La « Ville carcérale » et son « Tram Miroir »

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Le mardi 21 décembre 2010, la préfecture d’Indre-et-Loire recevait les représentants du « Front de Convergence » autour du « Tram Train », mais le préfet avait déjà accordé la « Déclaration d’Utilité Publique » (DUP) pour le « Tram Miroir » municipal.

Le même jour dans la soirée, l’autocrate local, la DUP « en poche », peut savourer son pouvoir absolu sur son territoire. Il s’était réservé le plaisir d’offrir la bonne surprise à ses sbires en fin de conseil municipal.

Armé de cette « DUP », la ville lui est offerte et peut, quand il veut, directement lancer l’assaut des engins de chantier. Il peut aussi désormais se dispenser du cri de guerre des tronçonneuses et enfin épargner à nos oreilles la démagogique phrase massue « On replantera des Arbres (1) ! »

Nous avons donc perdu, mais cette fois-ci ce n’est pas seulement parce que nous nous sommes battus (2).

Bien avant l’arrivée du contingent macabre du tramway tourangeau, lorsque nous nous sommes aperçus que les arbres tombaient en grand nombre autour de nous, il était déjà trop tard. La ville était prise et vendue par la nomenklatura locale, déjà invertie par les transnationales.

Nous avions bien perçu le caractère suspect de tous ces arbres si soudainement abattus en grand nombre. Trop tard. Les mises en chantier et en concession d’exploitation étaient déjà largement distribuées dans le cadre d’un « New Deal urbain ».

Nous avions bien vu qu’avec les abattages en grand nombre et la mise en chantier de l’espace public c’était la « requalification » économique radicale de la ville en bassin de chalandise qui s’opérait.

Mais il était déjà trop tard.

Le Plan d’action depuis longtemps arrêté et lancé était déjà trop bien avancé.

Avec un gisement assuré de plus de mille habitants supplémentaires tous les ans et pour 20 ans, la « ville usine » « bassin de chalandise » et fabrique de « corps dociles » devient trop bien visible à l’international et peut attirer investisseurs et transnationales.

Dans une ville aux habitants dépossédés et sans voix au chapitre, avec un espace public déjà mis en vente par concession d’exploitation et où la spéculation immobilière est poussée à son paroxysme, le préfet ne pouvait que confirmer par sa « DUP » administrative le statut quo économique et l’emprise des transnationales sur la ville. En toute logique politique et militaire il ne pouvait qu’entériner la main mise des transnationales sur la ville et la puissance de feu des engins de chantier. Mais sur ce qui est interprété ici comme une simple soumission servile du préfet au statut quo mercantile, une analyse plus fine sur les plans techniques et juridiques peut aller jusqu’à établir « la forfaiture du préfet (3) ».

Arrière fond culturel sur la fonction politique de la ville

Avec l’ascension hégémonique du modèle américain à la tête du capitalisme mondial, il est devenu très insuffisant de voir dans l’architecture et l’urbanisme un reflet, simple signe extérieur de la richesse et de la puissance politique de la classe dominante. Ces deux axes d’aménagement de la ville sont deux technologies redoutables du pouvoir et de développement politique du capitalisme. La massification perpétuelle par la fourmilière urbaine et l’instrumentalisation concentrationnaire des individus, permises par les sciences et techniques de la ville et aussi par les maîtrises diverses de l’énergie, sont deux découvertes essentielle du 20e siècle. Elles sont parmi les armes les plus efficaces du pouvoir politique.

Dans son livre « L’Homme et les Villes », Michel Ragon exprimait avec insistance sa vision définitivement pessimiste de l’urbanisme.

« Répétons-le, la tendance des mégalopoles au gigantisme n’exprime pas autre chose que la réponse urbaine à la volonté centralisatrice du pouvoir politique. L’aspiration totalitaire qui s’affirme partout dans le monde conduit fatalement aux mégalopoles. Enfin, si l’architecture (…) reflète une époque et une société, ce que reflète notre architecture n’est pas particulièrement réjouissant. »

Dans son livre « Surveiller et Punir », Michel Foucault avançait beaucoup plus loin dans l’analyse politique à partir de l’architecture carcérale. Il identifiait très précisément, dès l’origine du capitalisme sous l’Ancien Régime, la spécificité du programme politique de sa classe dominante. Dans la diversité des enfermements architecturaux et dans la subtilité des disciplines techniques il découvrait la puissance créatrice, comme source de pouvoir, de l’artificialisation de plus en plus poussée des espaces. Par étapes successives, les choses de l’urbanisme opèrent presque par magie, l’enfermement dans les disciplines techniques devient « manufacture d’hommes », fabrique de « corps dociles ». La « ville carcérale est un espace productif d’hommes utiles et à « usage unique » dans tous les sens possibles. La classe dominante du capitalisme ne se contente pas d’exploiter des hommes bruts tirés des milieux naturels. Il lui faut d’abord les fabriquer en masse, les discipliner et bientôt les cloner dans des espaces d’enfermement approprié, car le capitalisme est scientifique et technique dans son entreprise. Dans l’espace urbain, il cultive ses « hommes utiles » comme des OGM.

