Tropique du Cancer – Cancers sous les Tropiques

Histoire brève d’un Négationnisme en matière de Santé. (2e partie)

Un cargo, un pétrolier, un minéralier, un Clemenceau

Lors des tests psychotechniques d’embauche, on demande aux candidats, briguant une carrière administrative ou militaire subalterne, de trouver « l’intrus » parmi plusieurs figures ou propositions ; un cercle parmi les carrés, un carré parmi les cercles, un oiseau parmi les mammifères, un mammifère parmi les oiseaux…

Voyons ensemble nos chances de promotion sociale au service de la Nation sur ce problème de bateaux. L’exercice ici est un peu plus difficile. Tous ces engins voguent sur l’eau et ce sont tous des bateaux, comment identifier « l’intrus ». Ah ! Certains candidats ont déjà trouvé une solution possible : les trois premiers bateaux transportent « des choses utiles ». Mais se pose la question : que transporte donc un Clemenceau ?

Modernité rationaliste oblige, appliquons à ce problème une approche plus scientifique. Et voyons si « l’analyse vectorielle » permet de démêler la question en caractérisant mieux les bateaux par leur comportement. Dans un espace orthonormé à deux dimensions représentant la surface de la terre, associons à chaque bateau le vecteur qui lui convient en fonction de sa vitesse et de sa direction et que constatons-nous ! L’analyse scientifique du problème, une fois n’est pas coutume, confirme le raisonnement intuitif des candidats lambda. Tous ces bateaux chargés de leur « matières premières » voguent des « pays du sud » vers les pays industrialisés, sauf un : le Clemenceau, qui faisait route exactement inverse. En effet il s’agit d’un bateau poubelle. Fleuron défraîchi de la Défense Nationale et bourré d’une substance suspecte, il voguait en douce pour atteindre son « cimetière marin » sous le soleil des tropiques.
« Le Rayonnement de la France » à travers le monde était cancérigène. On le savait depuis longtemps… Il l’est toujours maintenant… Le désamiantage du bateau s’est avéré très au dessus des ressources thérapeutiques nationales…
A tout « seigneur » (de guerre) tout honneur, pour nous débarrasser de cette expression quelque peu insultante désignant cette nouvelle génération de bateaux promus à un bel avenir dans la noble guerre contre le cancer, appelons, dès maintenant, « Clemenceau » tous ces bateaux poubelles nécessaire au développement industriel et au « Prestige » des Nations…

En août 2006 un bateau vraquier, le Probo Koala chargé d’une substance « noire chocolat » se présentait à l’accostage dans le port d’Abidjan, capitale mondiale du cacao. Après le débarquement de la marchandise on s’aperçoit soudain de l’erreur mais trop tard, il ne s’agissait pas d’une énième généreuse aide alimentaire de l’Europe en faveur de l’Afrique. Le Probo Koala, bateau vraquier, en provenance du « monde civilisé » était en effet un « Clemenceau ». Dix morts et 6000 intoxiqués, la substance déversée, des déchets complexes d’hydrocarbures de toutes natures tellement nocifs, avait aussi une toxicité aiguë immédiate et mortelle.

Sur la route des Indes et de l’Extrême Orient ouverte à l’Europe par les grands Argonautes depuis Henri le Navigateur, flotte aujourd’hui l’indispensable armada des « Clemenceau » et autres bateaux poubelles de « la lutte contre le cancer ». Pour le bien être de la société industrielle, elle disperse dans les ports ses centaines de milliers de tonnes déchets toxiques et autres détritus électronique à « recyclé » (1). Il s’agit de prévenir ou contenir la crise sanitaire en l’Europe développée… Ghana, Nigeria, Inde, Vietnam, les déchets reviennent sur les traces des Grands Navigateurs et se métastasent jusqu’aux Philippines et en Chine.

