Le prix du temps

Extrait de l’ouvrage « Energie et équité« , d’Ivan Illich (1973)

La vitesse incontrôlée est coûteuse et de moins en moins de gens peuvent se l’offrir. Tout surcroît de vitesse d’un véhicule augmente son coût de propulsion, le prix des voies de circulation nécessaires et, ce qui est plus grave, la largeur de l’espace que son mouvement dévore. Dès qu’un certain seuil de consommation d’énergie est dépassé par les voyageurs les plus rapides, il se crée à l’échelle du monde entier une structure de classe de capitalistes de la vitesse. La valeur d’échange du temps reprend la première place, comme le montre le langage : on parle du temps dépensé, économisé, investi, gaspillé, mis à profit. A chacun la société colle une étiquette de prix qui indique sa valeur horaire : plus on va vite, plus l’écart des prix se creuse. Entre l’égalité des chances et la vitesse, il y a corrélation inverse. Lire la suite…

L’homme motorisé

Projection de l' »ego »

L’homme motorisé est un personnage stupéfiant. Le « je » qui vient de s’installer au volant ne ressemble plus que par de vaines apparences au « je » qui, l’instant d’avant, vaquait à ses occupations de citoyen, l’homme de métier ou le père de famille.

Dès que, contact mis, le tremblement rituel a saisi l’officiant, que la cadence du moteur secoue à peu près comme celle de la frénésie collective secouant les adeptes du Vaudou, un être nouveau se substitue au débonnaire personnage dont il a pourtant tous les traits. Il ne s’agit plus d’utiliser un moyen pratique de se rendre d’un point à un autre. Il s’agit de conquérir l’espace, par l’effet d’une connivence avec l’invisible.

Georges Portal et Robert Poulet
Pour ou contre l’automobile
Ed. Berger-Levrault, 1967