendre à des changements bien rapides. Il affirme même qu’il y a un recul des forces démocratiques devant les intérêts de l’automobile. Richard Bergeron déplore également le gaspillage d’argent public: au Québec, « on a offert 35 millions de dollars à Kenworth pour préserver 300 emplois et on s’apprête à en donner 300 millions à General Motor (GM) pour 800, c’est plus de cent mille dollars par emplois! On pourrait créer beaucoup plus en mettant notre argent ailleurs. »

Selon l’auteur, nos gouvernements touchent 7 milliards de dollars de revenus par année avec l’industrie de l’automobile, ce qui pourrait expliquer ses choix. « Les médias aussi sont largement financés par cette industrie. Selon mes calculs 40% des revenus publicitaires de la télévision, 25% de ceux de la radio et 20% de ceux des journaux viennent des géants de l’automobile…  »

Jusqu’à maintenant, seule la radio de Radio-Canada, qui n’a pas de revenus publicitaires, a parlé du Livre noir de l’automobile. Serait-ce que le « quatrième pouvoir » a peur de mordre la main qui le nourrit?

Le livre noir de l’automobile
de Richard Bergeron
Ed. Hypothèse, 1999, 435 pages

Richard Bergeron

A propos de Richard Bergeron

Ancien chef du parti politique municipal Projet Montréal et auteur du Livre noir de l'automobile

Un commentaire sur “La portière de l’enfer

  1. Jean-Marc

    Deux séries de chiffres intéressants, dans l article : les % d’être morts/blessés par l’auto, et les %age de dépendance des média à la pub auto.

    Par contre, dans l article (contrairement au livre… que je n ai pas lu), manque les solutions
    « Dans son livre, M. Bergeron propose aussi un nombre important de solutions à la violence automobile, en commençant par la plus simple: la limitation de ses capacités à ce qui lui est permit de faire sur nos routes »

    Alors, je vais apporter mes solutions, mais juste avant, une anecdote-intro :

    3 voitures arrêtées au feu rouge, moi qui roule à vélo vers le feu (+/-15km/h : je roule tranquille, puisque le feu est rouge),
    Une voiture arrive derrière moi, me klaxonne, car la route est étroite, et que je la gène pour passer, me double en me serrant, et s arrête derrière les 3 autres voitures 2 mètres plus loin.
    Je double mon doubleur et 2 des voitures devant lui (le feu étant passé vert, la 1ere voiture vient de partir avant que j arrive). Plus de 100 mètres après, mon doubleur me re-double.

    Le fait malheureux/intéressant, c est que mon doubleur a cru, comme une large majorité d automobiliste, nécessaire d arriver vite au feu rouge, et que, pour çà, il est prêt à mettre une vie en danger.

    D’où mes solutions.
    Outre un usage moindre de la voiture,avec report sur le vélo et les TEC, il y a aussi, quand on utilise une voiture, l’usage différent de la voiture, afin de faire ainsi naitre* l usage plus sûr de la voiture, et aussi d’augmenter la vigilence des autres automobilistes (ils découvrent qu’ils ne peuvent pas être inattentif, à telephoner en collant le gars devant eux, car celui-ci n agit pas forcément comme ils pensent qu’il va agir).

    quel est cet usage différent?
    – accélérer très progressivement/lentement
    – respecter scripuleusement les distances de sécurités (mettre 3 secondes entre soi et la voiture devant soi)
    – ne pas hésiter, en fonction de l environnement, à rouler en dessous de la vitesse MAXimale autorisée

    mais SURTOUT :
    – en cas de feu rouge, enlever son pied de l accélérateur 200-300 mètres avant la 1ere voiture arrêtée, pour pouvoir ne pas avoir à s’arrêter, et accélérer en 2eme pour prendre sa suite quand elle démarrera
    – en cas de feu vert… enlever son pied de l accélérateur 25 m avant le feu, pour passer le feu au ralenti, et pouvoir s arrêter à l’orange si le feu change de couleur (en fait, c’est ce que demande le code de la route… enfin, il dit juste qu’il faut ralentir à l approche d’un feu vert).
    – la nuit, en agglo éclairée (hors neige/grèle/pluie/brouillard), conformément au code, rouler en veilleuses (feu de position), afin d’être vu, et non pas en feux de croisement (à utiliser sur route lors des … croisements) :
    celà permet à soi, mais surtout aux autres (roulant dans l autre sens) d avoir moins de différence de luminosité, donc moins de problèmes d’adaptation : ils voient alors bien mieux les piétons sans girophares, les cyclistes avec leur faible éclarage et les 2RM (qui, en feu de croisement, ressortent, face aux veilleuses des voitures, malgré qu’ils n’ont qu’un seul phare).

    Ce dernier point est surprenant : on découvre des voitures, là où n existait que 2 phares sans rien derrière.
    Et si quelqu’un n est pas capable de voir une voiture de plus d’une tonne en veilleuse dans une agglo éclairée, faut de suite lui retirer son permis et lui apprendre le braille.

    D autres solutions existent, comme les adaptations de la rue par les aménageurs :
    chicanes aux passages à piéton avec by-pass vélo,
    extensions des rues piétonnes, des zones 20 et 30,
    extensions du nombre de rues en double-sens cycliste
    passage du 50 au 45km/h en ville peu dense.
    ou autres idées efficaces, comme la suppression des feux et de panneaux, ou la modif des voies, pour créer une rue plus sûre c.f. http://carfree.fr/index.php/2009/02/25/le-gourou-de-la-circulation-routiere/

    * faire naitre un autre usage en l appliquant :
    principe des l’effets de réseau positifs :
    de la masse critique, connue des cyclistes, ou de son « cousin », le 100ème singe
    c.f. http://www.letransmuteur.net/la-theorie-dite-du-100eme-singe/

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