La « ville carcérale » sublime la prison pénitentiaire pour devenir ce lieu de culture, comme une sorte de prison dorée et désirée qui par le jeu subtil et toujours innovant des technologies du pouvoir n’a plus besoin de barreaux ni des techniques archaïques de coercition.

Cette référence culturelle du « Surveiller et Punir » est tout à fait actuelle, non seulement avec le projet politique véhiculé par le tramway tourangeau mais bien au-delà. Puisque sur son passage, il abat les arbres en masse et véhicule ostensiblement la vidéosurveillance.

Les vivants piliers d’où s’échappent parfois de confuses paroles appartiennent à la nature (), la « ville carcérale » doit les abattre pour se construire.

En faisant cela sur son passage le tramway devance de manière élégante mais perverse dans le fait même de l’urbanisme la logique Loppsi 2 de production juridique intense et proliférative des « délinquances » vitales au développement du pouvoir… Cette Loi de Programmation de Performance de la Sécurité Intérieure déjà anticipée dans sa logique et sa compréhension historique par le « surveiller et punir » fait de chaque individu un « ennemi intérieur », un délinquant en puissance et pour paraphraser l’aphorisme du Docteur Knock, elle fait de « chaque honnête citoyen un délinquant qui s’ignore ». « Ou le triomphe de la ville carcérale »

Dictateurs Africains et Nomenklatura Néo-démocratique

Pauvre René Dumont, il ne pouvait pas imaginer dans les années 1960 à quel point l’histoire redoutable du capitalisme allait lui donner tort sur toute la ligne quand il disait « L’Afrique Noire est mal partie ».

Cinquante ans d’avance sur la France et l’Europe, puisque aujourd’hui toutes les grandes villes européennes sont dirigées exactement comme des États africains. Les Autocrates locaux dans leurs villes bananières européennes sont aux petits soins envers les transnationales du BTP et n’ont plus de complexe d’infériorité à se faire seigneur dans le cadre de leur néo-démocratie…

Les exemples spectaculaires de l’arbitraire dans le saccage des écosystèmes prolifèrent dans toutes les villes d’Europe. « Circuit automobile de formule 1 », plateforme aéroportuaire internationale, nœud ferroviaire européen, la guerre aux écosystèmes s’intensifie sous l’imagination débordante des « chef indigènes » toujours très « bien intentionnés ».

La nomenklatura nantaise, bien lancée dans son délire économique, rêve de son aéroport international et, pour satisfaire une transnationale du BTP, offre aux habitants un « cauchemar de Darwin » sur le territoire de Notre Dame des Landes. Le saccage d’un territoire bocager avec son tissu rural encore préservé ne pose plus aucun problème de conscience à la nomenklatura locale quand une transnationale demande une concession territoriale d’exploitation.

La nomenklatura Allemande lance dans Stuttgart la police contre ses habitants pour pouvoir détruire la gare historique de cette ville et son jardin arboré patrimonial. Elle veut la « requalification » de la ville en « nœud ferroviaire » avec une gare ultramoderne internationale située sur un axe à grande vitesse « Paris Budapest » (4)

Une violence policière paroxystique incompréhensible contre des habitants attachés au patrimoine de leur ville. Mais en bonne conscience technicienne pour les officiels l’assaut était justifié au nom de la « démocratie » : «Les manifestants ont le droit de protester, mais pas celui d’empêcher la mise en œuvre d’une décision démocratique» et «légitime» ! » Tel a été le mot d’un haut dignitaire serviteur de la « démocratie nouvelle »…

A Tours la nomenklatura a montré la constance de sa force de frappe totale en allant du saccage de la vallée de la Choisille à la dévastation des allées arborées patrimoniales en ville. Avec tous ses sésames administratifs, « l’avis favorable sans restriction » de la « commission d’enquête publique » bidon et la DUP d’allégeance servile du préfet aux transnationales, nous sommes devenus des « délinquants ».

Le passage dévastateur du tramway sur la ville disposera de la protection violente des « forces de l’ordre ». La puissance de feu des engins de chantier dirigée contre le patrimoine arboré de la ville s’exprimera librement sous la protection de la police.

Frappé d’ostracisme pour dénonciation de népotisme

Dans le registre oligarchique et la discipline technocratique de la classe politique, la nomenklatura locale a eu récemment l’occasion de tester l’efficacité de son système immunitaire.

