Auto électrique ? Insuffisant ! Changer de schéma socio-économique sera indispensable

Borloo et la voiture électrique

Face à la nécessité de diminuer considérablement nos émissions de gaz à effet de serre la nouvelle solution supposée nous tirer d’affaire serait, selon certains, une marche forcée vers l’électrification du parc automobile.

Plus généralement de nombreuses personnes semblent croire que les progrès scientifiques et techniques dans divers domaines seront capables de nous donner les moyens de conserver nos diverses façons de vivre (ceci pour les pays les plus favorisés) et de permettre aux autres pays de rejoindre petit à petit le niveau de confort que nous connaissons en se basant sur le schéma qui est aujourd’hui en vigueur chez nous.

L’équation semble assez communément admise : progrès = confort pour tous + réduction des émissions de GES + croissance économique assurée sur le long terme +…

Cela pour ceux qui admettent l’origine anthropique du réchauffement du climat, car il en est qui contestent ce point de vue et même éprouvent de grandes difficultés à admettre ce réchauffement.

On le constate sur un certain nombre de blogs, ces personnes avancent divers arguments, depuis des tentatives d’interprétation des données disponibles différentes de celles présentées par les scientifiques du GIEC (on lira avec profit un article intéressant à propos d’une controverse sur l’interprétation des données dendrochronologiques : Hey Ya! (mal) ) à une sorte de complot de scientifiques et de politiques qui défendraient des intérêts non identifiés… ou la simple cupidité d’une clique de scientifiques qui aurait « monté l’affaire du réchauffement et du CO2 » dans le seul objectif d’attirer des crédits plus conséquents vers leurs laboratoires…

Il faudrait que ces gens nous présentent un peu plus que leurs interprétations hâtives portant généralement sur quelque courbes à la validité plus ou moins reconnue, bricolages qu’ils se croient autorisés à confronter au travail de quelques milliers de spécialistes afin d’en « démontrer » l’invalidité pour nous convaincre.

Encore que, même s’ils parvenaient à nous prouver de façon décisive que le réchauffement actuel ou bien n’existe pas ou qu’il n’est pas imputable aux activités humaines (combustion de ressources fossiles), ils ne seraient pas plus tirés d’affaire que nous ne le serions, car il nous faudrait quand même résoudre 2 problèmes majeurs liés à notre gourmandise énergétique.

Le premier est la diminution des ressources en hydrocarbures facilement utilisables, et donc à bas coût, en confrontation avec la demande de plus en plus forte de sources d’énergie de ce type, le second qui est une des conséquences de notre fringale et pourrait devenir dramatique si nous ne réduisons pas fortement notre consommation : l’acidification galopante des océans (10% de l’océan Arctique sera corrosif pour la vie marine avant dix ans Arctic seas turn to acid, putting vital food chain at risk).

Quel que soit l’horizon vers lequel nous nous tournons nous subodorons cette nécessité de faire appel à des énergies alternatives et voulons croire que la part grandissante qu’elles prendront dans nos vies, en conjonction avec des progrès réalisés dans leur mise en oeuvre, suffira à nous redonner un élan sur la lancée qui est la nôtre depuis plus d’un siècle.

En d’autres termes on change seulement quelques outils et l’on continue « comme avant » avec les mêmes avantages, les mêmes possibilités, les mêmes degrés de liberté…

Il me semble depuis assez longtemps qu’une évolution linéaire de nos sociétés sur le modèle de la seconde moitié du XX éme siècle, au détail des source d’énergie près, n’est pas envisageable et qu’il faudra aller beaucoup plus loin que de « simples » substitutions énergétiques si nous voulons conserver une biosphère vivable pour tous.

