Une messe pour la bagnole

En 1887, Nietzsche a dit publiquement qu’il projetait d’écrire une « Histoire du nihilisme ». Début 1888, il écrivit ce qui suit, puis il devint fou à la fin de l’année.

Ce que je raconte est l’histoire des deux siècles prochains. Je décris ce qui vient, ce qui ne peut plus venir d’une autre manière : l’avènement du nihilisme. Cette histoire peut être relatée dès maintenant : car c’est la nécessité elle-même qui est ici à l’œuvre. Cet avenir parle déjà par mille signes, ce destin s’annonce partout : pour cette musique de l’avenir toutes les oreilles sont déjà affinées. Notre culture européenne tout entière se meut depuis longtemps déjà, avec une torturante tension qui croît de décennies en décennies, comme portée vers une catastrophe : inquiète, violente, précipitée : comme un fleuve qui veut en finir, qui ne cherche plus à revenir à soi, qui craint de revenir à soi.¹

Le documentaire Dominium Mundi – L’empire du management² illustre à quel point nous sommes immergés dans cette ère nihiliste. Certains sociologues – des scientifiques donc – diront que cette messe contient encore en elle quelque chose de sacré, de religieux, à sa manière. Or il semble plutôt qu’une telle messe atteint « […] le vide total où l’étant, ou les étoffes du réel, sont suspendues. Ce vide doit être entièrement rempli. Mais comme le vide de l’être, surtout quand il ne peut être senti comme tel, ne peut jamais être comblé par la plénitude de l’étant, il ne reste, pour y échapper, qu’à organiser sans cesse l’étant pour rendre possible, d’une façon permanente, la mise en ordre entendue comme la forme sous laquelle l’action sans but est mise en sécurité. Vue sous cet angle, la technique, qui sans le savoir est en rapport avec le vide de l’être, est ainsi l’organisation de la pénurie.« ³

1. Fragments posthumes, tome XIII – Automne 1887 – Mars 1888
2. Conçu par Pierre Legendre, Gérald Caillat, Pierre-Olivier Bardet, sur un texte inédit de Pierre Legendre. Coproduction : ARTE France, Idéale Audience. France, 2007, 67mn.
3. Heidegger, « Dépassement de la métaphysique », dans Essais et conférences. Pour une explication sur le concept d’oubli de l’être, voir l’article (format PDF) de J-P.  Faye : « Heidegger et son explication de l’oubli de l’être dans la métaphysique de Platon« 

Minou

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Rédacteur du site Carfree France

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