Au Salon de l’automobile

En descendant de taxi, vers cinq heures, sur le perron du Grand Palais, vous recevez avant toutes choses le coup de vent rose et glacé du crépuscule d’octobre. De ce perron que l’altitude isole, peut-être devez-vous donner un regard au Cours-la-Reine, à ces marronniers d’automne embrasés, qui couvent la braise du soir. Dites adieu, au seuil de demain, à ce jadis qui, chaque octobre, meurt en vous — pour, hélas! renaître en avril. Et déboisez-moi donc ce vieux parc indéracinable dont chaque branche est un souvenir d’enfance.

Il n’y a plus d’automne, de soupirs ni de nuit. Deux cents klaxons barrissent au front de cette rangée d’autos qui trépignent le long de l’avenue. Le ciel nocturne fond au contact du Grand Palais, fuse en aurore industrielle. Des portes battent, paupières éblouies, sur un hall soleilleux où la foule fourmille.

Vous entrez malgré vous, porté par la foule, d’un pas mécanique. Vous êtes coincé entre un dos qui résiste et une poitrine qui pousse. Crainte brève de l’écrasement. Votre esprit, en quête de place, s’évade de vous, monte vers ce dôme vitré où l’air tabagique des hauteurs balance dix mille banderoles — et ces pancartes, à lettres d’or, des grandes firmes, qui projettent au-dessus de la foule l’alignement des stands invisibles. Perchoirs d’une volière géante, où votre esprit s’accroche et se rassure.

Votre corps, cependant, ayant l’expérience des cohues, connaît son droit et l’exige. Par pressions courtoises, par discrètes secousses, il obtient rapidement du dos qui le précède et de la poitrine qui le suit ces dix centimètres de supplément d’alésage qui sont son bien, sa part de libre jeu. Dix centimètres, pas davantage. Cela suffit. Votre esprit vous est rendu. Vous êtes au Salon de l’Automobile.

Vous ne voyez rien, naturellement. Vous n’éprouvez pas le besoin de voir quelque chose. Vous marchez à petits pas, presque sur place, encadré de voisins polis. Ces gens qui vous pressent sont agréables à coudoyer.

C’est l’aristocratie d’aujourd’hui.

Elle vaut bien l’autre. D’abord, elle paie comptant. Et elle paie cher. Elle se fabrique une vie de première marque avec des produits de première qualité: bonne table, bonne voiture, bons amis, bonnes affaires. Elle a su prendre l’après-guerre par le bon bout: elle en a pris les libertés, les nouveautés, voire les audaces — elle en a ignoré les drames. Elle parle peu. Elle est sans morgue, sans passion, peut-être sans idées. Elle est avide de solutions mais elle a horreur des problèmes. Elle sent bon le cigare riche et le cuir fin plein de billets neufs. Ce dos qui me précède est en ratine beige, tendue sur d’athlétiques épaules. Cette jeune femme, à ma gauche, unit les parfums de Rosine au relent sauvage du petit-gris. Nous marquons le pas, comme en un défilé de grand mariage vers la sacristie. Un orchestre assourdi, entendu par à-coups, drape notre procession de lambeaux wagnériens.

Arrêt brusque au bout de la grande nef. Odeur des pneus fraîchement noircis, qu’on dirait de cuir mouillé. Déclic de cette portière, qui ferme net comme un boîtier de montre. Envie de faire glisser entre vos doigts ce volant d’ébonite où les manettes varient et nuancent — jeux d’orgue! — le timbre de la vitesse; d’allumer ces deux phares-bijoux qui dardent sur ces ailes deux petites têtes d’argent poli; de monter sur ce marche-pied rayé de nickel où cette vieille femme, étranglée de perles, — sous le buste incliné d’un gentleman au veston strict, qui prend la commande comme un maître d’hôtel — pose un souverain pied difforme.