Passons sous silence le fait que tous les pays du monde n’ont pas connu nos « trente glorieuses » ni notre développement accéléré, en Europe de l’Ouest par exemple, depuis les années 1950 : l’évolution du niveau de confort n’a pas été la même pour tous et l’on meurt massivement de faim avec beaucoup de constance dans tant de régions du monde depuis des décennies…

L’idée, qui n’est pas nouvelle, que les progrès des sciences et des techniques amènera santé et prospérité pour tous doit être oubliée, ou plutôt reformulée de cette façon : il dépendra de ceux qui détiennent les moyens d’aider ou non ceux qui en sont dépourvus que ces derniers parviennent un jour à un niveau de confort acceptable, ce qui d’une certaine façon place dans les plateaux de la balance la cupidité face à l’équité…

Pas plus qu’on ne peut faire confiance à une mécanique « du marché » on ne peut espérer d’une mécanique « du progrès » : seule l’action et la décision des hommes peut changer, ou non, un état de fait que l’on déplore.

Action et décision : c’est notre volonté qui est impliquée de façon très directe, et les moyens que nous mettrons dans l’exécution de nos décisions les conduiront ou non au succès.

Pour parvenir à ce succès il faudra au moins une condition supplémentaire, inévitable : que nos décisions reposent sur une analyse pertinente des questions à résoudre.

En ce qui concerne la faim dans le monde soit nos analyses ont manqué de pertinence soit nos décisions n’ont pas atteint le seuil requis par les analyses et les effets que ces dernières étaient supposées produire ne se sont donc pas manifestés.

On peut pourtant considérer que cette question de la faim dans le monde (et plus généralement celle d’une développement harmonieux ou équilibré) est un enjeu de très haut niveau, comme l’est aujourd’hui celui qui porte sur les énergies que nous utilisons.

Croire qu’il suffira de fermer le robinet, d’éteindre la lumière en quittant une pièce (et qu’une somme des gestes individuels de cet ordre) peut suppléer à l’absence d’une analyse plus profonde (suivie des décisions appropriée) et mener à la résolution des problèmes d’eau et d’énergie dans le monde m’apparaîtra toujours comme une absurdité : ces gestes ont une utilité matérielle réelle mais fort limitée, une utilité psychologique peut-être un peu plus importante selon la façon dont on les envisage.

Soit on considère qu’ils sont « un pas vers » mais qu’il en faudra d’autres (à définir, mais on y pense réellement) et cela peut ouvrir vers d’autres perspectives soit on pense avoir « fait son devoir, ce que l’on peut faire », le nécessaire et le suffisant, et l’on se trompe.

Dans le domaine de notre mobilité et de la voiture électrique tentons donc d’examiner ce qui serait nécessaire et suffisant.

Cet examen ne peut se faire sur un coin de table : il requiert de savoir avec assez de précision ce qu’est aujourd’hui le panorama de notre mobilité, et plus généralement des transports dans le monde car il faut considérer cette question au niveau mondial dans notre « monde mondialisé », puis mettre en regard le véhicule individuel et les divers autres moyens de transport, pour connaître la part actuelle de chacun, les évolutions qui pourraient se manifester et leurs impacts sur nos ressources énergétiques actuelles et à venir autant que sur nos capacités à nous déplacer.

Bien entendu je ne vous dresserai pas ce synoptique en quelques lignes car il existe, il vient d’être publié par l’Agence Française de Développement (AFD), en voici la présentation : « Les transports face aux défis de l’énergie et du climat » (texte intégral téléchargeable sur cette page).

Je conseille à chacun de visiter cette page pour au moins prendre connaissance du sommaire du document, qui montre qu’il ne s’agit pas d’un survol superficiel mais plutôt d’une étude fouillée, de lecture très agréable par ailleurs, dans laquelle de nombreux facteurs ont été pris en compte.

Le mieux sera évidemment de lire l’intégralité du document.

En ce qui concerne la voiture électrique : « La combinaison de l’ensemble des progrès techniques
décrits pourrait au mieux se traduire, à l’horizon de 35 à 40 ans, par une consommation équivalente moyenne mondiale de l’ordre de trois litres aux 100 km (véhicules d’entrée de gamme), contre un peu plus de cinq aujourd’hui, et par une réduction des émissions spécifiques de CO2 d’un facteur 2 au grand maximum. Ces résultats – loin d’être négligeables – attirent néanmoins plusieurs commentaires. ».

