Le ministre des transports vend des bagnoles à hydrogène

Si vous doutiez encore des liens incestueux entre politique et secteur automobile, le pantouflage annoncé du ministre des transports Jean-Baptiste Djebbari chez un constructeur de voitures à hydrogène lève définitivement le doute. Le 16 mai 2022, soit la veille de la désignation de la nouvelle Première Ministre Elisabeth Borne, la société Hopium (!) a publié un communiqué de presse annonçant que le ministre des transports, encore en exercice, allait être nommé administrateur de cette entreprise.

Hopium, comme l’expliquait cet article du Monde, produit des voitures à hydrogène haut de gamme qui affichent 500 chevaux de puissance et coûtent 120 000 euros pièce. On n’est pas ici dans le cadre de la recherche de la future « voiture à hydrogène de M. Tout le monde » et bien plutôt dans un secteur de niche, la voiture pour très riches qui veulent se donner une bonne conscience écologique, mais avec 500 chevaux sous le capot quand même…

Cela pourrait être leur choix, à savoir investir leur argent pour développer des voitures hors de prix pour la Jet Set… Sauf que l’ensemble de leur modèle économique repose sur de l’argent public, c’est-à-dire sur nos impôts. Et ils ne s’en cachent même pas, leurs documents financiers en ligne sur leur site expliquent de manière transparente à quel point leur modèle est dépendant des pouvoirs publics:

Rappelons par ailleurs qu’en septembre 2020, l’Etat français, représenté par le ministre des transports Jean-Baptiste Djebbari, annonçait un plan de 7 milliards d’euros sur 10 ans pour développer l’hydrogène à grande échelle, afin de rendre « l’industrie et les transports plus propres » alors même que l’hydrogène reste pour beaucoup de spécialistes un mythe. Et en particulier, pour ce qui concerne la voiture à hydrogène qui reste une aberration technique et écologique pour beaucoup.

Rappelons juste un élément, il doit exister seulement une vingtaine de stations à hydrogène en France et il faudrait, si la technologie hydrogène était viable à grande échelle, créer des dizaines de milliers de stations à hydrogène pour envisager une généralisation, en plus bien évidemment des dizaines de milliers de stations de recharge électrique que les pouvoirs publics installent déjà à grands renforts d’argent public…

D’ailleurs, c’est probablement l’enjeu principal d’une société comme Hopium, voir un réseau réellement consistant de stations à hydrogène se développer en France. S’ils veulent éviter que leurs voitures de luxe à hydrogène ne restent au garage, il va falloir que les pouvoirs publics crachent au bassinet pour les créer ces stations de recharge…

Or, les 7 milliards d’argent public prévus pour la filière hydrogène sont destinés à la décarbonation de l’industrie pour contribuer à l’atteinte de la neutralité carbone en 2050, le développement des mobilités lourdes à l’hydrogène (camions, trains, bateaux) ainsi que le soutien d’une recherche d’excellence et le développement des offres de formation. Pas sûr que cela soit suffisant pour créer un réseau viable de stations de recharge…

C’est dans ce contexte de pluie d’argent public sur le secteur de l’hydrogène que le ministre des transports Djebbari décide d’aller rendre visite deux fois à la société Hopium… En juin 2021, il rendait en effet visite au patron de la société Hopium pour « assister à la présentation de leur premier prototype roulant. » En septembre 2021, le même ministre Jean-Baptiste Djebbari retourne dans cette entreprise et réalise même à cette occasion une belle vidéo promotionnelle…

Le 31 janvier 2022, soit 4 mois plus tard (seulement!), Jean-Baptiste Djebbari saisit la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) pour « examiner la compatibilité de ses nouvelles activités privées chez Hopium avec ses fonctions d’ancien ministre. » Rappelons que le 31 janvier 2022, Djebbari est ministre des transports et va le rester encore quatre mois… C’est ce qui s’appelle préparer sa reconversion dans le privé en avance!

Suite à sa saisine, la HATVP émet un « avis de compatibilité avec réserves » le 20 mars 2022. La HATVP lui autorise son retour dans le secteur privé, en estimant que « le risque de prise illégale d’intérêts peut être écarté, sous réserve de l’appréciation souveraine du juge pénal. » Circulez (c’est le cas de le dire), il n’y a rien à voir…

Tout roule comme une voiture à hydrogène et le 16 mai 2022, soit la veille de la désignation de la nouvelle Première Ministre Elisabeth Borne, la société Hopium publie un communiqué de presse annonçant que le ministre des transports, encore en exercice, allait être nommé administrateur de cette entreprise… Ils n’ont même pas la décence d’attendre son départ du gouvernement et son remplacement par un nouveau ministre.