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Vous errez, vous cherchez, vous humez ce festin d’acier comme un vagabond au soupirail d’un restaurant. Vous montez au hasard cet escalier de marbre qui vous mène au premier étage. Acheter! Acheter!… Acheter quoi? Vous passez des autos de maître, à modèle unique, aux voitures de série. Tentation fugitive des « facilités de paiement. » Vous vous rabattez sur la motocyclette évocatrice de longs chemins attristés de boue. Vous consentez à l’équilibre instable d’un engin à deux roues — qui exigera de vous une vigilance tueuse de rêve — pourvu qu’un moteur vous emporte et vous signale aux autres hommes.

Et puis vous vous retrouvez devant la bécane, devant ce pédalier que la moindre côte ankylose, la bécane du contremaître — et qui est trop chère pour vous.

Vous éprouvez à rebours la « sensation de musée. » Vous n’êtes point l’homme moderne, qui bâille sous son gant devant le silex taillé ou la pierre gravée d’un renne, vous êtes l’homme des cavernes, qu’une machine de Wells tire de la nuit des temps pour l’ahurir devant la mécanique future. Vous montez, de stand en stand, jusqu’au plus vierge du mystère automobile. Vous voyez des pistons travailler avec un petit bruit mousseux l’essence limpide et rose qui pétille comme du Champagne. Vous voyez des moteurs tourner au ralenti, dans un soyeux silence. Trente cadrans nickelés, sur tableau d’acajou, marquent d’une titillante aiguille, le 80 à l’heure de ce volant de dynamo. Des comptes-tours (4000-minute, 6000-minute) allument au fond de cornets noirs de minuscules aurores boréales.

Vous vivez là-devant quelques secondes affreuses d’une existence inconnue de vous mais que vous savez celle, « pratico-scientifique, » d’un bon quart de l’humanité. Ces objets que l’on vous offre sous vitrine sont plus précieux que des joyaux: ce sont des objets usuels, tirés à milliards d’exemplaires, ignorés de vous, familiers à vos fils.

Ces panoplies de cuivre, de nickel et d’acier, vous les voyez déjà rouillées, déjà ferraille.

Périple accéléré, âges météoriques qui naissent, foisonnent et meurent en un éclair et qui, chaque année, dotent les hommes d’une faune colossale plus fragile qu’une flore de serre.

Je m’accoude les poings aux tempes sur cette rampe qui me penche au-dessus de la grande nef. L’appel du klaxon quelque part, aux lointains, convie à la danse de jungle, à la danse de mort, ces pachydermes écraseurs d’hommes produits d’une lente sélection, qui semblent armés pour vivre un siècle, mais dont l’année qui vient fait déjà des fossiles.

André OBEY.
Douai-Sportif, jeudi 4 octobre 1928
Photo: Salon de l’Automobile, vue générale [photographie de presse] / Agence Meurisse 1924

9 commentaires sur “Au Salon de l’automobile

  1. WITTMANN

    Ben oui, le peuple est une masse de connards qui adorent la bagnole. Partout y a de grosses pubs pour les bagnoles. Aucune pub pour une marque de vélo. Une société de gros connards .

  2. Joffrin

    @WITTMANN Chomsky n’est pas un ange : défense non excusée du négationnisme et incapacité à vouloir considérer les massacres des Khmers rouges (’touche pas à mon Pol Pot’). L’idée que « défendre le droit qu’a une personne d’exprimer ses opinions ne revient nullement à les partager », tolérer le négationnisme aussi, cette idée n’est pas cohérente avec celle de la dénonciation de la fabrique de l’opinion, qui est naïve donc. On va faire un peu de philo de comptoir, mais c’est pas mon domaine. 

