Est-ce la fin de la voiture ?

« Quelque chose de bizarre se passe« , dit Phil Goodwin, professeur de politique des transports à l’Université de l’Ouest de l’Angleterre. L’usage de la voiture en Grande-Bretagne est sur le déclin, mais personne ne sait exactement pourquoi. Goodwin dit que nous avons atteint le « Peak Car » (ndlr, pic dans l’utilisation de la voiture). S’il a raison, cela a des implications importantes sur la façon dont nous concevons nos villes et où l’argent public est alloué.

Goodwin a développé son argumentaire pour le Peak Car dans une série d’articles dans la revue « Transports locaux aujourd’hui ». Il explique que de moins en moins de jeunes apprennent à conduire. Entre 1992 et 2007, le nombre de jeunes de 17 à 20 ans qui détenaient un permis de conduire a chuté de 48% à 38%, et pour les 21-29 ans, le nombre est passé de 75% à 66%. En outre, il y a eu une baisse de la part du transport privé de voyageurs de 50% en 1993 à 41% en 2008. Et, selon Lynn Sloman, directrice des Transports pour la qualité de vie, entre 2004 et 2008, le nombre de déplacements en voiture par personne a baissé de 9% et la distance parcourue en voiture par personne a baissé de 5%.

Bien sûr, cela ne constitue pas une preuve irréfutable du début de la fin pour les voitures – ce pourrait être un « blip » momentané, une aberration – mais il serait stupide de ne pas avoir ce débat maintenant, étant donné la rareté des fonds publics, et compte tenu de l’horizon de planification à long terme de la plupart des travaux publics.

Le ministère des transports (DfT) travaille sur l’hypothèse que, entre 2003 et 2025 en Grande-Bretagne le trafic automobile augmentera de 25% et le trafic à Londres augmentera de 23%.

« Si l’avenir se trouve sur une trajectoire différente de la trajectoire prédite par le ministère des Transports, cela risque d’avoir un impact très important sur les investissements dans les différents types d’infrastructures« , affirme Sloman. Au cours des prochaines années, Sloman, Goodwin et l’Institut for Public Policy Research vont se pencher sur les données de l’Enquête nationale sur les transports en vue de « décortiquer le pic ». Ils vont analyser les chiffres globaux au niveau national pour essayer de comprendre quelle est la réduction de l’utilisation des voitures, où elle se passe et quels sont les types de déplacement en voiture qui sont réduits.

L’écrivain de science-fiction William Gibson déclarait: « Le futur est déjà là, il est juste très inégalement distribué« . Si une chose est claire à partir de l’analyse initiale des données, c’est que l’avenir est déjà arrivé à Londres.

« L’image de l’ensemble de la Grande-Bretagne a été relativement stable depuis le milieu des années 1990, mais Londres est un cas très intéressant« , explique David Metz, professeur invité du centre d’études sur le transport à l’University College London. Metz, un ancien chercheur en chef au ministère des transports, explique que la densité de la population de Londres a été à la hausse, mais le nombre de déplacements en voiture par jour est resté stable. En d’autres termes, les trajets en voiture par personne sont en baisse. « Le pic a atteint son apogée au début des années 1990, a diminué depuis et il devrait continuer à diminuer alors que la population ne cesse de croître« , explique Metz.

On ne sait pas encore pourquoi Londres et quelques autres endroits subissent une chute dans l’utilisation de la voiture, mais un certain nombre de tendances sociales, politiques et techniques semblent avoir un effet cumulatif.

Un candidat qui paraît évident pour expliquer le pic automobile est le développement de l’internet: les deux phénomènes ont commencé dans le début des années 1990. Avant l’Internet, presque personne ne travaillait à la maison. Aujourd’hui, beaucoup de gens qui ont un emploi de bureau travaillent à domicile au moins une journée par semaine. Si tout le monde travaillait à la maison un jour sur cinq, cela représenterait une réduction de 20% de la circulation. Seulement, ce n’est pas aussi simple que cela. Comme Goodwin le souligne, l’utilisation de la voiture pour aller au travail est un bon moyen d’empêcher les voitures d’être utilisées pendant les heures de travail. Quand une voiture reste à la maison, elle devient disponible pour les autres membres du ménage. Bien que l’effet net est toujours positif, il n’est pas assez grand pour expliquer le pic automobile. Le développement des achats par Internet a également joué un rôle, mais, encore une fois, pas d’une manière assez forte pour expliquer les chiffres.