Une élue d’opposition de « Droite », partie prenante du « front de convergence», a découvert la réalité complexe du dispositif et, par son action, révélé les liaisons occultes de coulisses au sein de la nomenklatura locale. Savamment enchevêtrées elles passent largement au dessus des formations politiques folkloriques.

L’élue d’opposition s’est vue soudainement frappée d’ostracisme par son propre camp politique pour avoir déposé une plainte pour « prise illégale d’intérêt » contre une très proche du pouvoir (5). L’ami intime, membre bien placé dans l’état major municipal, avait facilement décroché pour son cabinet de design, le juteux contrat pour la déco du tramway, afin d’en faire le « Navire amiral » rêvé de l’autocrate local.

Officiellement l’unanimisme de la classe politique était assuré et devait rester sans conteste au sein de l’état major élargi. C’est uniquement grâce à son « talent exceptionnel internationalement reconnu » que la proche du Grand Timonier a raflé le chèque emploi service esthétique du tramway de 650.000 euros, avec en prime d’autres grosses sommes, pour la rénovation des bus dans le même esprit.

L’élue indisciplinée s’est vue infligée l’accusation de déviationnisme « de querelle personnelle » par rapport à « la ligne politique constructive nouvelle » envers l’autorité municipale reconnue comme dépositaire incontestable de « l’intérêt général »…

Le « Tram Miroir » dans son « Quatrième Paysage »

Dans la logique toujours conquérante de financiarisation extensive de l’espace-temps et de la vie, les nomenklaturas régionales et municipales ne nous considèrent pas mieux que des cultivateurs africains. Face aux transnationales du BTP, nous ne sommes pas mieux traités à Tours que des nomades Touaregs dans le Nord du Niger face aux transnationales du Nucléaire.

Des concessions territoriales de Bétonnage-Bitumage sont données ici comme là-bas des concessions d’extraction d’Uranium. En tant que simple habitant, nous n’avons pas plus voix au chapitre ici à Tours que les nomades Touaregs là-bas sur leur propre territoire du Nord Niger.

Le même schéma hiérarchique s’est globalisé autour de la Terre.

Avant goût du « mauvais goût » oligarchique, le Grand Timonier de la ville prépare à son caprice le paysage de son « navire amiral » (6).

Dans sa logique débile de visibilité internationale, le PADD de Tours construisant le « Quatrième Paysage » autour de son « Tram Miroir » a prévu un grand nombre de réalisations somptuaires de pur prestige sans aucune utilité sociale.

Certaines semblent faites pour accueillir les futurs esthètes de la jet-set venue à Tours admirer la « minéralisation » de la ville et le plus beau tramway du monde « Navire amiral » de l’autocrate local. L’être suprême a eu de grandes visions pour sa ville…

Deux Tours Jumelles sont prévues d’être érigées en haut de la rue Nationale. Voulues comme réalisation identitaire de prestige pour la ville.

Si l’investisseur est suffisamment riche, esthète et désinhibé dans la démesure, elles pourront s’élever assez haut dans le « mauvais gout » pour aller jusqu’à projeter un pont d’ombre sur la Loire. Les concessions de construction ont déjà été attribuées aux investisseurs. Dans ces deux hôtels de grand luxe, « oligarques » amateurs et « jet-set » internationale de passage dans la ville seront aux premières loges pour admirer l’autocrate local » à la barre de son « Navire amiral ».

Ces grands hôtels tourangeaux de prestige n’atteindront cependant pas le décorum somptuaire des six ou sept étoiles de Marrakech de la Monarchie Bananière d’Hassan énième ; mais comme eux, de la même façon ostentatoire, ces inutiles édifices de luxe exprimeront l’arrogance du pouvoir politique en place. De part et d’autre de la Méditerranée et de la même façon asservi aux transnationales le pouvoir aveuglé par son narcissisme exprime son mépris envers un peuple toujours plus dépossédé et humilié.

Le « mauvais goût » si typique des dictateurs africains ou néo-staliniens des ex-républiques du bloc de l’Est est maintenant chez nous, avec la même fonction politique de domination. La même grossièreté ou « nullité esthétique » s’est globalisée comme une préoccupation nouvelle du pouvoir comme un instrument d’humiliation de la population.

Parmi les réalisations de pur prestige, inutiles et nuisibles à l’environnement, une statue monumentale de vingt mètres de haut est prévue d’être érigée sur le coteau nord de la Loire. Là, le « mauvais goût » infantilisant, typique des parcs d’attraction pour enfants, est explicite. Au mauvais goût monumental s’ajoute la provocation délibérée. En surplombant le site historique classé de l’Abbaye de Marmoutier cette statue exprime à la fois un mépris du patrimoine et la brutalité politique désinhibée de la Nomenklatura locale. Mais comme le faisait remarquer Milan Kundera pour l’extermination des pigeons de Prague, elle n’est pas innocente, par ce saccage délibéré du paysage, « en définitive ce sont les hommes qui sont visés ».

