Contribution à la critique de la notion « d’indépendance énergétique »

choc pétrolier

Deuxième partie : Or noir, Dollars et Once d’Or

L’annonce de l’événement tellurique fut un choc psychologique pour le président Nixon. Les entrailles de l’Amérique entrent en essorage énergétique. Travaillé au corps depuis 1947 où l’Amérique est devenue importatrice nette, l’Oncle Sam est alors atteint au moral, l’Or noir le rend mélancolique.

Pourtant le « Peak Oil » des États-Unis avait été prédit avec une impertinente précision par un certain Marion King Hubbert. En 1956 ce géologue américain situait la survenue du pic de production des États-Unis en 1970. L’Amérique tombe de très haut car il faut l’avoir en mémoire, à la veille de la seconde guerre mondiale près des deux tiers de la production mondiale de pétrole sont réalisés sur le territoire nord-américain.

Les conséquences économiques de la réalisation de l’oracle sont immédiates. Le 15 août 1971 le Dollar rompt son union sacrée d’après guerre d’avec l’Once d’Or, les États-Unis mettent ainsi fin aux accords de Bretton Woods de Juillet 1944 et, en mars 1973, le Dollar déboussolé, ballotté au gré des vents et des vagues, subissant les hauts et les bas de l’économie s’intègre dans ce que l’on appellera pompeusement un  » système de change flottant ».

L’image est belle et rassurante, alors que le dollar plonge dans les grandes profondeurs on parle de monnaie « flottante ». L’once d’Or ainsi libérée débute son envolée, elle se donnait contre 35 Dollars en 1971, en 2008 en face d’une monnaie « flottante » elle réclamait 1000 Dollars la passe et encore plus par la suite.

Donc une lame de fond secoue le monde occidental. Ce que l’on appelle le 1er Choc pétrolier de 1973 trouvait en toute logique ses origines aux États-Unis d’Amérique. Ce qui avait fait que l’Amérique était « L’Amérique » pour tout le monde, le paroxysme énergétique et l’invasion automobile lié à l’abondance des produits pétroliers, annonçait ses premiers signes de faiblesse. La première puissance économique passait le cap du « Peak Oil ». A partir de cette date elle cesse d’être le premier pays producteur de pétrole et les réalités physiques de l’énergie imposent en temps réel leurs sombres perspectives.

De leur côté, les pays producteurs de pétrole comprennent le new deal économique et prennent conscience qu’avec un dollar « flottant «  (ou concrètement plongeant) ils seront désormais payés en monnaie de singe. L’Or noir s’éloigne de l’Once d’Or…

L’OPEP augmente le prix du pétrole ! C’est le Premier Choc Pétrolier !

En France profonde on se situe à mille lieues au dessous de ces problèmes de flottabilité. Pour l’automobiliste téléspectateur national, ces histoires d’Or Noir, de Dollars et d’Once d’Or volent très haut au dessus de ses obsessions fétiches qui le définissent. L’émancipation salariale de la femme impose d’urgence une seconde automobile dans la famille et l’émancipation prévisible des « générations futures », une télévision dans toutes les chambres du logement. Pour toutes ces exigences émancipatrices spécifiques à « La France » il faut une autre histoire officielle plus terre à terre et compréhensible.

On s’arrange en haut lieu pour que la « France profonde » comprenne que ce sont les arabes possesseurs des puits de pétrole, bien organisés en pays exportateurs de pétrole, qui ont arbitrairement décidé de réduire les débits et d’augmenter les prix. Confronté à ce coup bas et face à un Monde Arabe brandissant « l’arme du pétrole » le gouvernement de « La France » pensante « d’en haut » a su réagir énergétiquement et faire front. Il lui faut assurer l’indépendance énergétique en confirmant « le bon choix » stratégique et officiel du nucléaire.

Dès cette époque tous les gouvernements bien informés par leurs experts sont sensés connaître l’épuisement prévisible et proche des réserves de pétrole, enfin… « presque tous les gouvernements. »

L’OPEP Père Fouettard et Idiot utile

Intimement lié aux péripéties meurtrières de la petite histoire du Proche Orient, un concours de circonstances heureux pour l’Occident doit être rappelé. Si la presse grand public associait le premier choc pétrolier à la décision arbitraire de l’OPEP, pour l’oligopole des grandes compagnies pétrolières l’augmentation du prix du pétrole arrive pile poil au bon moment.

