Les pneus pourris de Golfe-Juan

Connaissez-vous les récifs artificiels de pneus? C’est une bien triste histoire qui illustre à la fois le cynisme et l’arrogance de l’industrie automobile. Nous en avions parlé il y a quelques années déjà: au cours des années 1970, de multiples projets d’immersion de vieux pneus usagés au fond de l’océan ont été lancés, principalement aux Etats-Unis, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Malaisie… et aussi en France.

Apparemment, tout est parti de la firme de pneumatiques Goodyear qui s’est mise à présenter au début des années 1970 l’idée de jeter à la mer les pneus usagés comme une sorte d’œuvre caritative pour les poissons et les espèces marines. En gros, l’idée était de fournir de grands récifs artificiels de pneus afin de créer un nouvel habitat marin pour les poissons…

Rien qu’en Floride, des millions de pneus usagés ont été jetés au fond de l’eau, souvent assemblés par des sangles de nylon ou des câbles en acier. Le résultat a été bien entendu catastrophique: les câbles en acier ont rouillé, des sangles ont cédé, et des milliers de pneus ont été rejetés sur les littoraux ou se sont éparpillés sur de grandes distances.

En 1972, la firme Goodyear affirmait que le récif floridien de pneus « fournirait un abri pour les poissons et autres espèces marines« , et évoquait également « les excellentes propriétés des pneus usagés comme matériau de récif« . Au lieu de cela, les pneus usagés ont bloqué la croissance des coraux et dévasté la vie marine.

Pourquoi parler de cette triste histoire une nouvelle fois? Parce que nous avons, nous aussi, nos récifs de vieux pneus pourris en France! Et pas n’importe où en plus, en plein cœur de la zone Natura 2000 « Baie et cap d’Antibes – Iles de Lérins ».

carte

Dans les années 80, 22.000 pneumatiques ont été immergés dans le golfe Juan, sur une étendue d’un hectare, entre -24 et -31m de fond. Cette opération d’immersion de récifs artificiels visait le soutien des pêcheries locales et l’augmentation de la productivité halieutique. Il s’agissait de créer un nouvel habitat marin pour alléger la pression sur les récifs naturels, suivant l’exemple des États Unis (Floride, 1972)…

Trente ans plus tard, il apparaît assez clairement que cet aménagement n’a pas fait montre de l’efficacité souhaitée. Si la colonisation s’est avérée intéressante les premières années d’exercice, au final et en comparaison avec des récifs artificiels en béton immergés à proximité, la vie marine y est désormais moins importante.

L’aménagement a également souffert, les pneus se sont libérés de leurs attaches de nylon et d’acier, se répandant sur le fond sur une surface d’environ 5 hectares. La dispersion de ces pneus constitue aujourd’hui un véritable problème pour les habitats d’intérêt communautaire, comme l’herbier de posidonies ou les zones rocheuses proches. Les pneus s’y coincent ou les recouvrent. Ce genre de problèmes s’est vérifié avec tous les récifs de pneus créés dans le monde. Les pneus sont trop légers et peuvent être emportés en cas de violentes tempêtes.

Des mesures effectuées sur la zone révèlent en outre la présence de polluants et métaux lourds. Une étude récente conduite par l’Université de Nice-Sophia Antipolis a également montré les effets d’une toxicité chronique à proximité de l’aménagement, liée très probablement au « relargage » de substances polluantes par les pneus (métaux lourds, hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), anthracène, fluoranthène, benzo(ghi)pérylène, benzo(k)fluoranthène, etc.)

Génial, non seulement cela n’a pas fourni d’abri pour les espèces marines, mais en plus cela a pollué l’environnement. Comment pouvait-on croire sérieusement que des vieux pneus usagés pourraient servir de récif artificiel? Autant balancer des déchets radio-actifs au fond de l’eau pour fournir de la lumière aux poissons…

Après tant d’incurie, c’est désormais l’heure de payer la facture. Rassurez-vous, personne ne paiera pour les dégâts environnementaux. Le problème, c’est que 22.000 pneumatiques en train de pourrir dans une zone Natura 2000, ça fait tâche. Pour information, une zone Natura 2000 est un site naturel ou semi-naturel de l’Union européenne ayant une grande valeur patrimoniale, par la faune et la flore exceptionnelles qu’ils contiennent…

Il va donc falloir maintenant payer pour aller chercher tous ces pneus ou ce qu’il en reste au sein de ce que des scientifiques comme Alexandre Meinez (Université de Nice) appellent tout simplement une « décharge ». Et bien évidemment, ce ne sont pas Goodyear ou Michelin qui vont payer, car ils doivent avant tout rémunérer leurs actionnaires. Vous avez deviné qui va payer pour aller chercher tous ces vieux pneus pourris?