Les prix de l’essence ont également eu un impact modeste. Il existe une corrélation inverse entre le prix de l’essence et la circulation – lorsque les prix du pétrole augmentent, les niveaux de trafic descendent. Mais l’essence devra être beaucoup plus chère avant que les gens abandonnent leurs voitures en nombre significatif. « À long terme, les gens répondent à la hausse des prix du pétrole en achetant des voitures plus économiques« , explique Metz.

Metz et Goodwin pensent qu’un mouvement appelé « nouvel urbanisme » peut expliquer en partie la baisse de l’utilisation de la voiture dans des villes comme Londres. Le nouvel urbanisme – pour citer le site Internet du mouvement – favorise la création et la réhabilitation de lieux propices à la marche, compacts et à usage mixte (habitat, emplois, commerces, loisirs, etc.), composés des mêmes éléments que le développement urbain traditionnel, mais assemblés de façon plus intégrée, sous la forme de collectivités complètes.

« Jusqu’au début des années 90, la population de Londres déclinait et les gens allaient vivre en périphérie« , explique Metz, « mais cette tendance a régressé au cours des 20 dernières années et vous avez désormais la mode des quartiers centraux, tels que Hoxton et Shoreditch. Tout y est facilité pour être de moins en moins dépendant à la voiture, et pour utiliser davantage les transports en commun, la marche et le vélo. »

Il existe des preuves de ceci dans des villes comme Leeds et Manchester, qui ont connu un déclin de leur centre-ville, menant à des bas loyers, alors occupés par les artistes et les entrepreneurs. Comme mentionné précédemment, moins de jeunes apprennent à conduire, peut-être en raison du coût de l’apprentissage et du coût élevé de l’assurance automobile dans ce groupe d’âge.

Ma fille a 20 ans et vit dans le sud de Londres. Dans son groupe étendu d’amis, seulement deux ont un permis de conduire. « En voyant comment la conduite automobile est stressante, cela peut être rebutant, dit-elle. Aussi, je connais des gens qui avaient une voiture, mais qui ont dû la vendre parce que Londres est si cher. »

À l’autre extrémité du spectre des âges, les personnes âgées – la catégorie de population à la plus forte croissance au Royaume-Uni – ont une forte incitation à abandonner leur voiture: le développement de la gratuité des transports en commun.

Est-ce la fin de la voiture ?

L’évolution de la politique des transports a aussi un effet. Avec l’introduction de zones de stationnement contrôlé presque partout à Londres, il est presque impossible de trouver du stationnement pendant la journée, et la zone de péage urbain a fait que ça coûte cher de se déplacer en voiture à travers le centre de Londres. Dans le même temps, il y a eu un fort investissement dans les transports publics – en particulier dans le transport ferroviaire.

« Du point de vue des émissions de CO2, cela nous donne un peu d’espoir« , dit Sloman. « Il y a une tendance chez les décideurs qui consiste à penser que ce n’est pas possible de changer le comportement des gens pour les amener à des modes de déplacement moins émetteurs de CO2.  Mais, en fait, si les gens changent déjà leurs modes de déplacement, peut-être pouvons-nous soutenir ces changements de comportement en allant avec le courant de ce que les gens veulent faire. » Lorsque Goodwin a regardé les cartes d’utilisation des transports publics au siècle dernier, il a vu une croissance forte et rapide du chemin de fer, des bus et du tramway, suivie par une baisse abrupte et escarpée.

Il y avait un cercle vicieux car les voitures sont devenues majoritaires. Chaque augmentation de l’utilisation de la voiture accélère l’utilisation de la voiture, parce que la qualité des transports publics a diminué. Les villes nouvelles, telles que Redditch, ont été conçues spécifiquement avec les automobilistes à l’esprit. L’augmentation de l’utilisation des voitures a eu un effet sur la manière dont les villes ont été définies et ont évolué. Les petits commerces locaux ont fermé et ont été remplacés par de plus grands, les plus éloignés. Les centres commerciaux, les écoles et les hôpitaux ont commencé à être situés loin des centres et les gens avaient besoin de voitures afin d’y accéder.