Certains accusent Jean-Baptiste Djebbari de pantouflage, de conflit d’intérêt, voire même de prise illégale d’intérêt. Les juristes trancheront… ou pas, car la France est particulièrement permissive avec ce genre de pratiques, qui sembleraient honteuses dans beaucoup de pays nordiques.

Ce qui semble ici particulièrement inacceptable, c’est qu’un ministre des transports qui a fait la promotion de la voiture à hydrogène pendant tout son mandat et qui a déversé des milliards d’argent public sur une hypothétique filière hydrogène finisse au conseil d’administration d’un constructeur de voitures de luxe à hydrogène dont le business model repose en grande partie sur l’argent public…

6 commentaires sur “Le ministre des transports vend des bagnoles à hydrogène

  1. Adri1

    Un mot : détestable.

    Ca résume l’attitude de cette petite caste de parvenus parasitaires paradant et se rassurant en se susurrant qu’il sont au-dessus de la populace… Serpent et Pourceaux qu’ils sont !

    Et dire qu’une toute relative majorité de votants (CSP+ et boomers bourgeois 65+ en majorité) du second tour ont remis ces individus méprisables au pouvoir. La petite aristocratie d’état les remercie et va pouvoir continuer à détruire toute possibilité d’existence dans ce pays et même sur cette planète pour une poignée de billets.

    Le jour du Dépassement 2022 était au 5 mai. 10 jours plus tard, mi-mai, il fait presque 30 degrés là dehors, les nappes phréatiques sont en alerte, le nombre et la durée des sécheresses a augmenté de 29% en 20 ans, et cette année 4 milliards de personnes n’auront accès à l’eau potable pendant au moins un mois. On va au mur, mais ce coup-ci pied au plancher et en klaxonnant.

  2. Lydie

    Cette attitude des hommes politiques est scandaleuse et dramatique. Ils n’ont aucune déontologie ni respect de la réglementation, ni des Français. En Europe du Nord ce type de comportement serait fortement sanctionné. Personne ne s’aventurerait dans ce pantouflage. Que d’argent public gâché pour le bien être d’une petite minorité au pouvoir. Comment ces hommes politiques peuvent ils s’alarmer du rejet de la société par des attitudes et des comportements complètement inadaptés.

    Désolant ce pays qui reste inerte sur des sujets aussi graves et personne ne s’alarme.

  3. Adri1

    @Bertrand

    De fait, ils ne sont pas corrompus. Ils sont la corruption…

  4. Carfree

    En fait, l’ancien ministre Djebbari ne se contente pas de vendre des voitures à hydrogène. On découvre aujourd’hui qu’il multiplie les projets de reconversion… Dans un article du Nouvel Obs, on apprend ainsi qu’il a fait aussi une demande à la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie publique (HATVP) pour devenir vice-président exécutif en charge du pôle spatial à la CMA-CGM, une compagnie maritime, ce qui vient d’être refusé « compte tenu des risques déontologiques et de conflits d’intérêts« …

    La HATVP note par ailleurs que Jean-Baptiste Djebbari a rencontré  durant ses fonctions à huit reprises les cadres dirigeants de la CMA-CGM, de quoi créer « un doute légitime quant aux conditions dans lesquelles le ministre a exercé ses fonctions gouvernementales, au regard des principes déontologiques et de l’obligation de prévention des conflits d’intérêts qui s’imposent à lui. »

    Et comme Djebbari est sans doute très efficace, il ne s’est pas arrêté là… Il a demandé aussi à la HATVP l’autorisation de créer une « société de conseil« , probablement dans le secteur du transport? S’il n’a pas encore trouvé le nom de sa boite, on peut lui suggérer « Djebbari Vroom Vroom »…

    La HATVP a mis en garde l’ex-député LREM de la Haute-Vienne contre le risque pénal « de prise illégale d’intérêts » dans les cas où sa future société de conseil aurait comme cliente une entreprise du secteur des transports…

    En fait, on ne sait plus très bien dans quoi va atterrir l’ex-ministre des jets privés Jean-Baptiste Djebbari, mais une chose est sûre, il fait à lui tout seul travailler à temps plein la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie publique…

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