Sur le site de la DREAL de la région PACA, on apprend ainsi que pour aller récupérer ces 22.000 pneus dans le golfe Juan, cela va coûter au bas mot 1,2 million d’euros, répartis sur 3 phases entre 2013 et 2015, avec utilisation d’une barge automotrice avec bras hydraulique et treuil de levage, éventuellement mobilisation d’un ponton, grue de bord, grappins, bennes, le tout associé à un remorqueur, mais aussi une équipe de scaphandriers pour effectuer le ramassage des pneus disséminés dans la zone de travail identifiée, puis le transport des pneus sur la terre ferme et leur recyclage…

Mais attention, tout ceci est plus ou moins expérimental et la première phase de l’opération s’est concentrée sur l’enlèvement de 2500 pneus seulement.

Bref, il faut faire vite, car sinon la zone Natura 2000 risque bien de devenir une zone Goodyear 2000 pour la destruction de la faune et de la flore exceptionnelles qu’elle ne contiendra plus…

Pour la petite histoire, il semble y avoir d’autres récifs artificiels de pneus en France, comme à Concarneau (1973) ou à Langrune-sur-mer dans le Calvados (1975). A Palavas-les-flots en 1968-1969, des pneus et des voitures ont été immergées sur 10 hectares environ. A Arcachon, 25 voitures ont été « offertes » aux poissons en 1972… A Port-la-Nouvelle, on a même atteint un bon millier de pneus en 1980.

Et si vous voulez vraiment vous faire peur, vous pouvez consulter une analyse bibliographique de l’Ifremer (270 pages) sur les récifs artificiels datant de novembre 1984: ce sont des millions de pneus jetés à la mer à travers le monde (sans compter ceux envoyés par le fond après 1984!).

Marcel Robert

A propos de Marcel Robert

Fondateur du site Carfree France et auteur des livres "Vélogistique", "Pour en finir avec la société de l’automobile" et "Îles sans voitures".

14 commentaires sur “Les pneus pourris de Golfe-Juan

  1. Pédibuspedibus

    Il n’y a pas que les crimes contre l’humanité qui devraient bénéficier de l’imprescriptibilité, ou alors il faudrait inclure dans la typologie toutes les atteintes à l’environnement de cette ampleur et obliger dès maintenant des secteurs économiques connus comme impactant – dont le secteur automobile au sens le plus large – à provisionner des sommes suffisantes afin de garantir « l’obligation » à réparer à court ou long terme…

    L’€urope (!…) devrait s’engager sur cette piste et ouvrir la voie (!) pour un droit de l’environnement qui soit moins inefficient, moins platonique, moins performatif…

  2. MangeGrain

    Et le fameux principe « pollueur-payeur » (Cf. http://fr.wikipedia.org/wiki/Principe_pollueur-payeur) adopté par l’OCDE dès 1972 (donc bien avant l’immersion de ces pneus) selon lequel « les frais résultant des mesures de prévention, de réduction de la pollution et de lutte contre celle-ci doivent être supportés par le pollueur. » ?

    Qui a pris la décision – et la responsabilité – d’immerger ces fameux pneus ?

    Si c’est l’Etat français, ou une collectivité locale (je pense que c’est bien le cas, j’imagine mal Michelin se préoccuper des pêcheries locales et des ressources halieutiques), il est « normal » que ce soit nous (à travers l’Etat ou cette collectivité) qui payons pour remettre le site en état.

    Ca devrait nous servir de leçon, nous apprendre à ne plus gaspiller tant de matières premières dans des pneus non recyclables, et à ne plus gaspiller tant de confiance dans des politiques si peu ou si mal inspirés.

  3. manu ho

    On devrait condamner michelin et goodyears à construire gratuitement des earthships pour les sans domicile fixe.
    (Les earthships sont des maisons écologiques construites avec des pneus usagés.)

