Gaz de Schiste, l’imposture médiatique aussi (2)

Lecture critique d’un article de la presse officielle française : « Faut-il avoir peur du gaz de schiste ? » Le Monde 14 septembre 2012. Par Marie-Béatrice Baudet, Jean-Michel Bezat, Stéphane Foucart et Hervé Kempf (1). En trois épisodes, seconde partie.

Deuxième paragraphe « Une exploitation qui présente des risques »

– Le Monde : « La réalité de plusieurs contaminations d’eaux souterraines dues à l’exploitation du gaz de schiste ne fait pas de doute. Dans un rapport d’étape publié en novembre 2011, l’agence fédérale américaine de protection de l’environnement (EPA) a compilé des cas de pollutions attribués aux activités gazières. »

En 2012, le négationnisme n’est plus possible. Même avec la pire malhonnêteté intellectuelle les journalistes, pas plus que les pétroliers, ne peuvent se permettre de remettre en cause la « réalité des contaminations ». Le film documentaire de Josh Fox « Gasland » est sorti en 2010, il a fait le tour du Monde et donc tout le monde a vu et sait ce que sont les manifestions des contaminations de la fracturation hydraulique. Elles ne nécessitent pas d’analyse chimique, elles sont directement visibles dans le film. Inutile de savoir lire, même les illettrés et les analphabètes peuvent comprendre comment ça se passe.

Impossible de nier, pour les pétroliers il faut relativiser et marginaliser, c’est ce qu’entreprennent les journalistes. Le ton de la fin de la seconde phrase est suspect, il annonce la couleur : « des cas de pollutions attribués aux activités gazières »… donc des allégations… Dans le sous paragraphe suivant les journalistes détaillent et l’on apprend sur un ton très précautionneux l’origine des allégations: « des populations se plaignent de pollutions diverses, qu’elles attribuent à l’exploitation des gaz non-conventionnels ». Suit un argumentaire technique contradictoire susceptible de perdre le lecteur du Café du Commerce. Mais, pour le remettre sur le droit chemin de la vérité objective pure et lui faire comprendre le fin fond de l’affaire, le mot de la fin est confié à un mastodonte du pétrole : Total.

A ce stade de l’article, on sait en prenant un peu de hauteur que d’un coté il y a des scientifiques indépendants relevant un à un les dégâts collatéraux des gaz de schiste et que de l’autre coté, disposés en orgues de Staline, des bataillons de scientifiques maison s’activent pour nier ces dégâts ou alors pour les relativiser, les externaliser et les marginaliser quand le négationnisme brutal est devenu impossible.

La démonstration de la contamination des aquifères par les activités gazières n’est plus à faire en 2012. Elle est déjà acquise depuis plus d’une décennie non pas par « les cas » signalés ici et là, mais bien en amont par les intenses activités législatives de Dick Cheney. Le double homme d’État et d’Haliburton, bien avisé en politique et en affaire a mis la loi fédérale de l’Amérique en conformité avec l’activité gazière. Pour cela, il a obtenu du législateur l’abolition de toutes les lois de protection de l’environnement et plus particulièrement il a su alléger la conscience morale et patriotique des gaziers en débarrassant son pays du pesant et très ennuyeux « Safe Drinking Water Act ».

Dans la foulée du « Patriot Act », Dick Cheney ou un de ses sbires a jugé utile d’inscrire les écologistes un peu trop activistes sur la liste des terroristes : « La Terror Watch List » a l’honneur d’accueillir Josh Fox, l’auteur de Gasland. En résumé avant même que débute la grande offensive des forages, on savait déjà par l’intense activité législative du chef spirituel des huiles et gaz de roche mère d’Amérique que des « cas de contamination » allaient être tôt ou tard signalés. Rien n’était laissé au hasard.