La question à 60.000 dollars est la suivante: le processus fonctionne-t-il en sens inverse? Verrons-nous un cercle vertueux de la décroissance de l’utilisation de la voiture couplé avec l’utilisation croissante des modes de transport plus écologiques: les jambes, les vélos, les tramways, les trains et les autobus?

« Si les gens reviennent de nouveau dans les villes et dans les quartiers centraux, puis si ces gens choisissent de vivre là où le transport public tend à être de meilleure qualité et les difficultés de stationnement ont tendance à être pire, vous pouvez alors facilement imaginer un cercle vertueux« , dit Goodwin.

Des villes comme Groningue aux Pays-Bas, qui ont privilégié le nouvel urbanisme et ont développé leur centre-ville, ont bénéficié d’une amélioration de leur situation environnementale et économique. Il y a seize ans, une autoroute à six voies courrait à travers le centre de la ville de Groningue. Aujourd’hui, 57% des habitants de Groningue se déplacent à vélo – la plus forte proportion en Europe – et la ville a vu ses loyers augmenter à mesure que les gens voulaient désormais vivre dans cet endroit très convoité.

« L’opinion générale dans le domaine des transports veut que la mobilité augmente avec les revenus », explique Metz. « Comme les revenus augmentent, tout le monde se déplace de plus en plus et, historiquement, ce fut le cas jusqu’au milieu des années 1990 en Grande-Bretagne. Cependant, il y a de nouvelles preuves ici et dans d’autres pays que l’utilisation des voitures par habitant tend à stagner. La croissance touche à sa fin. Et si c’est vrai en général, cela constitue un phénomène très important, qui a des conséquences positives en terme d’impact du secteur des transports sur le réchauffement climatique« .

Si le nombre de voitures par habitant a atteint un sommet et se met à stagner ou à décliner, nous pouvons commencer à repenser et refondre nos villes et villages, afin qu’ils deviennent plus attrayants, sans oublier les villes nouvelles qui ont été spécifiquement conçues avec l’automobile à l’esprit.

« Je ne vois aucune raison de supposer que la voiture, considérée comme une boîte en métal inhérente au mouvement physique d’un petit nombre de personnes, va être la façon dont les sociétés s’organisent pour toujours« , dit Goodwin. « Manger des kilomètres n’est pas une fin en soi, c’est un moyen de réaliser des activités diverses et variées. Et si il y a d’autres façons de réaliser ces activités qui ne mangent pas autant de kilomètres, pourquoi ne pas les privilégier? »

Traduction Carfree France

Source: http://www.independent.co.uk/life-style/motoring/features/is-this-the-end-of-the-car-2286616.html

Image: Galerie d’images Carfree

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13 commentaires sur “Est-ce la fin de la voiture ?

  1. JIBE

    Pour la première fois, les enquêtes ménage déplacement menées dans les grandes villes de France (Lille, Lyon, Grenoble, Strasbourg, …) font apparaitre une baisse de la mobilité en général et de la mobilité automobile en particulier. Un autre signe concordant de ce carpeak décrit ici ?

  2. stefanopoulos

    Très bonne nouvelle ! Un bémol toutefois sur les enquêtes ménages déplacements qui montrent une légère baisse du nombre de déplacements automobiles, mais en parallèle un allongement des trajets quotidiens…

  3. Le cycliste intraitable

    Personne ne sait exactement pourquoi ?

    C’est parce que plusieurs choses.

    Des enquêtes ont révélé que près de la moitié des Français, et c’est sans doute pareil ailleurs en Europe, n’utiliseraient pas leur voiture si les alternatives étaient intéressantes (sécurité, vitesse, prix…).

    Il y a là un immense réservoir de gens qui ne demandent qu’à changer
    leur mode de transport principal, et qui sont résigné à prendre leur voiture au quotidien faute de voir des alternatives valables à celle-ci.

    La voiture est source de dépenses et de soucis, et ceux qui en possèdent une ont l’impression de tout le temps se faire avoir, que ce soit avec leur assurance, à la pompe où chez le garagiste. Les bagnoles récentes ont le double inconvénient d’être conçues pour ne pas durer trop longtemps et pour coûter cher à la réparation.

    Plus que l’aspect environnemental, c’est cet aspect pécuniaire qui me dissuade d’avoir ma propre voiture, et qui révolte bien des automobilistes.

