Vélocratie

— Alors, me demanda mardi un gros boursier de ma connaissance, qui n’a plus l’âge, — c’est sa conviction du moins — de se dégraisser par la bicyclette, alors vous fondez un nouveau parti?

— Oui et non, mon vieux, répondis-je au ploutocrate narquois. On n’a pas à fonder ce qui existe, ce qui se fait tout seul. Le parti du cyclisme n’a eu besoin que du cycle pour naître. Dès que le vélo est descendu des hauteurs de la virtuosité dans la vie pratique, où je n’ai cessé, pour ma part, de le pousser vigoureusement, le lien entre les hommes et les femmes qui possèdent un vélo était solidement noué. Le parti, si vous tenez à ce mot pour me blaguer à votre aise, le parti était fondé. Il grandit tous les jours en force et en nombre. Voyez donc la statistique, mon cher financier! Sous les colonnades de la Bourse, où vous vous rendez en fumant votre cigare, ce qui me procure le plaisir de vous rencontrer rue Vivienne et de vous répondre en cinq sec, regardez autour de vous, les gros, les petits, les gras, les maigres, les riches, les pannés, les douteux. Ce sont tous des boursiers comme vous. Et pourtant, vous pouvez dire hardiment que pas un seul de ces hommes n’est votre ami. Tous vous salueront gentiment, oui. Poignée de main, oui; coup de chapeau, oui. Mais d’autre lien de sympathie entre eux et vous, il n’y en a pas. Montez à bicyclette, et aussitôt tous ceux de la colonnade et de la corbeille qui font du vélo deviendront vos camarades. Je ne dis pas qu’ils mettront leur montre au clou pour vous sauver d’une liquidation fâcheuse, que je vous souhaite de ne jamais connaître, mais si vous avez besoin d’un petit service, d’un tuyau utile, de préférence ils s’approcheront de vous, qui serez un frère de la pédale. L’été même, il me paraît prouvé que les cyclistes qui sont dans les affaires se réunissent de préférence et font d’assez bonne besogne en petit comité. Bref, je vous tiendrai le même raisonnement que pour la franc-maçonnerie. Je crois à la maçonnerie par le vélo. J’y crois au point que je suis archi-sûr de son existence, soit à l’état bruyant, soit à l’état latent; cela dépend des tempéraments. Mais que le cycliste soit fier ou timide, verbeux ou taciturne, soyez persuadé, mon cher ami, qu’il porte dans son cœur le cycliste qui passe à côté de lui, de préférence à tout autre homme! Certes, nous avons passé l’époque où deux vélocemen, comme on disait alors, descendaient de machine pour se serrer la main quand ils se rencontraient sur une route. J’ai encore connu ces temps. Ils ne sont pas lointains. Il suffit d’évoquer l’année 1890. C’était hier. Mais cette tendance même démontre la vérité de ce que je vous dis là. C’est elle qui m’a toujours frappé. Et quand nous avons parlé avec Rousseau (1) d’un journal quotidien, destiné à devenir un grand journal, c’est cette observation qui a fait le fond de ma théorie. Les faits démontrent combien j’ai eu raison, mon cher ploutocrate. Mettez un prince et un ouvrier au bas de la même côte, poussant tous deux leur bécane parce que la pente est trop raide; ils s’estimeront d’abord, parce que tous deux cyclistes. Ils se parleront ensuite, parce que cyclistes. Et si, il y a un petit service à se rendre, soit du côté du prince, soit du côté de l’ouvrier, rassurez-vous, le cœur y sera d’un côté comme de l’autre. Ils arriveront en haut de la vallée bons amis. Et pourtant l’ouvrier aura peut-être voté pour un candidat radical-socialiste-collectiviste-nihiliste… Il n’en gobera pas moins le prince et son vélo… Arrangez cela et tirez-en toutes les conclusions que vous voudrez…. Vous n’en sortirez pas. C’est une affinité nouvelle qui se crée entre les hommes.
— Je le croirais, à vous entendre !
— Flatteur de financier ! Autre chose. Vous lisez le Vélo(2), quoique non cycliste, parce que ça vous amuse de voir notre petit travail, nouveau de base et d’aspect, n’est-ce pas?
— Bien sûr, sans quoi je ne vous aurais pas parlé de votre parti fin de siècle. Est-il aussi fin de guerre, votre parti?
— Mon cher, j’y arrive. Vous pourrez blaguer ensuite. Rien d’utopique dans mon discours. Puisque vous lisez le Vélo, remarquez la ligne de conduite qui se dessine dans sa petite rubrique politique, car il faut bien sacrifier quelques centimètres de la troisième page à la politique, qui décide du sort des nations. C’est quelque chose, sans être tout comme les retardataires le croient où feignent de le croire. Eh! bien, remarquez la note politique du Vélo. Elle est pour le moment contraire à celle de presque tous les journaux de Paris, en ce qui concerne l’Italie (3). Alors que partout ailleurs l’Italie est vilipendée par des publicistes en colère, le Vélo lui fait les doux yeux, parle d’union latine, d’alliance historique au détriment de la Triple Alliance (4)… Pourquoi cette tendance? Bien sûr ce n’est pas le Vélo qui défera l’œuvre de Bismarck. Mais enfin la tendance? D’où vient-elle?… De ce que la bicyclette est furieusement pratiquée dans l’Italie du Nord. Milan est une capitale vélocipédique. Les coureurs italiens sont venus à Paris au moment le plus critique des affaires d’Aigues-Mortes (5). Nos cyclistes les ont acclamés. Voilà une sympathie traditionnelle à laquelle nous revenons à cause de la bicyclette, et par la bicyclette. Cette sympathie est d’ailleurs d’accord avec nos intérêts, si bien que tout s’enchaine. Supposez que tous les Français soient vélocipédistes, au lieu d’être vélocipédistes à 300.000 seulement. Ce serait une transformation dans la politique de notre pays…
— Vous allez bien, vous ! !
— Je vous démontre simplement mes vérités en exagérant, pour mieux vous faire sentir toute la force de ce parti naissant, et la nécessité qu’il y avait pour lui à être pourvu d’un organe quotidien comme le nôtre… Car le journal, c’est le lien tangible, sans cesse renouvelé, sans cesse resserré.
— Et votre parti international, universel, humain, vous l’appelez comment ?
— Je ne l’appelle pas. Mais on pourrait l’appeler.
— Comment?
— Vélocratie.
— Une vélocratie ? Oui, après une aristocratie, une démocratie, une ploutocratie… Oui, une vélocratie. Eh ! eh ! Là-dessus, comme en faisant les cent pas nous étions arrivés sous sa colonnade, le fils de Plutus entra dans le temple de son papa, et il dut dire à ses amis de la coulisse:
— Je viens de rencontrer un vélocipédiste enragé. Ces gens-là sont inouïs, mon cher! Le mien n’est pourtant pas une bête, eh ! bien, il m’a raconté des histoires à dormir debout… Qui veut de l’Extérieure? Je vends des Lombards? Dont dix! Et dans le chahut effroyable des boursiers vociférant ensemble, notre homme a disparu comme une aiguille dans une botte de foin.