Après le contrôle de la loi, pour plus de sûreté, un second barrage anti-divulgation de cas avait été très judicieusement érigé ; les contrats d’exploitation faits signés aux propriétaires des terrains comportaient des clauses de confidentialité, interdisant à ces derniers de faire étalage de leurs malheurs au cas où un « cas de contamination » surviendrait. Pour la bonne marche des affaires, la publicité des procès devait être absolument évitée. Infiniment prévoyants, les pétroliers avaient érigé une loi du silence. Ainsi, par une clause omerta inscrite dans le contrat, les hommes de main du syndicat du crime écologique s’assuraient en toute légalité du mutisme de leurs futures victimes.

En fait, bien avant toutes ces précautions et manipulations juridiques, commerciales et contractuelles, il faut bien savoir que les gaziers savaient tout depuis le début. Les ingénieurs de la fracturation hydraulique sont professionnellement obligés de connaître le problème des fuites (dans la nature), non pas par souci environnemental mais par logique d’ingénierie. Il s’agit de leur domaine de compétence, l’efficience d’un processus de production énergétique, la rentabilité d’un système industriel, c’est leur affaire. Lorsque l’on met en œuvre un dispositif technologique complexe et couteux comme la fracturation hydraulique pour extraire une « richesse » minière et qu’un pourcentage important de celle-ci se perd dans la nature, c’est un problème d’efficience du système qu’il faut améliorer, c’est un problème de manque à gagner à résoudre pour les investisseurs. Aujourd’hui, monsieur tout-le-monde peut savoir qu’ils savaient bien avant « les cas » signalés… Il suffit qu’il regarde le second documentaire de Josh Fox: « Le ciel est rose ». Ainsi, les industriels savent depuis des lustres que des fuites importantes se produisent le long du tubage, et en 2012 les journalistes, traitant le sujet, aurait dû le savoir aussi, comme monsieur tout-le-monde.

– Le Monde donnant la parole à un pétrolier: « A ma connaissance, la fracturation hydraulique en elle-même n’a été incriminée que dans un unique cas, à Pavillion, dans le Wyoming, explique un responsable de Total. Mais il s’agit d’un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire puisque l’opérateur a fracturé la roche bien trop près de la surface, à environ 600 mètres. »

La malhonnêteté atteint ici un sommet… dans les colonnes du Monde. Pour Total, les exceptions infirment la règle, « les cas de contamination » des nappes phréatiques sont des « cas d’école de ce qui ne faut pas faire ». En fait, la démarche discursive des pétroliers est de faire de chaque « cas » une exception explicable par des circonstances locales et des mauvaises pratiques, ainsi il n’y a plus de règle possible. Le risque intrinsèque de la fracturation hydraulique est dans tous les « cas » externalisé et la seule règle valable est l’innocence de la technique. Les experts es-fracking unanimes sont donc formels : les écologistes se trompent de cible en condamnant la fracturation hydraulique alors que c’est le tubage qui est en cause. Mais sans tubage, comment faire la fracturation hydraulique ? La encore, les experts d’État, de Total et ceux aux normes CE, ayant en toutes circonstances réponse à tout condamnent les « cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire » et dénoncent ouvertement les vrais coupables : « ces accidents intervenus outre-Atlantique sont surtout le fait de l’irruption de nombreux petits opérateurs, financièrement fragiles et peu regardants sur la sécurité de leurs installations. » Ici, il y a double externalisation, les « cas » sont étrangers, « outre-Atlantique » et dus à des minables sans le sou.

Dans la sphère éthérée des experts es-gaz de schiste, tout irait pour le mieux comme dans le meilleur des mondes si l’exploitation était réservée au mastodonte français Total de la prospection pétrolière. Rappelons que dans la brochette des journalistes, il y en a un qui a justement bien écrit « Comment les riches détruisent la planète », les « sans le sou » ne sont pas les seuls coupables. Les Crésus du pétrole comme BP et Total y sont forcement visés puisque la prospection pétrolière laisse des traces durables là où elle passe comme dans le delta du Niger où les désastres écologiques et humanitaires refont régulièrement surface dans la presse.

Récemment une plateforme Total en Mer du Nord a fait parler d’elle à propos d’une grave fuite de gaz. Même entre les mains expertes d’un Crésus pétrolier français situé du bon coté de l’Atlantique, on signale des « cas » de fuite préoccupante (2).