  4. Legeographe

    « Il y a là un immense réservoir de gens qui ne demandent qu’à changer
    leur mode de transport principal, et qui sont résigné à prendre leur voiture au quotidien faute de voir des alternatives valables à celle-ci. »

    Comme dans le marketing, on est dans la perception. L’usage d’un objet (ici, la voiture) semble plus avantageux que le vélo. La vitesse moyenne généralisée démontre le contraire. Comment ne pas s’étonner (avec Pim, qui dit la même chose) que ce genre de conclusions ne soit pas médiatisé pour que la question de la voiture soit portée au *débat national* ? Au lieu de cela, on a un débat national sur le radar « annoncé ou pas »… On a les débats que l’on mérite ?

  5. JiBOM

    Beaucoup de lectures ou de paroles ont le don de m’énerver surtout par leur manque de clairvoyance et l’obstination à l’abrutissement. De plus, je suis souvent du genre à prendre sur moi alors MERCI CarFree pour ce texte plein de bon-sens et tout le bien qu’il me procure.

  6. Antoinecycliste végé

    Un autre argument contre l’asphaltage des chemins (même si à première vue j’y étais plutôt favorable, mais en y réfléchissant, non) : http://carfree.fr/index.php/2011/05/31/est-ce-la-fin-de-la-voiture/

    Si on s’en va vers les conséquences du pic pétrolier (pétrole cher, etc.) cumulées à d’autres évolutions favorables à l’abandon de la voiture, il y a peu de chances que ce surcroit d’asphalte soit nécessaire. Il y aurait fort à parier que les petites routes deviennent vraiment, mais vraiment tranquilles…

  7. Legeographe

    Cycliste Végé, je rectifie votre lien : vous vouliez parler de ça…
    http://carfree.fr/index.php/2011/05/30/non-a-lasphaltage-des-chemins-et-des-voies-vertes/

    Oui, les petites routes seraient vraiment tranquilles et l’on dirait bonjour à son voisin tous les matins si on le rattrape, lui sur son vélo et soi sur sur le sien propre. On n’organiserait même plus des grosses lignes de vélobus, mais chacun intégrerait éventuellement un « grupetto » de 5 à 10 personnes, avec des discussions se lançant spontanément sur les échanges de services possibles dans le voisinage (un Système d’Échanges Local à bicyclette).
    Et au retour de la journée en ville ou dans le village d’à côté, on rentrerait aussi à plusieurs et l’on s’arrêterait sur le bord des routes pour glaner ensemble les derniers fruits de saison arrivés à maturité. Et si quelqu’un venait à avoir une crampe (ah, le vieux coup de la panne !), on s’arrêterait avec lui pour lui faire des étirements et lui donner à boire.

    Bon, j’arrête de rêver, ça me fout le cafard (après) de repenser à ce que l’on vit actuellement. 😉

  8. Antoinecycliste végé

    Legeographe, merci pour la rectification, qui n’est qu’à moitié juste, le lien que vous donnez est bien celui de l’article que je voulais commenter, je souhaitais juste le mettre en relation avec l’article dont je citais le lien.
    Mais ma façon de le présenter n’était pas claire, en effet.

    Je me prends moi aussi souvent à rêver à ce genre de choses, avec la même réaction que vous au final 🙁

  9. CarFree

    Pour la désaffection (relative) des jeunes pour l’automobile, il y a une autre piste que celle évoquée dans l’article, à savoir celle de la technophilie croissante des jeunes, déjà analysée au Japon:
    http://carfree.fr/index.php/2009/10/27/l%e2%80%99ere-post-automobile-au-salon-de-tokyo/
    Entre les portables, ipods ou autres iPad, beaucoup de jeunes désinvestissent le vieux symbole automobile, qui plus est associé aux générations précédentes (les vacances à la papa à quatre dans la pigeot pour rejoindre le camping à 500 bornes). En outre les jeux video de bagnoles de course qui exaltent les vitesses et les performances rendent un peu miteux le projet de vie consistant à s’acheter une petite bagnole qui coûte un Max pour faire du surplace sur le périph…
    Enfin, c’est peut être triste à dire, mais tous les nouveaux gadgets techno rendent également les transports en commun moins pénibles et longs, voire meme les rendent attrayants. Je prends le train tous les jours et je vois beaucoup de gens qui pianotent leur portable, écoutent de la musique, jouent ou regardent même des films sur leur smartphone…

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