Crunsky, Voriais Sporadies, Jolly Rosso, Koraline, Mikigan, Nikos I, Ani, Marco Polo…

Maintenant suffisamment familiarisé avec le sujet traité ici, vous avez, sans difficulté, deviné, qu’il ne s’agit pas du dernier casting pour une énième émission à grand succès de téléréalité. Tous ces jolis petits noms n’ont rien à voir avec le monde pétillant du spectacle sur petit écran. Il s’agit en effet du casting secret des « premiers rôles » techniques dans la « lutte contre le cancer », mise en œuvre par l’Europe développée. Tous ces noms énigmatiques évoquant parfois des personnages héroïques sont en fait des bateaux comme le Clemenceau. Comme lui ils se sont retrouvés impliqués, mais plus modestement, dans la gestion des substances toxiques ou cancérigènes. Mais contrairement au célèbre porte-avion français qui a pu écumer de nombreuses mers lors de sa phase de bateau poubelle, tous ces navires ont mystérieusement disparu en mer. Si la coque « Q 790 » de l’ex-Clemenceau a fini sa course avec sa cargaison cancérigène à Hartlepool en Grande-Bretagne en 2009, tous ces autres navires ont sombré avec leurs substances toxiques, en des dates indéterminées dans la mer Méditerranée. L’histoire de ces disparitions mystérieuses en série remonte aux années 1980-1990. L’enquête à leur sujet commence à peine. Leur triste fin est associée aux activités de la Mafia Calabraise. Sont-ils les acteurs occultes impliqués dans la sous-traitance des déchets toxiques pour rétablir une certaine respectabilité écologique dans le secteur phare de l’industrie chimique européenne ? Les Parrains Calabrais de la drogue se sont-ils solidarisés avec les grands droguistes européens ? Le très médiatique Plan Européen de réhabilitation du Rhin comportait-il un volet Calabrais secret, émergeant aujourd’hui quelques vingt ans après ?

Après l’explosion d’un entrepôt de l’usine chimique Sandoz de Bâle en Suisse déversant quelques 20 tonnes de pesticides de toute nature dans le Rhin avec une pollution « majeure » s’étendant jusqu’aux Pays Bas. Cette catastrophe écologique survenue le 1er novembre 1986, concluait en apothéose près d’un siècle de pollution libre et sans entrave, paroxystique et chronique d’un fleuve devenu célèbre comme poubelle de l’Europe industrielle. Sa survenue la même année que la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et d’une ampleur aussi multinationale, lui a value dans la presse le surnom de « Tchernobâle ». Doublement affectée et même insultée, « L’Europe » « démocratique » et industrielle a décidé de redonner une certaine « propreté » au fleuve et une respectabilité à ses fleurons chimiques et pharmaceutiques disséminés sur ses berges.

Puisque l’élimination « Rhénale » normale des déchets toxiques de la chimie européenne vers la Mer du Nord était devenue méticuleusement contingentée après cette catastrophe écologique, il a fallut recourir à la voie « hépatique » d’épuration « transalpine » avec sa sécrétion secrète et directe dans la mer méditerranée.

Alors que toutes les autorités européennes se félicitent aujourd’hui d’une « qualité retrouvée des eaux du Rhin » et que quelques saumons se risquent à nouveau dans ce fleuve (3), une grande affaire de déchets toxiques émerge de la voie bilieuse et calabraise de suppléance.

Il arrive parfois qu’un journaliste d’investigation, particulièrement motivé, réussisse à reconstituer dans le détail le parcours complexe de déchets hautement toxiques, et à le révéler au grand jour, comme ce fut le cas pour « les fûts de dioxine de Seveso » ou les déchets radioactifs et « recyclables » d’Aréva (4)… Peut-être qu’ici aussi, dans cette « ténébreuse affaire » de naufrages en série, on réussisse à doubler le premier cap Calabrais mafieux pour remonter aux sources toxiques jusqu’au fleuron des gros bonnets ; ceux de la pègre tentaculaire poly-chimique et cancérigène, zoo et phytopharmaceutique paneuropéenne…

PazacéPazacé – PazacéPazacé – PazacéPazacé – PazacéPazacé

« Soixante-huit attardé », aujourd’hui fatigué et vieillissant, vous pensez avoir à faire à l’une de ces nouvelles chansons à la mode en provenance directe du soleil des tropiques. Mais, il ne s’agit malheureusement pas d’un de ces refrains vahinés chantés en cœur sous les cocotiers. Il s’agit en effet, de la prise de conscience massive de la « Néoplasic wave of the American way ». Cinquante ans de Négationnisme, la vague des cancers a grossi avec les prouesses du développement industriel. La prolifération des molécules et technologies « innovantes » avait pour conséquences inhérentes la multiplication des pollutions affectant durablement tous les milieux. Les formules magiques et secrètes de la croissance économique et de la « Richesse des Nations » étaient cancérigènes. « Travailler, respirer, manger donne aujourd’hui le cancer » ! La vague néoplasique a grossi d’année en année, immense aujourd’hui elle envahit des consciences et submerge les hôpitaux.