Cependant, à titre de culture générale, les piliers du Café du Commerce doivent savoir que depuis les origines de l’aventure pétrolière le gros des pollutions est le fait des activités normales tout au long de la filière et non des accidents même aussi graves que celui de Deep-water Horizon dans le Golfe du Mexique en 2010…

Troisième paragraphe « Les forages modifient les territoires »

Le titre fait manifestement dans l’euphémisme: « Les forages modifient les territoires ». Plus insipide que ça, tu meurs. Avec un Hervé Kempf dans la brochette des journalistes, on aurait dû avoir droit à quelque chose de plus consistant, et même de plus journalistique, ceci d’autant plus qu’avec « Gasland », on était déjà mis au parfum. Les mots et les chiffres de ce paragraphe ont été soigneusement soupesés et choisis ainsi que les intervenants triés sur le volet.

Une association américaine, Nature Conservancy, convoquée dans la joute, a pu placer une petite phrase mais qui est loin de décrire le désastre déjà révélé par Gasland : « le déboisement fragmente la forêt, créant de nouvelles lisières, ce qui change les conditions d’habitat des espèces sensibles qui dépendent des conditions de la « forêt profonde ». Le choc des photos du film de Josh Fosh est comme amoindri par ces informations naturalistes habituelles connues de longue date et valables pour toute les emprises industrielles sur le territoire. Autoroute, ligne ferroviaire à grande vitesse et ligne à très haute tension « modifient le territoire » selon l’euphémisme des journalistes. En d’autres termes et en lecture subliminale, on arrive à la conclusion qui s’impose : les gaz de schiste ne font pas pire.

On apprend qu’une plateforme de forage occupe un territoire de 3,6 hectares. C’est énorme ! Un calcul de coin de table, possible même au Café du Commerce révèle que pour une petite fournée de 100.000 forages, on a déjà 3600 km² de condamné à jamais.

Rappelons que la superficie de la France est de 550.000 km² pour la Métropole. Une fois la dynamique de la récupération des gaz de schiste lancée, c’est la prolifération des sites de forages qui devient la règle. Le territoire attrape la petite vérole, à savoir la variole, une maladie épidémique très contagieuse liée à un poxvirus. Aux pustules de la phase de forage succèdent les cicatrices indélébiles telles que les montre le film de Josh Fox. Aux États-Unis où les gaziers ont les mains libres et l’administration dans leur poche, et où les écologistes activistes sont inscrits sur la liste des terroristes, le million de forages pointe sur la ligne d’horizon…

Le paragraphe finit en queue de poisson avec une question dont il est dès aujourd’hui très facile d’imaginer la réponse. Mais Le Monde veut en rester au stade de l’interrogation : « Qu’advient-il du terrain après exploitation ? Il ne s’agit pas seulement d’évacuer les équipements de surface et la tête de puits, mais aussi de décaper le sol de son revêtement pour remettre de la terre naturelle et permettre le retour de la culture ou de la végétation originelle. L’expérience américaine est encore trop récente pour savoir si cette restauration est systématiquement pratiquée. »

Pour ce problème majeur légué aux générations futures, l’article fait donc l’impasse totale ! Patience, patience, la science avance, laissons avancer la science… au 100 millième forage on ne sait rien, patience peut-être qu’au millionième… « Wait and see », attendons pour voir, « Qui vivra verra ».

S’il faut attendre pour voir, quand les forages n’ont pas fait parler d’eux en phase active on connaît déjà le décor d’apocalypse que peuvent prendre les paysages lorsque survient un accident. Dans son livre Jacques Ambroise résume un de ces « cas de contamination » : « En 2006, à Cody au Wyoming, une fuite de gaz a libéré un million deux cent mille mètres cubes de gaz « naturel » polluant l’air mais également l’eau potable où l’on retrouve d’importantes quantités de benzène et autres produits chimiques. Des oiseaux meurent par centaines. Les agriculteurs constatent des comportements anormaux dans les troupeaux de bovins et d’ovins et l’arrêt des naissances pour cause de stérilité. Quatre ans plus tard et après nettoyage, les analyses du sol et du sous-sol, révéleront des contaminations au Tétrachloroéthylène 1400 fois supérieures aux doses admissibles et 6000 fois supérieures, à l’arsenic et à d’autres produits chimiques. Les opérations de décontamination devraient durer 10 ans. »(3) Ce qui fait au minimum 14 ans d’emploi durable dans la région.

