Mise en abyme : la Géographie par et pour la voiture, de LandRover à Frankenstein en passant par l’exégèse

La publicité pour le 4X4 Freelander 2 retrace, sous vos yeux ébahis, l’histoire de la Création du Monde (ou presque) par l’automobile. Le Démiurge, le Grand Horloger, le Potier, notre Voiture Quotidienne (Pater Noster) modèle et remodèle notre espace (le décor est réalisé en pâte à modeler) ; voici la pub.

Autoplus écrivait un bref article sur le modèle et sa pub, à la sortie du modèle en 2010.

Tout y passe : le pavillon de banlieue ; le centre-ville, où la chaussée pavée n’est pas un prétexte à l’interdiction des carrosses motorisés, mais où le 4X4 trouve toute sa justification ; et puis hop, un saut à la campagne, avec des nids-de-poule qui justifient encore l’existence du 4X4 ; puis on arrive en campagne, sur les chemins, sous la forêt (on ne rencontre d’ailleurs aucun piéton ni aucun cycliste qui fasse chier, dans cette forêt, c’est tout bonnement le paradis !) ; puis on passe un pont, artifice génial que les hommes ont construit, commençant dans le mode de production asiatique (étudié par Karl Marx) ; enfin, on arrive dans des paysages qui sont cabossés par la nature, mais qui changent aussi de nature par l’action des hommes. La montagne est victime des skieurs, de l’assaut qu’on lui porte chaque hiver pour s’y rendre en voiture (à 4 roues motrices, si l’on veut être en toute sécurité sur les routes enneigées); puis la mer, vrai espace ne pouvant être parcouru par les voitures, est quand même rejoint… en voiture, vous l’aurez deviné ! On arrive en toute fin de pub devant une résidence secondaire ou ou une chambre d’hôtes ; là, pareil, c’est en voiture qu’on y va. La chambre d’hôtes ou la résidence secondaire, c’est l’échappée, c’est la villégiature, mais il faut pas en faire trop quand même, il ne faut pas s’échapper de son engin. La voiture a l’immanence d’un dieu de monothéisme : elle vous accompagne partout où vous voulez et vous ne vous échapperez pas à la campagne sans votre 4×4, « sinon ça compte pas » (cette phrase entre guillemets aurait pu être le slogan de cette pub, tellement c’est bidon comme vision de la voiture immanente).

La route est au centre de l’image, et presque immuable, par rapport au paysage environnant. La route (ou le chemin) est le seul élément du paysage qui ne disparaît pas, avec la voiture. La centralité, l’immanence (opposée à la transcendance, pas à la permanence) et la permanence sont importantes dans cette publicité.

En épistémologie, cela s’apparente au retour depuis une révolution copernicienne vers une régression ptoléméenne : la révolution copernicienne est cette révolution scientifique par laquelle on a considéré en astronomie que le géocentrisme du système ptoléméen était inexact. Le géocentrisme scientifique (enfin, c’était une erreur, un vice de connaissance) fut aussi un anthropocentrisme théologique. Dieu créa la Terre au centre de l’Univers, il vit que cela était bon, et il créa aussi l’homme pour le placer au milieu de tout ça. L’homme fut alors chargé, par son Créateur, de se multiplier et de soumettre la Nature.

L’homme a créé la voiture il y a un peu plus d’un siècle, l’agrémentant de toute une vi(ll)e automobile autour. Ça y est, la géographie pour la voiture était générée un peu plus tard, quand les classes moyennes non supérieures purent avoir l’espoir de s’acheter une voiture (aux alentours de 1950). C’était par exemple, dans l’après-guerre, un investissement dans les routes plutôt que dans le chemin de fer. La géographie pour la voiture (même si cela a aussi été pour l’autocar et pas seulement pour la voiture initialement). Mais d’une pierre deux coups, la voiture était quand même là !  Une fois générée la géographie pour la voiture, celle-ci a recréé à son tour la géographie, l’empirant de jour en jour, continuant à se rendre toujours plus efficace aux yeux de certains grands pontes. La voiture s’est imposée à l’homme. Elle fut « celle qui murmurait à l’oreille des hommes ». Elle a depuis lors saccagé les paysages, permis un tourisme de masse et une société de loisirs dans son tout plus vilain sens… Voici alors l’avènement de la géographie par la voiture. On peut faire débuter cette géographie à la fin des années 60. Le mouvement de transition pour et par est donc allé très vite.

Le slogan de Land Rover ? « Why get a car when you can get a Land Rover ? », ce qui peut se traduire par : « Pourquoi avoir une voiture quand on peut avoir un Land Rover ? »

Nous leur demanderons : « Pourquoi avoir une voiture quand toute la planète n’arrivera jamais à s’équiper de voitures ? », mais aussi « Pourquoi avoir une voiture quand on peut marcher, pédaler, rire, partager, saluer, souffler ? ».

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Mise en abyme

Longue digression historique, littéraire et exégétique (littérature comparée additionnée d’un zeste d’histoire industrielle) ou « Comment l’Homme, en bon créateur de carrosse motorisé, est une subtile mise en abyme de la Genèse ».