Pas assez de moyens, pas assez de médecins, pas assez d’infirmières, pas assez de personnel, machines vétustes, « pazacépazacé », machines obsolètes, « pazacépazacé », analyseurs périmés, personnel débordé, « pazacépazacé », accident de radiothérapie, surdosage en chimiothérapie, « pazacé » de radioprotection, « pazacé » de chimioprotection, « pazacé » de surveillance des pollutions, « pazacé » de certification, « pazacé » de réglementation, « pazacé » de toxicologues, « pazacé » d’écotoxicologues, « PazacéPazacé-PazacéPazacé-PazacéPazacé-Pazacé »…

La prise de conscience de la gravité de la situation sur les fronts du cancer est massive et dépasse largement le cercle des spécialistes. Cependant, malgré cette prise de conscience indéniable, la relation de causalité entre le Développement Industriel par ses multiples « Innovations moléculaires et technologiques » et les proliférations diverses des cancers n’a pas encore suffisamment frappé les esprits. La multiplication des pollutions et la prolifération des cancers sont encore aujourd’hui largement implorés ou déplorés auprès de la divinité « pazacépazacé », « manque de moyen manque de budget », « pazacépazacé »…

La marge de manœuvre des états majors technocratiques reste donc encore, très large…

Chaque bataillon, en manœuvre dans son secteur spécifique du « Plan Cancer », réclame donc une plus grosse part de subvention. Ainsi, tous à leur manière et dans l’urgence de la situation, tous implorent et valorisent encore l’état major, détenteur des budgets salvateurs. Détenteur des fonds publics, il reste encore le maître absolu du jeu…

Vers la perpétuation du Négationnisme par son perfectionnement

Dans « la lutte contre le cancer », toujours plus envahissant, le négationnisme a pris une importance nouvelle, par l’organisation de son perfectionnement.

La promesse, non tenue, de la « libération du travailleur » par l’industrialisation du travail s’est transformée, au fil des années, en une cancérisation exponentielle des travailleurs.

La Liberté n’était pas au rendez-vous. Mais, par l’accumulation infinie des pollutions accompagnées du stress croissant et de la précarité perpétuelle au travail, le cancer, lui, s’est bien imposé au rendez-vous.

A l’usine comme au champ, à la production comme à la consommation, la menace est devenue permanente.

Régulièrement dans la presse on apprend qu’un produit d’usage courant est suspecté d’être cancérigène et, sans attendre, les autorités sanitaires « prennent d’urgence les mesures qui s’imposent ». Dans un contexte d’information perpétuelle sur le cancer, le négationnisme doit faire des progrès, il lui faut recruter des professionnels incontestés.

Pollution, Précarité, Cancer et Stress perpétuel, la crise écologique, la crise sociale et la crise sanitaire occupent sans cesse le devant de la scène et apparaissent de plus en plus comme les différentes facettes d’un seul et même problème, le développement industriel.

La prise de conscience est massive, des associations « citoyennes », et même des associations de « consommateurs » parmi tout ce qu’il y a de plus respectable et de plus institutionnalisé dans la société, se mobilisent et ne désarment plus. Le « Négationnisme Absolu », « pur et dur » « bête et méchant » n’est plus de rigueur.

Les états majors politiques doivent prendre les problèmes à bras le corps et garder l’initiative en toutes circonstances. Il s’agit de garder présentable la civilisation industrielle, de la maintenir encore suffisamment crédible dans sa logique de « Développement Durable ».