Lire aussi :  Vive la République !

Arator.
Le Vélo : journal quotidien de vélocipédie
6 janvier 1894

Image: Etienne Bunau-Varilla (1890-1961) installant Marcel Berthet (1887-1953) dans son vélo torpille au Parc des Princes en 1913.

Notes

(1) Paul Rousseau, co-fondateur avec Pierre Giffard du journal Le Vélo, premier quotidien français entièrement consacré au sport.
(2) Le Vélo est un quotidien français spécialisé dans le sport, qui parut en France à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle. Ce titre, qui était omnisports, fut publié du 1er décembre 1892 au 20 novembre 1904 et cessa sa parution à la suite de la montée en puissance du journal L’Auto-Vélo.
(3) En rapport avec la révolte des faisceaux siciliens des travailleurs, un ancien mouvement populaire d’inspiration démocratique et socialiste apparu en Sicile, entre les années 1889 et 1894.
(4) La Triplice (de l’italien triplice « triple »), également appelée Triple-Alliance (ou Triple Alliance), est le nom donné à une entente conclue entre l’Empire allemand, la double monarchie austro-hongroise et le royaume d’Italie de 1882 à 1915.
(5) Le massacre des Italiens d’Aigues-Mortes est une suite d’événements survenus les 16 et 17 août 1893, à Aigues-Mortes (Gard, France), ayant conduit au massacre de travailleurs italiens de la Compagnie des Salins du Midi, par des villageois et des ouvriers français. Les estimations vont d’une dizaine de morts (officiellement 8) à 150 morts (selon la presse italienne de l’époque), ainsi que de nombreux blessés, victimes de lynchages, coups de bâton, noyade et coups de fusil. Cet événement est aussi l’un des plus grands scandales judiciaires de l’époque, puisqu’un acquittement général fut prononcé.

3 commentaires sur “Vélocratie

  1. Hdkw

    Un texte moderne, la mention du massacre d’Aigues-Mortes fait écho au présent quand certains traitent les cyclistes de bobos-islamo-gauchistes..

    La vélocracie pourrait être un concept moderne aussi: une société qui a diminué son empreinte écologique jusqu’à être soutenable (donc forcement qui n’a plus de voitures individuelles) et qui fonctionne avec des outils ‘conviviaux’ comme l’entendait Illich (qui engendrent des rapports sociaux moins violents du coup).

Les commentaires sont clos.