    André Obey, qui est né en… 1892, écrit ici : « Votre corps, cependant, ayant l’expérience des cohues, connaît son droit et l’exige ». Ce corps exige de façon ‘naturelle’, ‘instinctive’, à partir d’un ‘grammaire primordiale’ ou bien est-il un peu aussi plongé dans l’histoire ? Il est un peu réfractaire… Le corps a peut-être aussi un cerveau qui pense (donc). C’est de l’unité esprit-chose latourienne ça ? Chose-esprit ? Unité corps-esprit ? Unité marchandise technicisée-esprit ? Unité force de travail-esprit aussi ? Latour voulait brouiller la modernité et nier l’existence du capitalisme (la logique de Sombart). Mais, s’il s’agit d’une unité poubelle-esprit, unité Latour-Keucheyan-Bronner, on est alors dans l’esprit-poubelle, dans la foule. Mais plus de déchets ou de voitures ne changerons pas fondamentalement notre façon de penser et il y a un os ici : ces objets nous conditionnent, certes, ils nous structurent, certes, mais ils sont contingents. Sommes-nous contingents ? Mortels, oui. Mais on est là. Et certains diront, à la suite d’un Latour un poil descolé : tu es la poubelle parce que c’est dans ta nature-culture (poubelle). C’est de l’empirisme radical à la mode Berkeley qui veut être scientifique en discréditant le travail scientifique et le réalisme à bon compte, qui cherche à s’en affranchir. « Esse est percipi aut percipere » ? La phrase n’est pas cohérente, il y a ici une contradiction logique : ‘percipi’ (être perçu) ou ‘percipere’ (percevoir) ? Si ‘Esse est percipi’, alors il y a du réel qui vous observe et qui vous bouscule aussi et la preuve du pudding c’est que vous le mangez. La réalité extérieure (la res extensa) n’est confondue à la pensée (res cogitans) que par un artifice logique. Percipere ? Ici, pas de réel donc, que des idées que nous nous faisons du réel qui doivent alors sortir d’un « schéma inné », d’une « grammaire primordiale » à la mode Chomsky donc, née avec l’humanité mais inventée aux USA dans les années soixante (cherchez l’erreur). Dans cette logique, le problème c’est juste notre cerveau, le fait que nous soyons naturellement des consommateurs naturellement stupides et des moutons conditionnés (et Chomsky a donné des idées à un gredin Suisse : Razmig Keucheyan, idée qui consiste à se positionner comme ‘gauchiste’ pour mieux enfumer des crétins ‘gauchistes’ dans ton genre ; c’est auto-validant : si vous êtes assez stupides pour les croire, c’est que leurs principes sont bons, CQFD ; ici, il faut imaginer Keucheyan, qui place un texte dans le Diplo ou dans Contretemps et se bidonne en se disant : mais qu’ils sont cons ! Un vrai plaisir, encore, encore ! Trop bons, trop cons ! Vive le socialisme !). Mon problème avec ça, c’est que ça naturalise la banalité, ça rend le monde commun, c’est de l’économie politique. On peut considérer des structures et des agents, et ne pas considérer des agents-structures : les structures sont aussi mentales de différentes manières (elle nous conditionnent mais elles sont aussi construites mentalement pour comprendre un réel qui n’a rien de strictement empirique, Kant ?) ; elle n’ont rien de particulièrement bio-naturel et ce qui est structuré peut se déstructurer et se restructurer (c’est ce qui pose problème dans le fond à l’empirisme et la phénoménologie). Pour ne pas trop restructurer tout ça, on va considérer que c’est ‘auto institué’, c’est de la ‘construction sociale de ceci ou cela’ et ça passe pour démocratique. En considérant des structures, il n’a jamais été question de dissoudre l’individu ou l’agent et sa raison dans ces structures ; inversement, considérer uniquement du naturel cognitif ou linguistique, qui éventuellement produit des effets pervers pour des tas de bonnes ou mauvaises raisons, c’est dissoudre l’agent sous prétexte d’un individualisme méthodologique cognitiviste foireux.

  3. Gwenael

    Voilà du verbe propre à délivrer les chevaux-vapeur de notre imagination ! En quoi nous contenons la puissance dans le poème et ne la dispersons pas sur le néant des autoroutes.

     

  4. Joffrin

    Sur l’idéologie anglaise, cf. Cornforth bien entendu :

    https://editionsdelga.fr/portfolio/212/

    C’est, grosso modo, tout ce qu’ils éditent de valable, avec Clouscard (mais là, bonjour le jargon).

    « Tout est permis de conduire, rien n’est possible »

    (DJ Clouscard, 2023 remix, Delga edit, bientôt dans les bacs et en streaming).