Maintenir en place et à plein régime les piliers de la Croissance implique de raffiner le « Négationnisme ». Dans l’adversité générale, pour assurer la pérennité des secteurs phares: agriculture industrielle poly-chimique d’import-export, pétrochimie, nucléaire, industrie des transports internationaux, industrie automobile d’import-export ; les chemins du négationnisme se complexifient et mobilisent encore plus de nouvelles « célébrités scientifiques ». Les scientifiques se « médiatisent » pour le négationnisme, mais ils n’en restent qu’un des nombreux aspects et dispositifs…

Tours octobre 2007 revu août 2010

JMS

(1) Courrier International n° 1011 mars 2010 « Dans l’Enfer des déchets électroniques » « Les enfants de Sodome et Gomorrhe » secteur de la ville d’Accra au Ghana où sont retraités et brûlés les déchets électroniques en provenance d’Europe. Pour alimenter ce dépôt, les principaux ports de départ de la communauté européenne sont Anvers, Rotterdam et Hambourg.
(2) Le Monde vendredi 25 septembre 2009 « La mafia calabraise est accusée d’avoir coulé des bateaux de déchets toxiques » « Les confessions d’un repenti ont permis de retrouver, au large des côtes italiennes, un navire disparu en 1992, d’autres épaves sont recherchées » « Les parrains s’étaient spécialisés, dans les années 1980 et 1990 dans le transport des déchets toxique vers l’Afrique » Philippe Ridet
(3) Vingt ans après, catastrophe de «Schweizerhalle», usine Sandoz, Chimie bâloise, Rhin, dépollution – swissinfo
(4) http://carfree.fr/index.php/2009/11/04/lurss-nucleaire/

Jean-Marc Sérékian

A propos de Jean-Marc Sérékian

Rédacteur du site Carfree France, spécialiste des questions d'énergie et de biodiversité.

Un commentaire sur “Tropique du Cancer – Cancers sous les Tropiques

  1. CarFree

    Propre citation d »Ivan Illich sur la contreproductivité de l’institution de santé : La némésis médicale.

    En 1974, j’ai écrit la Némésis médicale. Cependant, je n’avais pas choisi la médecine comme thème, mais comme exemple. Avec ce livre, je voulais poursuivre un discours déjà commencé sur les institutions modernes en tant que cérémonies créatrices de mythes, de liturgies sociales célébrant des certitudes. Ainsi j’avais examiné l’école, les transports et le logement pour comprendre leurs fonctions latentes et inéluctables : ce qu’ils proclament plutôt que ce qu’ils produisent : le mythe d’ Homo educandus, le mythe d’ Homo transportandus, enfin celui de l’homme encastré.

    J’ai choisi la médecine comme exemple pour illustrer des niveaux distincts de la contre-productivité caractéristique de toutes les institutions de l’après-guerre, de leur paradoxe technique, social et culturel : sur le plan technique, la synergie thérapeutique qui produit de nouvelles maladies ; sur le plan social, le déracinement opéré par le diagnostic qui hante le malade, l’idiot, le vieillard et, de même, celui qui s’éteint lentement. Et, avant tout, sur le plan culturel, la promesse du progrès conduit au refus de la condition humaine et au dégoût de l’art de souffrir.

    Je commençais Némésis médicale par ces mots : « L’entreprise médicale menace la santé. » A l’époque, cette affirmation pouvait faire douter du sérieux de l’auteur, mais elle avait aussi le pouvoir de provoquer la stupeur et la rage. Vingt-cinq ans plus tard, je ne pourrais plus reprendre cette phrase à mon compte, et cela pour deux raisons. Les médecins ont perdu le gouvernail de l’état biologique, la barre de la biocratie. Si jamais il y a un praticien parmi les « décideurs », il est là pour légitimer la revendication du système industriel d’améliorer l’état de santé. Et, en outre, cette « santé » n’est plus ressentie. C’est une « santé » paradoxale. « Santé » désigne un optimum cybernétique. La santé se conçoit comme un équilibre entre le macro-système socio-écologique et la population de ses sous-systèmes de type humain. Se soumettant à l’optimisation, le sujet se renie.

    Aujourd’hui, je commencerais mon argumentation en disant : « La recherche de la santé est devenue le facteur pathogène prédominant. » Me voilà obligé de faire face à une contre-productivité à laquelle je ne pouvais penser quand j’ai écrit Némésis…

    Source de l’extrait :
    http://www.monde-diplomatique.fr/1999/03/ILLICH/11802

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