Une main invisible donnait le coup de pouce financier nécessaire pour lancer confortablement l’exploitation du pétrole en Mer du Nord. Cinq pays d’Europe occidentale devenaient d’un coup « pays producteurs » et la Grande Bretagne avec sa part du lion en Mer du Nord change radicalement de statut. D’ancien pays grand consommateur depuis le début du 20e siècle, elle se hissait parmi les « Big Five » de la production pétrolière. Avec cette ruée vers l’Or Noir en Mer du Nord s’ouvrait l’ère Thatcher en Angleterre et la « contre-révolution néo-conservatrice » dans le monde.

Pour les masses laborieuses d’automobilistes téléspectateurs, l’inespérée manne pétrolière n’est pas salvatrice, bien au contraire… Comme n’importe quel pays producteur du Proche et Moyen Orient ou d’Afrique, l’Angleterre devenait une véritable pétromonarchie et à ce titre comme toute les pétromonarchies elle sombrait sous l’ubuesque houlette de la Dame de Fer. Pendant que les compagnies pétrolières se partageaient les dividendes de la manne énergétique de Mer du Nord, l’austérité était érigée en nécessité vitale pour l’Angleterre… sous le refrain TINA « There is no alternative »…

L’émergence dans les années 1960 d’un acteur international supplémentaire capable d’influer de manière arbitraire sur le prix du pétrole a quelque peu dérangé dans leur routine bien huilée les puissantes compagnies pétrolières vieilles de presque un siècle. Ce conglomérat hétéroclite de « pays » ou plus justement ce cartel de pétro-tyrannies sans aucune capacité géopolitique en dehors de leur ubuesque décorum militaire local a joué le rôle d’idiot utile au profit de l’oligopole des transnationales.

En augmentant arbitrairement le prix du baril pour s’assurer une part respectable de la rente, l’OPEP a artificiellement anticipé l’inévitable épuisement du « pétrole bon marché ». Ainsi plus de trois décennies avant la survenue du « peak oil » officiel en 2006, les compagnies pétrolières mises au parfum rompaient avec leur situation confortable de rentier construite sur une énergie quasi gratuite pour se précipiter dans la course folle tous azimuts de la prospection. Pétrole en Mer du Nord et pétrole en Alaska doivent un peu au coup de pouce financier de l’OPEP. Ces gisements invraisemblables à l’époque sur le plan technique et catastrophique sur le plan écologique devenaient exploitables et « commercialement rentables ». Le territoire américain et le Golfe du Mexique sont remis en exploration intensive…

Dans la presse occidentale de masse l’OPEP a servi en quelque sorte d’épouvantail ou Père fouettard. Son rôle de pôle du mal a été bien utile pour expliquer ou justifier de manière démagogique toutes les difficiles mais « bonnes décisions » prises par les gouvernements occidentaux en matière de politique énergétique nationale. Pour la France, qui n’a pas de pétrole en Mer du Nord, avec le Père fouettard OPEP détenteur de « l’arme politique du pétrole », la bannière nationaliste de l’indépendance énergétique refaisait surface. Injustement frappée par les riches pétromonarchies, privée de pétrole « pas cher », « La France » a dégainé le nucléaire salvateur et identitaire.

Contexte de crise écologique

A cette même époque il n’y avait pas que des géologues pour faire des oracles rapidement vérifiables. Le paroxysme énergétique des économies occidentales fondées sur la croissance commençait à poser de sérieux problèmes d’ordre écologique. Ou plus justement ces graves menaces vitales ne pouvaient plus être simplement censurées. Parmi elles, émergeait déjà le « réchauffement climatique ».

Là encore dans les milieux scientifiques l’augmentation du CO2 dans l’atmosphère et le risque potentiel d’un changement climatique par aggravation de l’effet de serre sur la Terre était prise très au sérieux. A tel point que René Dumont, qui n’est pas un spécialiste du climat, pouvait se permettre d’en parler déjà de manière précise et catastrophique. Dans « L’Utopie ou la Mort », passant en revue les diverses pollutions de l’eau et de l’air, il insiste sur celle liée au CO2.