Bon, sur ces entrefaites, le septième jour, Dieu, il se reposa. Mais l’homme, en Victor Frankenstein, se chargea de créer son monstre: la voiture. Dans Frankenstein ou Le Prométhée moderne, dans ce roman de Mary Shelley, le personnage du scientifique en quête, c’est la mise en abyme de la Création, du fantasme de maîtrise [1]. Créer, c’est être totalement libre, les artistes le savent. Créer, c’est se donner ses limites dans les règles de l’art, ou s’affranchir de ces limites si l’on est d’avant-garde pour les repousser. Créer, c’est donc former son oeuvre puis la livrer, comme un démiurge crée puis livre un monde en clé en main (tiens, la métaphore de la clé est-elle automobile ?). Le très célèbre roman gothique de Mary Shelley consacre le passage à l’acte de création, alors qu’a déjà débuté la révolution industrielle en Angleterre à la moitié du XVIIIe siècle, cette révolution dans la production, dans la transformation de la matière première (dans la Bible, Dieu, le Potier, crée l’Homme avec de la terre glaise comme matière première ; l’industrie crée une profusion de produits manufacturés en transformant les matières premières; Victor Frankenstein crée à partir de morceaux de corps (dans la version de Mary Shelley, il est fait mention d’os provenant de charniers, les versions cinématographiques (ultérieures, donc) insisteront sur la peau de cadavres qui composent la peau de la créature [2].

L’Homme s’affranchit de sa pauvre condition de créature (à l’époque du mouvement artistique gothique, non pas celle du roman gothique appartenant au romantisme mais bien celle du bas Moyen Âge, eh bien le terme créature désignait l’espèce humaine en tant qu’espèce vivant créée par Dieu) par sa propre création du vivant (le monstre de Frankenstein): d’ailleurs, à ce sujet, la maîtrise du vivant constitue une pierre d’achoppement importante dans les controverses autour des organismes génétiquement modifiés (OGM). Le roman gothique (surtout début du XIXe siècle, mais aussi dès la fin du XVIIIe siècle) s’appelle ainsi par son goût à revisiter le mouvement artistique gothique du bas Moyen Âge. On retrouve donc l’aspect du religieux et du divin, mais dans l’idée d’horreur. Toucher du doigt le divin, dans la littérature, pour s’en effrayer. Créer à son tour, pour surpasser Dieu (ce n’est pas pour rien que Mary Shelley a choisi un sous-titre à Frankenstein : « ou le Prométhée moderne« ). C’est un fantasme : d’ailleurs, le genre littéraire fantastique doit beaucoup au roman gothique.

La mise en abyme serait-elle infinie ?

En effet, l’homme a reçu un monde qu’il a la mission de soumettre à lui, selon la tradition chrétienne. Dès lors, pour soumettre le monde, il lui faut le parcourir le plus sauvagement efficacement possible. Alors vient le 4×4 est une obligation pour l’homme pour devenir dieu à son tour : connaître son monde, se dit l’homme, c’est le parcourir à tout prix : à tout prix,  c’est-à-dire aussi quel qu’en soit le prix… On connaît le tarif désastreux de la société de la voiture… C’est la géographie pour la voiture (géographie que nous avons évoquée plus haut).

Le 4×4 (ou la voiture, plus largement), telle la créature de Victor Frankenstein, se met aussi à créer une nouvelle organisation du monde, à redessiner le monde à sa manière : c’est la géographie par la voiture. La créature se bat contre son créateur, elle le poursuit pour le détruire (enfin, le monstre détruit d’ailleurs l’entourage du créateur, pour l’avertir : la famille, entre autres).

Une traque « à la Frankenstein » (une traque où créature et créateur se cherchent, se provoquent, ne se rencontrent pas vraiment bien, mais s’en veulent beaucoup l’un l’autre sans pouvoir s’expliquer) entre le 4×4 et l’humain s’engage. Le créateur et la créature sont en lutte, comme Prométhée est en lutte pour donner le feu aux humains des dieux. A la fin du roman, après la mort de Victor Frankenstein, la créature annonce même son envie de se suicider, de s’auto-détruire. La voiture n’a-t-elle pas, en son histoire, affiché le désir de continuer sa frénésie jusqu’à épuisement total, jusqu’à son dernier souffle, quand elle aura détruit l’humain auparavant ?

Par et pour la voiture, nous vivons et nous mourrons ?

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Notes

[1] Pour la petite anecdote, Mary Shelley publia son roman en 1818 anonymement, comme si le fantasme de maîtrise artistique ne restait qu’à l’état de fantasme, pour une femme écrivain. En son propre temps, la Marquise de Lafayette a aussi publié anonymement La Princesse de Clèves. Colette, au XXe siècle, a aussi commencé par signer ses écrits avec le nom de son mari. Il n’a pas toujours été facile d’être une femme et d’être écrivain en même temps, comme si la création était réservée aux hommes ; on dit d’ailleurs souvent de quelqu’un qu’il est « le père » d’un mouvement ou d’une pensée. La paternité des idées… « Auctor en latin chrétien a, plus tard, désigné Dieu », nous dit le Wiktionnaire à l’article « auteur ». Le dieu chrétien, créateur, est un père, non une mère.

[2] http://fr.wikipedia.org/wiki/Monstre_de_Frankenstein

Image: Frankenstein’s monster (Boris Karloff).jpg

A propos de Legeographe

Rédacteur du site Carfree France. En recherche d'un monde à construire autrement que dans un air climatisé.

Un commentaire sur “Mise en abyme : la Géographie par et pour la voiture, de LandRover à Frankenstein en passant par l’exégèse

  1. RonuickRonuick

    On créé tout autour de la voiture. Des Drive-in par exemple, ou des « services au volant » pour dire cela dans un français correct. Comprenez : pour des gens qui ont le cul trop lourd pour le sortir de leur caisse et qui prennent ensuite un malin plaisir à bouffer dans leur bagnole et tout balancer par la fenètre parce que la poubelle est trop loin.
    Alors, pour assurer la propreté autour des restaurants, une grande firme a inventé des poubelles actionnables DE LA VOITURE !
    Je sais, j’en ai servi plein, de ces accros à la bagnole et au burger… (Sur mon blog)

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