  4. alain

    Pour répondre à Alfred, les pneus de bicycles ne sont assujettis à aucun recyclage (ce qui n’est pas le cas des pneus voiture). Pneus et chambres à air de vélos partent donc tout simplement à la poubelle.
    D’ailleurs, j’aimerais savoir si il existe des vraies filières de détournements de pneus et de chambres à air afin d’en faire d’autres produits. Tout ce que j’ai vu jusqu’à maintenant était très artisanal.

  5. MangeGrain

    Pareil : la seule filière de « valorisation » des chambres à air que je connais, c’est une association de Guebwiller (68) qui en fait des bijoux et des accessoires vestimentaires (Cf; par exemple : http://www.lesdegonfles.com/creations/).

    Ceci dit, une vieille chambre à air, on peut lui trouver encore des tas d’utilisations : rustine pour d’autres chambres, lien, sangle… Et plein d’idées là : https://www.pinterest.com/ghcfluyfr/bicycle-inner-tube-reuses/

    Pour les pneus : je ne sais pas…

  6. Jean-Marc

    pour les pneus, les 2 liens que tu donnes les ré-utiisent en ceinture :

    http://www.lesdegonfles.com/project/ceintures/

    sinon, la chambre à air, est principalement idéale

    – en tendeur (+/- jetable),
    – en serre-arbre (lien en 8 entre le tuteur et l arbre : bien mieux qu’un fils de fer, qui va blesser l arbre quand ce dernier va grossir)
    – en rempaillage de siège (c.f. ton 2eme lien)

    en maroquinerie, le pb, c est qu’une chambre à air de vélo est petite = il faut faire un damier, ou une simple trame, pour avoir qq chose de bien

    (par ex, un porte-bouteille de barre transversale de vélo, avec deux chambre à air croisées sous le cul de chaque bouteille, et un cercle horizontal au 1/3 et 2/3 de la bouteille, pour les maintenir).

  7. MangeGrain

    Oui, j’avais vu qu’on fait des ceintures… avec des pneus de route fins et à tringles souples…

    Ceci dit, en fin de vie, mes pneus 700x23C ne ressemblent pas vraiment à ceux qu’on voit transformés en ceintures sur ces 2 sites… Ils ont l’air presque neufs… Les miens, je les use littéralement « jusqu’à la corde » ou presque…

    Par contre, je ne crois pas que l’option « ceinturisation » soit aussi possible pour mes pneus de VTT à gros crampons ou mes pneus de rando en 700x32C.

  8. Jean-Marc

    Dans l atelier de L Heureux Cyclage où je suis, je peux te garantir qu’on fait des ceintures avec toutes sortes de pneus, dont des vieux pneus de VTT.

    On coupe les 2 flancs, donc qu’importe qu’ils soient à tringle souple ou rigide : c est la bande de roulement qui sert.

    Les vieux pneus de VTT, surtout si tu suis le contour des crampons au lieu de tirer droit, et que tu prend toute la largeur, (des 26×2.15 ou encore plus large)
    donnent un coté mad-max et/ou punk recherché par certains
    (pas par tous il est vrai… mais des boyaux bicolores peuvent alors faire leur bonheur…)

  9. Eric Blaise

    Je me demande qui à eu la grande idée de jetter les pneus à la mer, je croyait que le couchouc et tout ce qui est plastique était mauvais pour la vie maritime, au moins, on commence à voir les résultats.

    Eric | http://www.pneusdk.ca/pneus.html

  10. MangeGrain

    Merci Jean-Marc, pour tes exemples.

    Il faudra que j’en parle à mon atelier de l’Heureux Cyclage…

    On y fait encore des poubelles de chambres à air et de pneus qui partent à la déchetterie.

    Je ne crois pas qu’on ait de vocations de cordonnier ou de bijoutier en interne, mais on pourrait au moins faire cadeau de ces « déchets » inutilisés à d’autres ateliers…

  11. Alain

    Bonjour,

    Tous les exemples pour le recyclage de pneus et Chambre à air vélo donnés ici, je les connais plus ou moins, mais c’est très anecdotique. Je parlais d’une filière plus large.

  12. BikePower

    ça pourrait être intéressant de remonter à la décision (conseil municipal ?) pour savoir qui a voté pour cette idée géniale à l’époque….En ce qui concerne la sagesse de nos décisions, appliquons ce que les peuples indiens (Amazonie en particulier) font depuis la nuit des temps : se demander si l’impact à 7 générations sera positif ou négatif, et dans le doute, s’abstenir….

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