(…)

(1) LE MONDE | 14.09.2012 Par Marie-Béatrice Baudet, Jean-Michel Bezat, Stéphane Foucart et Hervé Kempf
http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/09/14/faut-il-avoir-peur-du-gaz-de-schiste_1759902_3244.html

(2) Le Monde.fr | 29.03.2012 « Plateforme Total en mer du Nord : sept questions sur une fuite »
http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/03/29/plateforme-total-en-mer-du-nord-sept-questions-sur-une-fuite_1677547_3244.html

(3) Jacques Ambroise en introduction de son livre « Gaz de schiste histoire d’une imposture » Le Sang de la Terre 2013

Jean-Marc Sérékian

A propos de Jean-Marc Sérékian

Rédacteur du site Carfree France, spécialiste des questions d'énergie et de biodiversité.

5 commentaires sur “Gaz de Schiste, l’imposture médiatique aussi (2)

  1. favari daniele

    C’est le sulfure de dihydrogène (H2S), un gaz très toxique et nauséabond (à l’odeur d’oeuf pourri), qui tue plus rapidement que le monoxyde de carbone (CO) et qui est par ailleurs doué d’un effet anesthésiant puissant sur le nerf olfactif, qui « pourrait » expliquer certains décès dans la population animale vivant à proximité des exploitations, mais également certains évènements comme les « pluies d’oiseaux » constatées aux États-Unis.

  2. Guillaume

    Hervé Kempf répondra peut-etre lui-même, il publie quelquefois ici donc j’imagine qu’il lit quelquefois les articles, et l’évocation du Monde pourrait attirer son attention.

    Toutefois je me permets de signaler qu’il vient de démissionner du Monde (le 2 septembre) justement à cause de « la censure mise en œuvre par sa direction » sur les sujets environnementaux et de son désaccord avec la nouvelle politique éditoriale.
    Je crans de trahir son propos, l’info de première main est ici : http://www.reporterre.net/spip.php?article4586

    Je suppose donc qu’il n’est pas très juste de lui reprocher les défauts cet article dont il n’est que co-auteur, et qui a certainement fait l’objet de compromis nombreux. Peut-être même que c’est ce genre de compromis qui a finalement mené à cette décision très courageuse de sa part, et que je salue respectueusement !

  3. Jean-Marc Sérékianjms

    L’article a été rédigé fin aout, relu et corrigé début septembre puis envoyé à carfree le 5 ou le 6 septembre. J’apprenais la démission d’Hervé Kempf le lendemain.
    Cette démission confirme une des thèses de l’article posée en introduction : Le Monde est vendu au capital ou l’article du Monde sur les gaz de schistes a été dicté par les gaziers (voir 1ère partie de l’article)
    Reste à répondre à la deuxième interrogation de l’introduction qui n’est pas l’objet de l’article : pourquoi Hervé Kempf s’est compromis dans un article de désinformation sur les gaz de schiste ?
    Ce sera peut-être l’objet d’un autre article en post-scriptum sur le thème de la neutralité du journaliste ou de l’objectivité de l’information.
    Disons simplement ici que ces deux notions sont des supercheries toujours au service du pouvoir en place.

  4. Jean-Marc Sérékianjms

    Merci pour cette référence fort à propos, ce qui me dispense d’écrire un post-scriptum. Reste à élucider comment Hervé Kempf s’est retrouvé mêlé à la rédaction de cet article de désinformation au service des gaziers. Quel était le deal pour qu’il accepte de signer l’article ?
    Seul lui peut nous éclairer.

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