Les lecteurs du Figaro sont des Bolchéviques

Il ne vous aura peut-être pas échappé que les trains de nuit en France sont en train de disparaître. Le secrétaire d’Etat aux transports, Alain Vidalies, a en effet annoncé, vendredi 19 février, que l’Etat allait se désengager de six des huit lignes de nuit « Intercités » exploitées par la SNCF dès le 1er juillet. Seules Paris-Briançon et Paris-Rodez-Latour-de-Carol seront encore financées (pour l’instant).

En cause, toujours la même litanie faite de « désaffection des voyageurs », de « coût pour le contribuable » et de « déficit du transport public ». Cerise sur le gâteau, le secrétaire d’état annonce dans la foulée un « appel à manifestation d’intérêt » pour permettre à d’éventuels opérateurs ferroviaires du secteur privé qui voudraient exploiter ces lignes de proposer de faire acte de candidature.

En somme, rien de bien nouveau depuis le rapport Duron qui théorisait la « machine à perdre du transport ferroviaire français« . En résumé, on diminue progressivement l’offre et les investissements, les usagers délaissent progressivement des lignes mal entretenues, les déficits augmentent jusqu’au jour où on décide de supprimer carrément les lignes ou de les refourguer au secteur privé.

Pour ce qui concerne les trains de nuit, il s’agit en outre d’une démarche de fond à l’échelle européenne, dans laquelle le développement des trains à grande vitesse n’est pas étranger.

Tout ceci correspond parfaitement au « modèle » de société qu’on nous impose depuis des décennies, à savoir le désengagement du secteur public et la privatisation généralisée. Dans le cadre du système libéral, il ne saurait en effet être question de parler de redistribution ou de solidarité. Pour les trains de nuit, la question est simple: existe-il une demande solvable de la part des « clients » sans subvention publique? Si la réponse est non, les « clients » n’ont qu’à prendre leur voiture ou l’avion…

Cela semble tellement simple et tellement « juste », sauf que c’est faux: les transports dits « privés » que sont l’automobile ou l’avion sont largement subventionnés sans que cela choque outre mesure les thuriféraires du néo-libéralisme. Et pire que cela, ces transports ne payent même pas les externalités négatives qu’ils provoquent (pollution, santé, etc.) et qui sont comme de juste, « collectivisées », c’est-à-dire payées par tout le monde dans le cadre de… la redistribution et la solidarité.

Il est toujours étonnant de constater à quel point le néo-libéralisme ambiant est sélectif dans sa conception de ce qu’est une « juste redistribution »…

Les lecteurs du Figaro sont mécontents

Le plus drôle, c’est que la suppression des trains de nuit et leur transfert éventuel au privé rend les lecteurs du Figaro « mécontents ». En effet, ce journal dit « de droite » appartenant à l’industriel Serge Dassault, a réalisé récemment un article sur le sujet où il donne la parole à ses lecteurs, ou du moins, à certains de ses lecteurs.

Et ces lecteurs du Figaro, qui sont souvent les premiers à poster des commentaires rageurs contre la « gabegie » du service public, les fonctionnaires « privilégiés » ou « l’état-bolchévique » se découvrent une passion irrésistible pour le secteur public ferroviaire…

Ainsi, nous avons Françoise S qui déplore que « la notion de service public est d’un autre temps » ou Victor K qui trouve cela « scandaleux« . Selon lui, « le train de nuit permettait à des familles ou des travailleurs de voyager moins cher! »

D’autres lecteurs déplorent carrément une « régression« . Ainsi, Lois Louis V., grand habitué des voyages dans les trains de nuit en France et en Europe, précise: « C’est triste! Leur disparition en France ainsi que sur les rails européennes m’attriste vraiment. J’ai traversé l’Europe avec, je suis monté jusqu’en Laponie et dire que cela ne sera plus possible… Nous régressons. »

Un autre lecteur du Figaro, Menfin 59, semble quant à lui particulièrement lucide sur la situation: « Le scénario on le connaît déjà. Si ces lignes sont reprises et ne sont pas rentables, les opérateurs privés les fermeront. A terme, notre réseau ferré se réduira comme peau de chagrin, il ne reste plus que les radiales les plus importantes au départ de Paris et quelques rares transversales. »

Incroyable, les lecteurs du Figaro sont-ils devenus des défenseurs acharnés du service public?

Faux espoir, il suffit de lire quelques commentaires en-dessous de l’article pour retrouver le « bon esprit » auquel le Figaro nous a habitué et qui nous fait tant rire.

Ainsi, un lecteur du nom de « 2394223 (profil non modéré) » résume le problème: « La direction de la SNCF veut faire des économies, Eh bien, qu’ils réduisent drastiquement les privilèges de ses 50 000 salariés qui ne sont pas propriétaires du service public. » On se demande juste quels sont les « privilèges » des conducteurs de train qui travaillent la plupart du temps en horaires décalés, y compris le week-end et qui gagnent en moyenne moins que le salaire moyen en France (selon le même Figaro).

Un autre lecteur, Paul Emiste, nous explique quant à lui que « s’ils étaient vraiment intéressés, comme ils nous le rabâchent, par les usagers, ils rogneraient sur leurs avantages sociaux acquis à coup de grèves à répétition. » Un autre dénonce dans la foulée « les avantages exorbitants des cheminots. » Là encore, il serait intéressant de savoir quels sont les « avantages exorbitants » en question… Pour les « grèves à répétition », cela fait 20 ans que le nombre de journées de grèves est exceptionnellement bas (selon le même Figaro).