On voit qu’il ne faut pas attendre un remplacement plus ou moins instantané du parc thermique par de l’électrique et qu’à l’échéance de 30/40 ans on n’annulera pas les émissions de CO2 spécifiques au véhicule individuel : elles seront seulement significativement réduites.

Par ailleurs la question de l’utilisation des divers « progrès » est nettement posée, que le véhicule soit électrique ou thermique : « Actuellement, les constructeurs utilisent les technologies pour « offrir » des « nouveaux services » de confort, de sécurité, d’espace et des « pseudo » performances (puissance maxi du moteur, vitesse maxi), qui ne seront jamais utilisées par le client mais qui intègrent une forte valeur marchande. … Tant que l’efficacité énergétique n’aura pas une valeur marchande suffisante, le gain énergétique observable par le client sera réduit. ».

En d’autres termes le souci des constructeurs, puisque cela correspond à une « demande » potentielle de ses futurs clients, est d’utiliser prioritairement les avancées technologiques pour améliorer des aspects cosmétiques plutôt que réellement fonctionnels, et notamment celui d’une véritable sobriété énergétique.

Plus loin le document envisage une « scission entre des véhicules « fournisseurs » d’émotions et d’autres « fournisseurs » de simples services de mobilité » et imagine « de nouveaux services de mobilité dont la plupart sont à inventer. ».

Mais cela suffira-t-il à ce que le monde puisse trouver un semblant d’équilibre ?

Probablement pas car nous sommes profondément contraints par nos infrastructures, celles des transports, de l’habitat, de la distribution entre les zones d’habitat et zones d’activités, très contraints aussi par la structure de nos réseaux économiques et de production dont on peut fortement se demander s’ils resteront longtemps compatibles avec les quantités d’énergie dont nous disposerons pour chaque usage, en cohérence avec la nécessité (qu’elle soit destinée à stopper le réchauffement global ou l’acidification des eaux océaniques !) de réduire nos émissions de gaz à effet de serre.

Le document plaide, non sans arguments, « Pour une relocalisation écologique et sociale » appuyée sur 3 piliers : « l’arrêt de la dévalorisation généralisée du travail humain. … le droit des peuples à la souveraineté alimentaire et à une alimentation saine. … la lutte contre les destructions environnementales ».

Changer de schéma socio-économique sera probablement indispensable…

Cette étude est suivie d’une intéressante section « Expériences et témoignages » qui nous démontre, s’il fallait le faire, que nous ne pouvons nous contenter de la promotion d’un véhicule économe ou électrique pour résoudre les gros problèmes énergétiques, climatiques, de société et de biodiversité qui nous attendent bientôt et pourront se manifester avec une certaine férocité.

Pour se changer les idées on pourra lire « La décroissance : idées fortes, terme ambigu », car aujourd’hui la véritable question est probablement « comment réorienter, et avec quels effets sur nos vies »…

Source: http://activart.com/intelliblug/index.php/

Greenworld

A propos de Greenworld

Contributeur de Carfree France climatiquement engagé dans les affaires du monde

3 commentaires sur “Auto électrique ? Insuffisant ! Changer de schéma socio-économique sera indispensable

  1. Philippe Schwoerer

    Greenworld, je ne peux qu’adhérer à cet article dont l’avantage est de poser les différents problèmes bien actuels de la consommation et de la place des pays les plus riches par rapport aux plus pauvres.

    Lorsque j’ai choisi de me mettre en route pour la planète en pensant à l’avenir de mes enfants, je savais que le chemin n’aurait pas de fin et qu’il serait dès lors impossible de se reposer sur ses lauriers.

    Il se trouve que, parmi mes choix, je me suis retrouvé avec un véhicule électrique dans le garage. Ce qui m’a amené à me poser la question du nucléaire. J’ai alors quitté EDF pour Enercoop non sans avoir demandé au préalable l’avis de la coopérative.