    En voilà du bon structuralisme : plutôt taper sur la bagnole elle-même que sur la tête du conducteur.

  5. Joffrin

    @WITTMANN La société, ça existe : c’est constitué de contrats, d’objets, et donc : de contrats-objet comme la voiture, et c’est structuré et restructurable donc. La socialisation ? Bof, c’est déjà du jargon sociologique et on en cherche le sens depuis le début (éducation alors ? Ah ben, oui là, c’est plus précis). La culture ? Même problème, qui est lié, logiquement : pour trouver une définition valable, il faut beaucoup chercher, se contenter de rien ou inventer (ce dont ne se privent pas les sociologues, qui justifient leur existence sociologique avec ça : eux existent, leurs idées sont volatiles et disparaissent, c’est de la poubelle hégélienne). Le peuple ? Ah, ben là, c’est non : on ne l’a jamais vu le peuple. Même lors des révoltes et des révolutions : on a vu des révoltés et des révolutionnaires en armes et c’est tout. Ils restructurent alors la société. Mais ça correspond à des époques passées : faire la révolution avec des gens qui ne pensent qu’à partir de réseaux informatiques, ou ne rêvent que d’objets compliqués, c’est impossible (bon, là, bien entendu « LE PEUPLE » conçu comme un tas d’abrutis, la tête dans le smartphone et le corps dans la bagnole… ici ça prend un peu forme : mais c’est la société en fait, des contrats-objet, cf. ci-dessus). On va pas se crêper le chignon pour des peanuts et tout ça c’est du conjoncturel, mais c’est aussi dans l’histoire en mode hégélien. Comme dirait Stirner, qui avait suivi les cours de Hegel (et qui raillait volontiers Proudhon), le peuple c’est un spectre, un fantôme, une idée qui plane dans ta tête. 

  6. WITTMANN

    Chui assez d’accord. J’aime beaucoup René GIRARD et son désir mimétique. Ca marche bien aussi, le désir mimétique..

  7. Joffrin

    Sur Girard, je recommande le livre de Guillaume Erner (celui qui parle dans le poste à galène) : https://www.puf.com/content/Expliquer_lantisémitisme ; ça défrise. Ensuite, on peut considérer la loi suivante : « Il ne suffit pas d’en avoir, il faut en avoir plus que les autres ». C’est la base du paradoxe de Lauderdale : la richesse privée comme consistant « en tout ce que l’homme désire comme utile ou agréable pour lui ; qui existe dans un degré de rareté » (1804). Produire de la valeur, c’est créer de la rareté. Ensuite, on peut considérer qu’« un bon consommateur est un consommateur qui s’ennuie », d’après Scitovsky : « Joyless economy », 1976. En ce qui concerne Girard, il y a la notion de « bien positionnel » de F. Hirsch dans : « Les limites sociales de la croissance », 1976 (après Veblen et avant Frank). Scitovsky et Hirsch ont chacun préfacé le livre de l’autre et il y a une coopération probablement. Mais, point important, je pense que Scitovsky prime sur Hirsch (pour répondre au message) : c’est l’ennui, le désœuvrement qui va produire l’envie, un désir mimétique sans objet réel souvent. Voir par ex. S. Zweig, https://www.anthologiablog.com/post/stefanzweig-themonotonizationoftheworld-1925 texte traduit et édité chez Allia (https://editions-allia.com/fr/livre/895/l-uniformisation-du-monde). Autre loi : « Vous faire vouloir ce dont vous n’avez pas besoin, vous donner le besoin de ce dont vous ne voulez pas » : de l’effet Diderot (https://jamesclear.com/diderot-effect) à l’effet Illich, la seconde partie de la phrase (et de la micro à la macro économie). Tout ce site formidable est plus ou moins consacré à l’effet Illich : merci à ceux qui le font tourner donc. Pour une compilation non exhaustive de lois du capitalisme : https://www.researchgate.net/publication/366066095_The_Stone_Tablets_of_capitalism_'Public_Vices_Private_Benefits

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