La préoccupation première de l’artiste, très proche du pouvoir local, est que son œuvre soit bien visible des automobilistes esthètes circulant sur l’autoroute A10. Dans les organes de propagande municipale et au sein de la nomenklatura locale, pour ce sommet du « mauvais goût », à l’unanimité on parle même « d’atout touristique pour la ville ».

Ne dites surtout pas que « vous êtes Jardinier ! »

Si vous souhaitez un emploi aux « espaces verts » de la ville de Tours ne dites surtout pas que vous êtes jardinier ! Le DRH en face de vous toussotera pour réprimer une irrésistible envie de rire devant votre angélique naïveté et vous fera immédiatement comprendre que vous êtes « surqualifié pour l’emploi !»

Et surtout n’aggravez pas bêtement votre cas. Ne dites surtout pas que vous aimez les arbres et que vous savez les soigner.

Si vous voulez mettre quelques chances de votre côté par l’apitoiement, dites plutôt que vous ne savez rien faire, que vous êtes prêt à tout faire sans trop vous poser de question.

N’hésitez pas à dire que le « sale boulot » ne vous fait pas peur ou que les « basses besognes » ne vous posent aucun problème de conscience.

Si vous visez un emploi plus qualifié et que vous souhaitez vous investir et prendre une part active dans les différents projets pour la ville, dites que vous savez manipuler une tronçonneuse.

Si c’est un emploi « hautement qualifié » que vous recherchez, dites que vous savez conduire des engins de chantiers.

Si vous avez peur de vous salir les mains avec la terre, dites que vous avez un permis poids lourds.

Pour vous, il y a du travail aux « espaces verts » de la ville de Tours !
Ne dites surtout pas que vous êtes jardinier !

Plus de mille arbres à abattre ! Le Grand Timonier de la ville veut justement piloter son tramway, « Navire Amiral du Réseau Global » (6), sur les mails arborés et en particulier sur celui du Sanitas. Avec la DUP préfectorale servile, le massacre peut commencer.

Tours le 25 décembre 2010.
JMS

(1) http://carfree.fr/index.php/2010/07/15/on-replantera-des-arbres/
(2) http://carfree.fr/index.php/2010/10/19/ils-seront-tous-abattus/
(3) http://pressibus.free.fr/blogcvl/promenade/index.html#forfaiture
(4) 20 Minutes Online – La manifestation a repris à Stuttgart – Monde
(5) La Tribune jeudi 16 décembre 2010 n° 92 « La Droite tourangelle condamne Françoise Amiot »
(6) Ville Rail et Transport Communication Octobre 2010 « Tours. Un Tramway qui reflète la Ville » Un 20 pages de propagande rédigé par le Sitcat (Syndicat Intercommunal des Transports en Commun de l’Agglomération Tourangelle).

Jean-Marc Sérékian

A propos de Jean-Marc Sérékian

Rédacteur du site Carfree France, spécialiste des questions d'énergie et de biodiversité.

3 commentaires sur “La « Ville carcérale » et son « Tram Miroir »

  1. couloudou françoise

    Remarquable article, et qui dépeint bien, non seulement ce qui se passe à Tours mais partout ailleurs…c’est même une épidémie galopante!
    Un désastre, ces projets sont tous conçus de façon à détruire les espaces naturels quand il en reste, ou bien les « vieux » arbres sont parait-il malades et « on » replante des balayettes à toilette, une uniformisation sous forme de casernes remplace les anciennes maisons de 100 ans, c’est aussi ce qui se passe dans la CUB de Bordeaux.
    Nos élus ont horreur des zones boisées naturelles et les livrent sans vergogne aux promoteurs et se glorifient de créer des confettis d’espaces « verts »
    Et devant ce massacre un silence « écrasant », les quelques associations environnementales n’en peuvent plus de dossiers à étudier pour savoir si elles peuvent porter plainte sans que cela se retourne contre elles (car elles ont peu de moyens évidemment)
    F couloudou

  2. huor

    salut à toutes et à tous,
    JMS tu as l’air d’avoir sorti la haine de ton coeur
    je voulais juste te dire que j’ai lu ce texte et qu’il m’a ému
    encore des projets liés à la vanité de qq personnes
    j’espère que ta pensée influencera tes concitoyens pour résister et trouver des solutions pour mieux vivre à Tours

  3. Igor Popov

    Merci pour cet article qui donne une autre idée de cette pourtant belle ville de Tours ou j ai eu le plaisir d étudier il y a quelques années. Malheureusement comme dit plus haut, ceci n est que l exemple d une tendance générale. Que faire???

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