    J’ai conscience que ce choix correspond à mon cas familial et personnel, que finalement je m’en sors bien. Pas de transports en commun en rapport avec nos trajet et nos horaires, distances trop lointaines pour envisager le vélo au quotidien, difficile de changer de lieu de résidence, etc.

    Dans les différentes communautés dédiées aux utilisateurs de véhicules électriques, je constate qu’un nombre croissant d’entre-eux ont pris conscience que le VE n’est pas une solution de masse et d’avenir, pour différentes raisons. Aujourd’hui, rares sont ceux qui parlent encore de pollution zéro. Pourquoi ? Tout simplement parce que les utilisateurs des VE aujourd’hui sur les routes, ont fait un jour un choix écologique qui leur a paru satisfaisait et qui donnait suite à un chemin intérieur qui les mènent à réfléchir toujours plus loin (Carfree est une aide d’ailleurs à ce sujet). Plusieurs ont aussi fait le choix d’Enercoop, d’autres ont laissé la voiture thermique pour un scooter électrique, voire un VAE. Ceux-là, dont je fais partie, ne peuvent s’arrêter et se dire, ça y est, j’ai ma conscience pour moi. Obligatoirement, on se pose la question de la valeur de nos choix individuels par rapport au monde.

    Les actuels utilisateurs de VE ne sont pas une menace, mais plutôt des gens en marche, qui font s’interroger.

    En revanche, j’ai bien peur que ce ne soit pas le cas des futurs acquéreurs de VE qui y viendront par soucis d’économie, de snobisme, de bonne conscience immédiate sans voir plus loin… et qui ne remettront pas en cause leurs gestes au quotidien, n’auront ni le souci ni le désir de faire toujours plus pour la planète, continueront à penser individuel plutôt que collectif. Le nucléaire, la pollution par la production, l’espace en ville ne seront pas leurs soucis.

    Pour cela et différentes autres raisons, je pense que la voiture électrique ne sera pas bonne à être mise entre toutes les mains… en tout cas pas entre les mains de ceux qui espérent continuer à dominer les autoroutes (comme c’est déjà possible avec une Tesla ou une Fisker Karma) et la nature.

    J’avais espéré que la voiture électrique serait l’occasion de se libérer du nucléaire par prise de conscience, de dessiner un autre monde ensemble dans un imaginaire collectif fervent qui redistribuerait les cartes de l’habitat et du travail, qu’un dialogue s’instaurerait qui ferait quitter son égo au plus grand nombre.

    Hélas, je pense qu’il n’en sera rien. Il n’est qu’à voir les questions et l’enthousiasme soulevé autour des sportives électriques. C’est toujours les mêmes mots : puissance, vitesse, distance, plaisir de conduire, confort.

    La transformation n’aura pas lieu, car seuls quelques-uns sont aujourd’hui capable de vraiment bouger. Beaucoup mènent leur vie comme une sorte de suicide à tout petit feu : du plaisir tout de suite car bientôt je serai mort… de quoi, je ne sais pas, mais je sais que je serai mort. Avec de telles pensées, pourquoi modifier ses habitudes. La crise, une mauvaise météo, des parents et amis qui s’éloignent, la pollution, le stress au travail… et l’on tombre dans une sorte de dépression qui rime avec ‘Après moi le déluge’ ou ‘J’ai déjà assez de mal à vivre, fichez-moi la paix’.

    Beaucoup pense que la voiture électrique ne se généralisera pas. Je n’en suis pas si sûr. Car elle va dépasser le véhicule thermique sur les terrains de la vitesse et de la puissance.

    La voiture électrique ne peut pas être écologique à grande échelle, sauf à la contraindre à une utilisation communautaire, sauf à lui adjoindre un plan de bonne conduite qui impose un souci extrême de l’autre et de l’avenir de la planète (bridage de la vitesse, multipropriété, tarif de l’électricité revu à la hausse pour son usage…).

  2. Philippe Schwoerer

    Au moins les coupures pourront-elles rappeler que l’énergie électrique disponible n’est pas infinie. De qui faire réfléchir…

Les commentaires sont clos.