De toute manière, selon Edlug, « ce ne sont pas les trains intercités qui coûtent cher, ce sont les cheminots! » Avec un salaire moyen de 2409 euros brut par mois pour les conducteurs de train de premier échelon de la SNCF, on peut constater en effet dans quel luxe insensé vivent les cheminots! (selon le même Figaro).

Pourtant la question semble si simple, du moins pour « Kalachnikov » qui résume le problème: « Que l’utilisateur du service paye le service et basta, fini de râler !!! » Tiens, ça c’est une bonne idée, en tant que contribuable sans voiture qui paye pour les routes des automobilistes, c’est ce que je vais dire aux impôts la prochaine fois…

Enfin, un lecteur dénommé « multisport » nous raconte sa vie: « Je ne prends jamais le train, donc je ne vois pas pourquoi mes impôts serviraient à subventionner ces trains. Est-ce que je touche une subvention de l’état pour mon essence ? »

A vrai dire « multisport », tu ne touches pas une subvention de l’état, mais une multitude de subventions: diesel subventionné, routes gratuites, droit de polluer, de faire du bruit, de tuer, de participer au réchauffement climatique, etc.

Cher lecteur du Figaro, je suis désolé de te l’apprendre, mais en tant qu’automobiliste « qui ne prend jamais le train« , tu es véritablement un assisté, un privilégié qui cumule les avantages sociaux, une sorte de fonctionnaire de la route grassement entretenu par l’Etat et par les contribuables. Bref, tu es un bolchévique!

Marcel Robert

A propos de Marcel Robert

Fondateur du site Carfree France et auteur des livres "Vélogistique", "Pour en finir avec la société de l’automobile" et "Îles sans voitures".

12 commentaires sur “Les lecteurs du Figaro sont des Bolchéviques

  1. Si

    Où est la surprise à constater que lecteurs du Figaro et usagers des trains de nuit aient tant en commun ? Cheveux blancs, peau blanche, idées bloquées depuis 50 ans…

  2. Vincent

    > Si la réponse est non, les « clients » n’ont qu’à prendre leur voiture ou l’avion…

    … ou l’autocar, un mode de transport en commun sous-utilisé en France, jusqu’à récemment.

    Pour les Français, le transport en commun = ferroviaire. Mais en dehors des grandes lignes de train, il est moins coûteux de déployer des lignes d’autocars. Voir la solution madrilène de rabattage par autocar:
    http://www.lesechos.fr/17/09/2012/LesEchos/21271-122-ECH_a-madrid–plus-de-350-lignes-transportent-sur-autoroute-200-millions-de-voyageurs-par-an.htm

    Inconvénient : vu le coût trop imporant de déployer des caténaires sur les routes, on remplace un mode électrifié nucléaire (donc local, et sans gaz à effet de serre) par un mode au pétrole (donc importation…tant que ça dure, et avec la pollution en sus).

  3. Anthony GrégoireAnthony

    « un mode électrifié nucléaire (donc local »

    Ah bon, il reste des mines d’uranium en France?

  4. vu de sirius

    L’autocar c’est bien joli, mais quid de ceusses qui sont sujets (comme moi) au mal des transports? engraisser l’industrie pharmaceutique? (achat d’anti-nausées)

  5. apanivore

    Faire un trajet de 10h en autocar ou en train couchette, y’a pas photo. Dans l’un des 2 au moins on peut dormir.

    Mais a force de voir des pubs qui ne parlent que du prix des choses, quand l’usager achète un billet, il ne regarde plus que ça et opte pour le billet d’autocar ou l’avion lowcost. Ce n’est qu’après qu’il regrette.

    En tout cas, ça m’a fait plaisir de voir en gare d’Austerlitz il y a 10 jours, un vendredi soir de vacances scolaires, que tous les trains de nuits étaient complets : Vintimille, Briançon, Bourg-St-Maurice, Portbou, Latour-de-Carol, Luchon… La fin des trains de nuit, c’est la mort de cette gare.

  6. Pédibusnaturenville

    Oui apanivore, pour cause d’incompétence il est vraiment urgent de se débarrasser de cette SNCF qui nous encombre et nous fait vraiment préférer autre chose :

    une bureaucratie en autolyse qui nous fait plus chier que marrer en contre-imitant Raymond Guérin et son roman « Les poulpes », avec le personnage charentais de Cagouille…

  7. jack

    « Je ne prends jamais le train, donc je ne vois pas pourquoi mes impôts serviraient à subventionner ces trains. Est-ce que je touche une subvention de l’état pour mon essence ? »

  8. vu de sirius

    A deux, nous avons tout de même payé près de 300€ un A/R 2éme classe Paris /Toulouse (aller en Corail, +6h, retour en T »G »V, 5h), et ceci avec nos cartes « sénior »! je finis patr comprendre pourquoi certains, malgré tous ses inconvénients, préférent le car!

  9. Philippe

    Petite remarque en passant : il y a souvent plus de commentaires « de gauche » sur les pages du Figaro, et plus de commentaires « de droite » sur les pages de Libé. C’est le principe (et le plaisir coupable) du « trolling »‘ qui veut ça. les commentaires ne sont donc pas représentatifs du lectorat (payant) de ces journaux.

Les commentaires sont clos.