Des mobilités à la mobilité

Cet article est extrait d’une recherche exploratoire de l’INRETS, commandée par la « Mission Transports » de la Direction de la Recherche et des Affaires Scientifiques et Techniques du Ministère de l’Equipement (DRAST), intitulée « Mobilité urbaine et déplacements non motorisés : situation actuelle, évolution, pratiques et choix modal« .

L’auteur de ce travail est Vincent Kaufmann, chercheur à l’Institut polytechnique fédéral de Lausanne.

Définition: Des mobilités à la mobilité

La forte imbrication des formes de mobilité spatiale nécessite une vision globale qui mette l’accent autant sur les structures dans leurs interrelations que sur les mouvements eux-mêmes. Dans cette optique, l’étude de la mobilité quotidienne ne prend son sens que par rapport aux autres formes de mobilité spatiale.

Nous considérons que la mobilité spatiale forme un système composé de quatre types articulés autour de deux dimensions :

(1) l’intention d’un retour à court terme, donc un déplacement circulaire (aller-retour) ou, au contraire, l’absence d’intention de retour à court terme, donc un déplacement linéaire (origine – destination) du déplacement, et

(2) la portée spatiale du déplacement, interne au bassin de vie du domicile ou au contraire, impliquant un changement de bassin de vie. Ces deux dimensions permettent de spécifier quatre types de mobilité (voir tableau 1.1) :

• la mobilité quotidienne, soit l’ensemble des déplacements de la vie quotidienne ;

• les voyages, soit l’ensemble des déplacements interrégionaux ou internationaux impliquant l’intention d’un retour à court terme ;

• la mobilité résidentielle, soit les changements de localisation résidentielle internes à un bassin de vie sans intention de retour à court terme ;

• la migration, entendue comme l’installation dans une autre région ou un autre pays, sans intention de retour à court terme.

Les quatre types de mobilité correspondent à des temps sociaux spécifiques :

• La mobilité quotidienne renvoie aux temporalités courtes que sont les rythmes sociaux de la quotidienneté. Nous considérons ces temps comme récursifs, car non seulement ils sont répétitifs et impliquent un retour quotidien à leur origine, mais à mesure qu’ils se répètent ils forgent des habitudes spatiales.

• Le voyage renvoie à des temporalités plus longues. Parler de voyage nécessite que la durée entre l’aller au retour excède la journée. De même que pour la mobilité quotidienne, il est pertinent de parler de récursivité, car chaque nouveau voyage entrepris permet le cumul d’expérience.

• La mobilité résidentielle renvoie à des temporalités fortement associées au parcours de vie. Elle est fortement associée à ses moments de transition et peut impliquer un retour ou pas. Nous la considérons comme définitive car elle renvoie à l’histoire de vie de la personne.

• La migration constitue une expérience totale et en ce sens sa temporalité renvoie à l’ensemble de la vie, elle marque l’identité du sujet (Tarrius, 1988).

L’implication totale de l’être qui la vit permet de la considérer comme définitive, indépendamment du fait qu’elle s’accompagne ou non d’un retour.

Ces quatre types de mobilité spatiale entretiennent entre eux des liens forts. Comme le relèvent Marie-Claude Brulhardt et Michel Bassand « Les divers flux de mobilité ne sont pas isolés les uns des autres, mais entretiennent entre eux des rapports de causalité, de complémentarité, de subsidiarité, de substitution, d’incompatibilité, etc. » (Brulhardt et Bassand, 1981 : 506). La compréhension et l’explication d’un de ces flux nécessite la prise en compte des autres. Ensemble, les différents types de mobilité spatiale fondent des équilibres spatio-temporels entre sédentarité et mobilité spatiale et des rythmes, pour reprendre les termes de Michel Bassand et al. (1985).

Ceux-ci peuvent être observés au niveau individuel, aux niveaux mésosociaux et au niveau global.

Au niveau individuel, un changement intervenant dans l’une ou l’autre de ces temporalités va affecter, provisoirement ou définitivement, au moins un autre type de mobilité spatiale. Une mobilité spatiale va entraîner d’autres mobilités spatiales, du fait, notamment, de la superposition de leurs temporalités :

• Un fort allongement de la pendularité, suite à un changement de travail, ingérable au quotidien, va généralement entraîner une mobilité résidentielle, voire une migration inter-régionale.

• Un voyage va forcément induire une mobilité quotidienne pendant la durée du séjour. Dans la mesure où la vie quotidienne se déroule dans un autre espace que celui de résidence, elle sera différente. Par exemple, une fois arrivé sur son lieu de vacances ou à la destination de son voyage professionnel, une vie quotidienne va être déployée, induisant des déplacements de temps-libre, éventuellement lié au travail si le motif du voyage est professionnel, etc.

• Une mobilité résidentielle ou une migration va obligatoirement modifier la mobilité quotidienne. Ces implications n’ont fait l’objet que de quelques travaux, comme ceux de Marc Wiel et Yann Rollier (1993), qui montrent que les habitudes de mobilité quotidienne sont le reflet de localisations résidentielles successives.

• Une migration a de fortes chances de déterminer des destinations de voyage (visite aux amis ou la famille restés au lieu d’origine) et de déterminer des mobilités quotidiennes. Alain Tarrius l’a bien montré avec l’exemple des immigrés Lorrains de Fos sur Mer (Tarrius, 1988) dont les pratiques sociales restent très spécifiques. Le développement urbain de Los Angeles, ville de migrants à la recherche de liberté l’atteste également.

à suivre

Hier: Mobilité urbaine et déplacements non motorisés
Demain: Mobilité et modes de vie, entre aspirations et contraintes

Sources:
Tarrius A. (1988) Pour une offre opportune de transports en commun dans une conurbation de villes moyennes: une approche sociologique, in: Transports urbains no 62, 27-30.
Brülhardt M.-C. et Bassand M. (1981) « La mobilité spatiale en tant que système », in : Revue suisse d’économie politique et de statistique, Vol. 3/1981, 505-519.
Bassand M., Brulhardt M.-C., Hainard F. et Schuler M. (1985) Les Suisses entre la mobilité et la sédentarité, Presses Polytechniques Romandes, Lausanne.
Wiel M. et Rollier Y. (1993) « La pérégrination au sein de l’agglomération – constats à propos du site de Brest », Les annales de la recherche urbaine, no 59-60, Paris, 151-162.


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