Que disait-il au juste ? « L’accroissement de la teneur de l’air en gaz carbonique me paraît cependant constituer la plus redoutable des menaces… si son taux d’augmentation continue lui-même à s’élever, à un rythme relié à celui de notre « croissance » industrielle, des changements irréversibles de climat pourraient alors se produire par un effet de serre… et le niveau des mers pourrait s’élever d’environ 60 mètres : Paris serait noyé, avec toutes les plaines côtières de monde… » Tous les mots clés sur le sujet sont dits. Par rapport au discours flou et apolitique du GIEC qui accuse, sans trop de précision les « activités humaines », René Dumont est clair et précis, il lie le risque du réchauffement climatique à la « croissance industrielle » donc au fondement même de l’économie contemporaine. Comme par hasard, « L’Utopie ou la Mort » sort en 1973, l’année du premier choc pétrolier…

Amory Lovins évoque aussi le problème dans « Stratégies énergétiques planétaires ».

Au moment du premier choc pétrolier ou « peak oil » historique dans la première puissance économique et superpuissance politique mondiale, on s’inquiète déjà dans les milieux bien informés du risque de réchauffement climatique par l’accroissement dans l’atmosphère de gaz à effet de serre.

Mais cette problématique confinée aux milieux scientifiques et écologistes n’intéresse pas « La France » représentée par sa vaillante « Noblesse d’État » et encore moins sa jeune et prospère classe moyenne d’automobilistes téléspectateurs. Construit en un temps record, le monde de la circulation automobile ne pouvait pas ne pas durer un peu. Comme « presque tous les gouvernements » en 1973, celui de « La France » avait aussi programmé une consommation d’énergie en croissance accélérée mais avec la ferme intention de s’en donner les moyens.

Par chance, à ce moment de l’histoire, « La France a des idées » ou plus justement en toute objectivité une unique idée fixe: construire de toute urgence son « indépendance énergétique » avec du nucléaire. L’industrie automobile, fer de lance de l’économie, a besoin d’énergie électrique pour vomir ses voitures sur son territoire en aménagement permanent.

En dehors de la mouvance écologique bien consciente de la crise, il est important de rappeler les conclusions du célèbre Rapport Meadows remis au Club de Rome. Sorti des ordinateurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et paru en 1972 sous le titre « The Limits to Growth » « les limites de la croissance », il remettait tout simplement en cause le mythe de la croissance (économique) infinie dans un monde fini. Non seulement il ôtait tout fondement scientifique à la « science économique » mais en plus il se permettait de détailler les aspects du désastre à venir et les situer au cours du premier tiers de ce siècle…

A suivre.

Jean-Marc Sérékian

A propos de Jean-Marc Sérékian

Rédacteur du site Carfree France, spécialiste des questions d'énergie et de biodiversité.

5 commentaires sur “Contribution à la critique de la notion « d’indépendance énergétique »

  1. Vincent

    Justifier depuis le début et encore aujourd’hui le programme électro-nucléaire avec cet argument d’indépence énergétique, c’est une belle fumisterie.

    Pour rappel, une centrale nucléaire ne produit que de l’électricité. C’est bien, c’est important, mais…
    1. ça permet simplement de fermer les centrales au charbon (et une partie des centrales au gaz, sachant qu’il faut en garder pour ajuster la production).
    2. l’électricité ne représente que 20% de l’énergie finale consommée en France.

    Le pays est globalement toujours aussi dépendant des hydrocarbures aujourd’hui qu’il y a quarante ans. Les importations de pétrole à elles seules représente 60 milliards € par an.

    Trois choses très importantes parmi d’autres : isolation des logements + développement des transports en commun + hausse des taxes sur l’énergie.

  2. F.S.

    Bien sûr, le développement de l’indépendance énergétique passe par le développement des transports en communs. Je pense notamment à la réhabilitation des voies ferrées et des petites gares d’intérêt régional abandonnées un peu partout en France. Il y aurait vraiment beaucoup à faire de ce côté-là. Sans pa

  3. F.S.

    Erreur de manoeuvre, je continue : Sans parler d’avantage du ferroutage ni du transport des marchandises par rail qui sont aujourd’hui en train de disparaître complètement au lieu de se développer comme la logique le voudrait, compte-tenu des circonstances…

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